‹ Au milieu des hommesChapitre 29 sur 69 · PLACE AUX FEMMES · texte numérisé non relu

PLACE AUX FEMMES

la Sainte de l'amour souffrant. O mes brillantes sœurs en robes de reines, soyez clémentes aux humbles hommes, vous que j'aime, que j'admire et que j'envie ! »

Ainsi pourrait parler Marceline Desbordes- Valmore. Mais elle était née aux temps fabuleux où les femmes consentaient à souffrir. — Il y a un monde d'idées et de sensations nouyelles, et tout un quatre-vingt-treize de la vie sentimentale, entre nos exquises poétesses contemporaines et cette âme de colombe poignardée.

Chateaubriand, Alfred de Vigny, Victor Hugo et Sainte-Beuve ont été sur la sellette en ces derniers mois. Ils n'ont pas eu de vacances. Le moment est difficile pour les hommes du dix-neuvième siècle. Leurs ombres traversent une crise dangereuse, celle du centenaire. Quand la postérité s'avise d'honorer le génie, cela ne représente pour elle qu'une distraction; pour le génie, c'est une épreuve. Nous apportons une âme impie jusque dans les gestes de la piété. Le Panthéon reste enlr'ouvert, dans l'attente perpétuelle d'un nouvel hôte, mais son hospitalité s'achète chèrement. Nous aimons à rançonner les morts. Lorsque nous logeons quelqu'un au temple de la Patrie reconnaissante, nous lui présentons la note de l'hôtel. 11 lui faut payer. Une fête de centenaire, c'est la douloureuse de la gloire.

Il est établi que, de son vivant, M. de Chateaubriand faisait des dettes et les réglait rarement. Le nombre de ses créanciers semble avoir dépassé, s'il est possible.

celui des damés qui périrent pour lui. Il est mort insolvable, en affaires comme en amours. Doit-on pour cela le harceler de protêts par delà le tombeau ? La critique traite de Turc à More cet Abencérage. Naguère, il était convaincu par M. Bédier d'avoir remarqué en Amérique des perroquets bleus et des flamants roses qui n'existèrent que dans son cerveau. Le spirituel érudit qui l'ainterrogé, avec la rigueur d'un juge d'instruction, avait trop de lettres pour ne pas clore son enquête en réservant les droits de la poésie. S'il s'est amusé à prendre le grand nomade en flagrant délit d'inexactitude, il a su nous faire part de cette découverte sans stupeur ni colère. Quoi qu'il en soit, la preuve est administrée, pièces en main, que René a quelquefois menti.

Parbleu, s'il mentait! Nous serions bien ingrats de lui en vouloir. Ne ment pas qui veut de cette manière. Homère aussi, en sa qualité de méridional, revêtait la vérité d'agréments. L'erreur ici consiste à penser qu'Homère et Chateaubriand nous demandent de les croire. Schérer parle quelque part de ces gens qui sont atteints de« l'horrible manie de la certitude ». Les fanatiques de la vérité toute nue ne sont pas plus drôles. Ces personnes-là peuvent posséder toutes les vertus du monde, notamment celle de l'exactitude ; elles n'aiment pas la littérature, et je ne sais pas de vice plus maussade.

Voici maintenant qu'on nous demande de ne lire y Itinéraire de Paris à Jérusalem qu'en le comparant à V Itinéraire de Julien. Julien était, parait-il, le valet de chambre du grand Vicomte. Chateaubriand dit iuimême modestement : « Mon domestique, de son côté, a fait son Itinéraire auprès du mien. » On ne l'accusera pas d'avoir voulu comprimer Julien. « De son côté x- est

adorable et témoigne d'une humilité bien digne d'un chrétien parfait. Donc VIlinératre de Julien vient de paraître. Mais M. Edouard Champion, qui le publie, s'en tire spirituellement et refusé d'en exagérer l'importance.

