‹ Au milieu des hommesChapitre 28 sur 69 · PLACE AUX FEMMES · texte numérisé non relu

PLACE AUX FEMMES

la pointe de leurs gants, mais cachant des orages de sentiments et des tempêtes d'idées sous leurs cheveux lourds. Jamais la femme n'a triomphé comme aujourd'hui. Il nous restait toutefois, dans notre prosternement à ses pieds, on ne sait quelle arrière-pensée satisfaite d'inégalité cérébrale, la vanité sournoise du maître qui croyait, avec Schopenhauer et autres docteurs, que cette souveraine adulée restait serve par ^esprit. Voici que tout à coup, sans crier gare, l'esclave proclame, dans une langue qui est la sienne et non plus la nôtre, le rêve qu'elle fait, en dehors de nous, contre nous peutêtre, de la passion et de la douleur. Les filles de Valmore se dressent pour la révolte, et c'est une belle levée d'éventails.

J'ai tort déparier de révolte, puisque, plus conscientes que leurs aînées, elles s'obstinent encore, comme elles, à aimer l'amour. Elles ne se posent pas en ennemies, mais en égales. A vrai dire, elles ne prennent aucune pose. Elles se contentent, ce qui suffit à faire frissonner, de lire tout haut dans l'âme masculine. Valmore y épelait, mais tout bas, en victime soumise qui se mettait à genoux pour pardonner.

La craintive et résignée Marceline aurait, j'imagine, un peu d'effroi en reconnaissant sa postérité. Elle donnerait à ces triomphantes des conseils d'humilité et de douceur.

— Voyez-moi, dirait-elle. Savez-vous bien quel fut mon martyre ! J'ai grandi dans la misère et l'abandon. Orpheline et pauvre, point jolie, mais touchante avec ma maigreur et mes bandeaux cendrés, j'ai chanté, pour

quatre-yingts francs par mois, au théâtre Feydeau. A vingt-deux ans, jai follement aimé un gentilhomme, traducteur d'Ovide, qui m'a rendue mère et m'a laissée là avec mon enfant. J'ai perdu ma voix, à la suite de mes couches. Et c'était une voix d'artiste que la mienne; Grétry, un homme de génie, aimait à l'entendre, et EUeviou, un ténor merveilleux doublé d'un imbécile, pleurait en scène quand il jouait avec moi. J'ai vu sombrer mon talent de cantatrice, j'ai perdu aussi, quand il eut quatre ans, l'enfant de ma faute innocente.

« Après avoir pleuré toutes les larmes de mon cœur de mère et d'amante, j'ai continué, parce qu'il fallait manger, à jouer les ingénues en province. Un jour, sans trop savoir pourquoi, j'ai épousé un brave Delobelle, qui était égoïste et beau garçon. Il était dépourvu de talent à un point tel que j'ai dû confesser moi-même que « son genre était perdu en province ». Ayant créé le rôle du geôlier dans Marie Tudor , il prétendait ne pouvoir entrer, sans déroger, à la Comédie-Française. Au bras de ce fantoche, j'ai traversé longuement la vie comme une aventure mesquine et maussade. J'ai écrit ceci : « Toutes les humiliations tombées sur la terre à « l'adresse de la femme, je les ai reçues », — et c'est la définition même de ma destinée.

» J 'ai tout manqué et j'ai manqué de tout. J'ai enseveli de mes vieilles main deux filles charmantes et je n'ai pu mourir qu'à soixante-treize ans, bénie des misérables et des prisonniers. J'ai laissé de suaves vers douloureux, par milliers, sans un reproche, sans une colère, sans un blasphème. Un conspirateur qui faisait trembler les trônes a écrit "k mon fils, au lendemain de ma mort : « Vous êtes, monsieur, le fils d'un ange. » Des damnés comme Baudelaire ont oleuré sur mon tombeau. Je suis

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