A PROPOS DU PALAIS DE POITIERS ^ I
bois. La méthode hygiénique prévaut désormais, et c'est une précieuse conquête. Consulté sur le cas, très ancien, du. Palais de Poitiers, M. Magne résolut d'entreprendre la cure et de la mener à bien. Il eut à cœur de terminer là une de ces affaires dont tout le monde gémit et qui menacent, au milieu de la nonchalance et des regrets, de- durer jusqu'à la fin des siècles. La demeure de Jean de France, duc de Berri, transformée en Palais de justice, s'en allait mourante, faute de soins. Des constructions parasites étouffaient et déshonoraient 'illustre édifice. Au cul-de-sac créé entre les bâtiments de la Cour d'assises et le donjon, un dépôt d'immondices s'élevait à plus d'un mètre de hauteur. Depuis 1845, on cherchait en vain à exproprier les quelques maisons particulières attachées au Palais comme des verrues. Mérimée avait étudié la question dans un rapport, qui dormait au fond d'un carton. De temps à autre, on poussait un cri d'alarme, on émettait un vœu, on notait une résolution platonique, et les choses demeuraient telles quelles.
Les abus de ce genre narguent tous les congrès, toutes les circulaires et toutes les lois du monde. Ils s'éternisent, tant qu'une volonté forte n'y porte pas la hache. M. Magne a été cette volonté. Admirablement secondé par un autre fonctionnaire, zélé et savant comme lui, M. Charles Grandjean, il ne s'est pas borné au rôle, toujours facile, de signaler le mal ; — il a trouvé le remède. En un cas pareil, il n'y a pas d'autre remède que l'argent. Le devoir de se montrer généreux incombait tout d'abord à la ville, dont les constructions du duc de Berri résument l'histoire locale, ensuite à l'Etat, gardien de toute l'histoire. L'équité voulait que l'on partageât les sacrifices pécuniaires en deux parties égales. Mais
les municipalités sont subtiles et le pouvoir central est bon enfant. La ville de Poitiers se résigna à ne pas dépasser l'Etat en munificence. Elle fit de son mieux, hàtons-nous de le dire. Quelques souscriptions particulières vinrent grossir les ressources ; la Société des antiquaires se saigna aux quatre veines. La Commission des monuments historiques, volontiers prodigue quand il s'agit d'un édifice exceptionnel, vota le complément de la dépense. Quant au ministre, son consentement était acquis d'avance. Enfin, nous allons voir ce dégagement du donjon de Poitiers, réclamé depuis soixante ans. L'honneur en revient à deux fonctionnaires. Tout se voit en France, même une routine qui prend fin, même des gens qui ont l'amour de leur devoir et la passion d'aboutir.
Après avoir si vaillamment agi comme inspecteur général, M. Lucien Magne va faire œuvre de savant artiste en restaurant le Palais de justice de Poitiers, selon des principes rigoureux. Pour rendre le public compétent juge de ses projets, il lui communique les résultats de l'enquête que vient de mener son érudition. C'est, sous prétexte de publier et d'analyser d'anciens comptes, tout un chapitre de l'histoire de l'art de bâtir au moyen âge français. Nous connaissons mieux les monuments que les hommes d'alors. 11 est remarquable qu'avec tant d'édifices, encore debout sinon intacts, nous puissions citer si peu des noms de leurs créateurs. En ces matières, l'histoire ne se repent jamais d'un excès deprudence. J'ai connu un préfet, dont la conversation était à la fois substantielle et brillante; il aimait à faire remorquer que la Sainte- Chaptlle de Paris était entièrement cons-