CURE D'AIR
sions ingénurrient mensongères. Une dame a passé parmi nous, qui nous a troublés. Cette dame, probablement slave, parlait quatre ou cinq langues et s'entendait à toutes les littératures. C'était une personne charmante et terrible. Ne demandez pas si elle était divorcée, cela tombe sous le sens. Elle l'était plusieurs fois, comme il convient, et ses veufs erraient dans les deux mondes. Elle abondait en propos sévères contre les conventions sociales et en jugements hardis sur les arts. Bien qu'elle me méprisât, en tant que mandarin, elle daignait, entre deux parties de tennis, me communiquer ses certitudes. Au bout d'une demi-heure de causerie, j'eus le regret de constater qu'elle savait Nietzsche par cœur. Ainsi du reste. En poésie, en peinture, en musique, en sociologie et en hygiène, elle n'avait que des opinions d'après-demain. Dans sa petite enfance, à l'âge où les autres jouent à la poupée, elle était de tous les Bayreuth; depuis, elle a trouvé dans Parsifal de la fadeur et cette découverte l'a guérie du wagnérisme. Raphaël lui donne des nausées ; elle est « trecentiste », et Enguerrand Charonton lui suffît à peine. Le gros génie de Victor Hugo ne lui inspire que de la pitié. J'ai cru devoir lui prêter le Figaro. La consultation des auteurs dramatiques, provoquée par notre ami Serge Basset, a suscité en elle des sentiments divers et violents. Alors, je ne sais pourquoi, j'ai senti que l'âme du bon Sarcey m'envahissait. En face d'une adversaire si informée, une rage m'a pris d'opinions moyennes et de vérités faciles. Il est amusant de sentir qu'on passe pour un imbécile aux yeux de certaines personnes. Je me suis rué sous ses dédains. J'ai commencé par l'exaspérer en osant soutenir que, malgré tout le mérite des Corbeaux et de la Parisienne^ la scène française n'avait
l^^ AU MILIEU DES HOMMES
pas attendu la venue de Becque pour exister. Je lui ai cyniquement avoué mon admiration pour le théâtre de Dumas fils : elle a souri. J'ai parlé d'Emile Augier sans» dégoût : elle a soupiré. Poussé à bout, je suis allé jusqu'à lui marquer quelque estime pour Scribe : elle a râlé. — J'ai épuisé la joie de son mépris,
La peur de ne point paraître assez avancé, qui fait en politique des criminels, sévit plus encore en littérature. Cette dame exotique s'appelle légion. Nous trouvions que nous n'étions pas assez, naguère, à vouloir en art de la rareté, à chercher l'étrange, à mettre de l'avenir dans le présent, à cueillir les fruits verts du passé. Nous avons fait école de zélateurs. Aujourd'hui, ils sont trop. Il y a surabondance de gens intelligents, de ceux-là surtout qui le sont à l'excès. Les demoiselles à marier chantent du Verlaine, et voici que bientôt Ibsen ne suffira plus aux grands cercles. Les gens du monde n'ont plus assez de préjugés. On leur voyait autrefois des idées étroites qui leur convenaient à merveille. Il me semble que je les aime moins, depuis qu'ils pensent et qu'ils ont des jouissances audacieuses.
Au temps des batailles romantiques, l'état social comportait un système de castes qu'on serait tenté de regretter. D'un côté se groupaient les servants de l'art en secte insolente, suspecte et parquée; de l'autre, l'élite des honnêtes personnes que l'idéal ne tourmentait pas. On se traitait réciproquement de bourgeois et de bohèmes ; on se haïssait affectueusement. Ces deux humanités tenaient à se distinguer l'une de l'autre jusque par le costume et la coiffure. C'était un drapeau que le