Julien a vu l'Orient, lui aussi, mais d'un œil qui ne déformait pas les visions. J'accorde que ses descriptions n'ont rien de l'emphase romantique. Il dira par exemple : « Nous nous asseyons à la turque : j'avais peine à ployer mes jambes de cette manière. » 11 y a environ soixante pages de cette encre- là. Tout d'abord, l'intérêt de cette publication m'avait échappé. On m'explique que ce journal est précieux en ce qu'il sert de contrôle au poème de Chateaubriand. Sans Julien, nous serions dupes des prestiges du style et leurrés par des fantômes. Mais, dit la femme de Sganarelle, s'il me plaît à moi d'être battue 1 On ne lit pas les voyages de Chateaubriand pour se renseigner sur les horaires des vieilles diligences ou les partances des anciens voiliers. Le maître de Julien, qui était bon prince avec ses airs de sultan, avait déposé le manuscrit de son brosseur entre une paire de bottes et un plumeau, et c'était déjà beaucoup d'honneur. 11 faut que la curiosité moderne ait des loisirs pour qu'elle soit allée exhumer de sa cachette cette littérature d'office. Notez que je ne blâme pas Julien de n'avoir pas de talent. Il ne nous manquerait plus que cela qu'il en ait eu le moindre ! Tout son charme est donc -dans sa véracité. Si encore il disait du mal de son maître! Nous sommes assez désœuvrés et assez féroces pour nous plaire à guetter les faiblesses d'un homme illustre derrière l'épaule de son valet de chambre. Mais non, pas même cela! Julien est un honnête et digne garçon, discret, fidèle et respectueux. Il

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témoigne d'une correction écœurante. Sur le vu de ses certificats, chacun de nous l'engagerait pour frotter. Après une vie sans tache, il mourut concierge. Pourquoi l'avoir descendu de ce piédestal .' C'était une pure mémoire, que la librairie vient d'amoindrir. J'admets que cette confrontation toute démocratique ait diminué Chateaubriand en tant que globe-trotter; j'admets même que ce résultat soit une précieuse conquête. Toujours est-il, et j'en souffre pour la corporation des gens de maison tout entière, que l'e.xcellent Julien n'en sort pas grandi.

Cette petite espièglerie d'outre-tombe n'aurait même pas diverti Sainte-Beuve, qui pourtant, lorsqu'il s'agissait de René, ne tenait pas outre mesure à la qualité de l'mformation. Pauvre Sainte-Beuve! il traverse, lui aussi, un mauvais moment. La solennité de son centenaire est annoncée par un fâcheux prélude. Un des écrivains les plus équitables, les plus sincèi"es et les plus scrupuleux qu'on puisse voir, M. Ernest Dupu^--, vient de prouver qu'il joua un rôle assez louche entre Alfred de Vigny et Victor Hugo. Si Stello et Olympio cessèrent pendant quelques années de s'aimer, c'est qu'une mince bouche perfide souffla entre eux la discorde et l'envie.

Nous ne nous acquitterons jamais envers Sainte- Beuve. Il nous a servi de précepteur et de guide à travers les jardins du passé. C'était un promeneur délicieux, dans les parterres. Quand il les parcourait, le sécateur en main, ainsi qu'un curé horticulteur, il mettait en bouquets les fleurs rares et cueillait à point les

meilleurs fruits. Il a été notre professeur de goût. Mais cet amateur de jardinage n'aimait ni les torrents ni les sommets ; dans les sites qu'on ne visite pas en pantoufles, il était mal à l'aise et de méchante humeur. Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac en ont su quelque chose. Il en voulait à ces conquérants de leur superbe et de leur bonheur; les allures princières exaspéraient ses rancunes de timide. Toute sa renommée de bon aloi, il l'eût donnée pour une heure de grosse gloire. Il aurait voulu, par-dessus tout, avoir des moustaches, être un de ces sous-lieutenants qui forcent le limonadier du théâtre à changer fréquemment de dame de comptoir. Il en voulait au chaste Balzac de ses imaginaires Maufrigneuses, à Vigny de s'être fait aimer en chair et en os par les comédiennes de ses drames, à Chateaubriand d'avoir ensorcelé tour à tour des Floridiennes, des ambassadrices et des chanoinesses. C'était un jaloux, un frôleur, qui cachait des appétits de garde- française dans une anatomie de sacristain.

