UN MISSIONNAIRE DE L ART FRANÇAIS
elles restent bonnes à ressasser, autant pour l'éducation des étrangers que pour notre usage propre. L'histoire de l'art se refait de fond en comble. Les Américains, ouvriers de la douzième heure, arrivent au bon moment pour l'apprendre. Heureuses gens qui n'ont pas sucé l'erreur avec le lait, qu'aucun vieux manuel n'a égarées, que de solennels préjugés n'oppriment point et qui n'ont qu'à ouvrir les oreilles pour' entendre et les yeux pour voir.
Ils écoutent, ils regardent, ils comprennent. Ceux d'entre eux qui « font le continent » entreprennent le pèlerinage des collégiales de l'ancien Domaine roy^al et des châteaux de Touraine. Leurs automobiles stoppent au parvis des basiliques. Ils ne se contentent pas de voir, ils achètent. Ils achètent avec rage. Ils ont commencé par acheter beaucoup; voici qu'ils achètent bien. En acquérant trop de Trouilleberts on arrive à se connaître en Corots. C'est une méthode coûteuse, mais sûre. Les meilleures toiles des maîtres de 1830 émigrent avec excès aux Etats-Unis. Si flatteur pour notre amour-propre que soit cet exode, il convient d'y veiller. Après tout, nous avons, nous aussi, nos millionnaires nationaux, et qui ne sont pas moins. . . spontanés que ceux de là-bas ! Signalons-leur en passant qu'il y a peut-être là une lutte à livrer, digne d'exaspérer leur orgueil, sans parler d'une occasion exceptionnelle de justifier leurs millions. Si l'on n'y prend garde, pour connaître Corot, Millet, Théodore Rousseau, Decamps, Jules Dupré, il faudra profiler de ses loisirs pour aller à New-York, à Chicago ou à Saint-Louis; c'est un peu loin de Ville-d'Avray, des bords de l'Oise et du Bas- Bréau. Et André Michel nous confie qu'il lui a fallu revenir des Etats-Unis pour admirer équitablement Daubi-
gny et pleinement le comprendre. Cela rend rêveur. On a besoin, pour se consoler, de songer aux deux Daubignys de Rouen et de Bordeaux, qui, pour être demeurés en France, n'en sont pas plus mal.
Tant il y a que nos paysagistes romantiques ont conquis le pays des dollars. André Michel a dû parler et reparler d'eux à ses auditeurs. En notant quels furent les sujets les plus demandés au conférencier, savez-vous qu'on accorde au public d'Amérique un bon point de discernement ? Pour des gens qui veulent connaître notre art dans son essence, se plaire à la sculpture du moyen âge, à Rude et à Corot, c'est viser juste. Mettons que leur guide les ait un peu aidés, ils n'en ont pas moins eu le mérite de se laisser conduire dans la bonne route. Pourvu qu'ils n'abusent point de la leçon pour acheter de plus belle! Ils ne pourront pourtant pas acheter Reims, ni le Mont-Saint-Michel, ni Carcassonne, ni Aigues-Mortes, ni l'hospice de Beaune, ni l'Eve du jubé de Bourges. Celle-là, Courajod a pris soin de la mettre au Louvre ; il trouvait cela plus sûr.
Versailles aurait été peu demandé, et je m'en étonne. Peut-être estimait- on le sujet trop connu. S'ils ivî connaissent à fond, ils ont de la chance: l'historien du palais, M. de Nolhac, prétend qu'il mourra sans le connaître. Moins demandé qu'on eût pu croire, l'art du dix-huitième, et c'est dommage. Michel, que son médiévisme n'empêche pas de goûter Fragonard, eût montré mieux que personne ce qu'il y eut de profondément national dans cette période, où notre art fut si vrai en son mensonge. Ce sera pour la prochaine fois.
Je vois d'ici bondir André Michel à l'idée de repartir. Il arrive à peine, laissons-le souffler. Ses auditeurs de l'Ecole du Louvre ont hâte de l'entendre et de le fêter.