Passe encore pour Chateaubriand, pour Balzac et pour Vigny; cela ne sortait pas de la profession. Mais, sans revenir sur un sujet pénible, les rapports de Sainte- Beuve avec un autre, et quel autre! mettent sa mémoire en triste posture. On a parlé dernièrement de cette aventure, d'abord un peu, puis beaucoup, puis trop. On a chuchoté et crié ensuite un nom de femme qu'il eût été plus décent de taire. Sans compter, puisqu'on aime les preuves, que rien n'est moins prouvé que toute cette histoire; c'est un de ces procès mystérieux où le doute profite à l'accusée. Mais le moyen d'en vouloir aux chroniqueurs, quand l'indiscrétion initiale vient de Sainte- Beuve lui-même ? Eut-il le bonheur dont il s'est vanté ? Sait-on jamais ! A celui qui livre le secret d'une femme

on doit répondre : « Puisque tu le dis, c'est que tu mens ! » Nous ne reprochons pas à Sainte-Beuve d'avoir fait de la copie avec ses amours, péché littéraire assez répandu. Ce qui nous déplaît, et M. Léon Séché le dit mieux que personne, c'est qu'il ait publié sa bonne fortune, vraie ou fausse, sans comprendre qu'il trahissait une complice ou qu'il salissait une innocente. C'est d'un triste monsieur.

Je n'ai jamais vu jouer Tartufe sans trembler pour la vertu d'Elmire; je trouve toujours qu'Orgon reste bien longtemps sous sa table. Le séducteur a la langue si dorée ! Il ne procède pas à la hussarde, mais sa méthode doucereuse est plus dangereuse qu'un assaut brutal. Il promet « de lamour sans scandale et du plaisir sans peur », et sait bien ce qu'il fait en parlant ainsi. C'est un maître don Juan que Tartufe. Elmire sait bien qu'il n'eût rien raconté.

Sainte-Beuve a raconté, lui. Il l'a dit, pour commencer, à une douzaine d'intimes, puis aux dames qu'il espérait séduire en les piquant au jeu, puis à ses amis et connaissances, puisa tout le monde. Son Adversaire, qu'une légende hostile se plaît à représenter cuirassé d'orgueil et guindé dans son moi, nous apparaît au contraire plein de noblesse et d'une généreuse humanité. Pas un souffle de ridicule ne l'efileure, devant ce public français qui depuis les fabliaux n'aime guère les maris. 11 parle le langage de la confiance et de la pitié. « Cessons de nous voir, écrit-il, afin de ne pas cesser de nous aimer. » C'est le Lyrique qui a eu de l'esprit. Le Critique eut l'impudeur naïve. Dès le lendemain de l'inévitable rupture, il s'avisa de trouver moins de génie poétique à celui qu'il avait grisé d'encens. Des années après, il s'étonnait que l'ancien ami outragé eût voté

pour un autre lorsqu'il se présenta à l'Académie. Et lui, Sainte-Beuve, cet analyste si fin du ridicule et d'une ironie si légère, il écrivit cette phrase, digne d'un Célimare de Labiche : « Voilà où nous en sommes arrivés ! » Qu'il faut donc peu de chose pour rendre niais un homme d'esprit !

Que reste-t-il aujourd'hui du Livre d'amour l Une vilaine action et de pauvres vers.

Le temps, vieillard divin, honore et blanchit tout,

concluait Sainte-Beuve, dans un élan qui fait songer à de la poésie de parfumeur. Le temps a la nausée et ne blanchit rien. L'Autre a écrit quelques vers, au nombre de quatorze, sur le même sujet. Ils sont d'une langue plus forte. Mais il ne tenait même pas à ce qu'ils parussent. Sur l'enveloppe qui les renfermait, découverte dans ses papiers intimes, il avait tracé de sa main cette sentence de Jupiter irrité : « Ne publier ceci que si le libelle parait. Autrement, faire grâce à cette vilaine ombre. »

Le libelle a paru, hélas! Néanmoins, faisons grâce à la vilaine ombre. N'allons pas jusqu'à penser de Sainte- Beuve ce qu'en pensait George Sand quand elle s'écriait, dans son enthousiasme de pécheresse pour le confesseur : « Son âme a quelque chose d'angélique. » Laissons l'âme de Sainte-Beuve où elle est : elle a vraiment manqué de bcautc. Jouissons toutefois sans remords de son esprit qui fut exquis. Pour nous, bonnes gens de la postérité, dont ce bedeau vert-galant n'a pas troublé le ménage, après tout ce ne sont pas nos affaires. N'em-

pêche qu'il est regrettable qu'on ait choisi la veille de son centenaire pour secouer par la fenêtre ce linge d'alcôve. Il faut en prendre notre parti. Un peu de scandale précède les grands hommages. Nous regardons l'intérieur des statues avant de les ériger.

Je ne vois que le centenaire du Code civil qui ait été célébré en toute innocence. Il fut sans ivresse et sans amertume. Comme on voit que les gens de lettres demeurèrent étrangers à l'événement!

A PROPOS

PRIHITIFS FRANÇAIS

L'orgueil de la sagesse humaine est d'avoir abondamment démontré que l'homme ne vaut pas cher. De leur côté, les hommes s'ingénient à justifier cette découverte avec un zèle que rien ne lasse. Bien a pris décidément au Juge Suprême d'avoir donné à son Enfer les dimensions de l'infini. Le jour où il lui faudra rendre ses comptes, notre pauvre espèce sera convaincue d'avoir commis tous les crimes connus et inventé les autres, je me demande avec inquiétude ce qu'elle pourra bien arguer pour sa défense, maintenant qu'elle ne fait plus de théologie. En cherchant bien, on lui découvrirait néanmoins un ou deux arguments qui ne seraient pas sans portée. Il n'est pas défendu d'imaginer le dialogue suivant :

— Oui, j'ai fait le mal largement, dira l'homme. Mais j'ai embelli le théâtre de mon iniquité. J'ai animé le marbre et spiritualisé la boue; j'ai assemblé les pierres en d'augustes symétries; en trempant des poils de bêtes

dans des huiles colorées, j'ai fixé la lumière et recréé la nature; avec des boyaux et la carapace d'une tortue, j'ai fait la lyre. Il doit m' être pardonné beaucoup parce que j'ai créé beaucoup de beauté.

— Tu en as détruit plus encore! répondra le Juge. Tu as souillé le vert des prairies et rougi les eaux du sang de tes frères. Tu as violé les forêts pour y conduire de noirs engins dont la fumée attriste le ciel. Ceux que tu appelles des ingénieurs ont accroché des funiculaires au flanc des sommets et suspendu au-dessus des gouffres des choses d'une solidité précaire et d'une savante hideur. Par toi l'harmonie de la planète a été outragée. Cela ne serait rien encore. Mais l'esprit que tu te vantes d'avoir tiré de la matière, l'ouvrage de tes propres mains, tu as passé ta destinée lamentable à l'abolir toimême. Tu as brisé autant qu'édifié. Tu as cassé par brutalité, par désœuvrement, par envie, pour le plaisir, les merveilles qui étaient nées sous tes doigts. Chaque fois que tu as cru nécessaire de remplacer une de tes tyrannies par une pire, et cela t'arrivait fréquemment, tu as fabriqué de la chaux avec tes marbres, des gros sous avec tes bronzes, crevé tes images, renversé tes palais, brûlé tes temples. Tu fus l'iconoclaste enragé de tes créatures.

— Je conviens d'avoir agi ainsi très longtemps. Ce fut le plus souvent par ignorance. Seigneur, vous qui avez lu tous les livres de piété, vous possédez évidemment sur un rayon de la bibliothèque céleste la Tentation de saint Antoine de Dom Flaubert. Daignez la relire. Le docte hérésiarque y décrit une foule qui se rue, sincère et féroce, au sac d'Alexandrie : « On se venge du luxe, dit-il. Ceux qui ne savent pas lire déchirent les livres; d'autres cassent les statues, les pein-

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