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CURE D AIR

gilet rouge de Gautier. Les bousingots du parterre interpellaient les capitalistes de l'orchestre en ces termes, où l'on aurait tort de voir de la colère : « A la guillotine, les genoux! » Cela voulait dire alors, simplement, qu'on ne communiait pas sous les mêmes espèces dans la religion de la beauté. Banville racontait délicieusement qu'à la première représentation de l'opéra La Esméralda, tandis que le chœur chantait ces vers :

Voici les bourgeois stupides Qui se hâtent sur les ponts,

un monsieur, congestionné, avait surgi de sa stalle en s'écriant : « Pourquoi stupides? » On l'avait contraint de se rasseoir, sans même daigner lui répondre. Il était établi que tous les bourgeois étaient stupides. Cela les empêchait de l'être trop.

De part et d'autre on était chez soi. Quand un jeune homme annonçait des dispositions pour la poésie, la musique ou la peinture, il commençait par encourir la malédiction paternelle et par être expulsé de la maison. Quelques mois ou quelques années de misère vaillante, en éprouvant sa vocation, ou bien le ramenaient penaud au comptoir natal, ou bien le trempaient pour l'héroïsme. La montée vers l'idéal se faisait sur les genoux et les mains déchirées. On y gagnait d'avoir moins de professionnels de l'art et plus d'artistes vrais. Aujourd'hui nos ateliers pullulent d'apprentis inutiles ; des industriels envoient leurs filles au Conservatoire, et des pères établissent leurs garçons poètes lyriques. C'est trop de fleurs.

En ce jadis, hélas! disparu, il y avait un beau pour la classe moyenne, un sublime raisonnable, usuel, portatif, facile à suivre, celui de Rosa Bonheur, de Casi-

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mir Delavigne el de Donizetti. Il y avait des genres à l'usage des classes dirigeantes : la peinture champêtre, la romance, l'opéra Renaissance, la comédie sentimentale en vers. Il y avait le Théâtre de Madame et le Concert Musard. Chacun restait dans son monde et s'enthousiasmait selon ses forces. C'en est fait de ces sages hiérarchies. Désormais l'intellectualisme coule à. pleins bords. Il y aurait sottise et orgueil à s'en affliger.

Mais peut-être vais-je relire, pour oublier ma moderne et délicieuse dame slave, deux ou trois romans de Paul de Kock. L'intelligence a son hygiène et il n'est pas mauvais, de temps à autre, de faire une halte dans la simplicité.

Autour de la Statue d'Alfred de Musset

Ce serait un livre à écrire que « l'Histoire d'une gloire ». Les raisons qui firent un écrivain très célèbre diffèrent souvent, et singulièrement, de celles pour lesquelles il le demeure. Tels, que suivait un peuple de lecteurs, restent illustres en vertu de la force acquise, encore que personne ne lise plus une ligne de leurs ouvrages. Jean-Louis Gucz de Balzac, majestueusement embaumé dans les manuels, peut servir de momie typique. On parle de lui, deux ou trois fois par an, à la Sorbonne, les jours d'austères soutenances. Il n'en a pas moins rempli la charge de prince des prosateurs, cependant que Corneille écrivait le Cid. L'Académie fut jalouse de le posséder, malgré lui-même. Richelieu, qui ne gaspillait pas ses faveurs, le nomma historiographe de France et conseiller d'Etat à l'hôtel de Rambouillet. 11 affolait les précieuses avec ses phrases, lioileau disait encore de lui : « Personne n'a jamais mieux su la langue, n'a mieux entendu la propriété des mots et la juste mesure des périodes. » Aujourd'hui, cet honnêle gentilhomme de lettres est ignoré en toute délcrcnce. Il y aurait gageure à parler dans le monde

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du Sacrale chrétien, mais ce sérail incivil de s'en moquer. La réputation du premier Balzac lait songer à ces énormes tableaux, honneur du catalogue, qu'il y aurait inélégance à bannir du Louvre, mais qu'on ne reverra jamais sur la cimaise. Cette noble figure est cristallisée dans l'oubli. Seul, quelque professionnel des choses du passé pourrait insinuer, à voix basse, que ce bel esprit fut peut-être un sot. Et encore cela choquerait-il. Il est des bustes haut perchés dont il messied de secouer la poussière.

Nous citerions encore, avec autant de respect que d'incompétence, Antoine Arnauld, le docteur de Port- Royal, le seul homme du dix-septième siècle, avec Louis XIV, que les contemporains appelèrent « le Grand ». Ceux qui furent les témoins de sa vie et les lecteurs de son œuvre devaient avoir les meilleures raisons du monde de l'exalter; on ne domine pas son siècle indûment. Ces raisons nous sont devenues presque énigmatiques, ou plutôt des soucis nouveaux nous distraient de les comprendre. Il est protocolaire que nous vénérions le Grand Arnauld, et aussi que nous l'admirions, le tout à distance. Nous voulons croire sans y aller voir. S'il subsiste encore des jansénistes, nous leur abandonnons cet honneur, et le sacrifice nous parait léger. En ce qui me concerne, je sens irrésistiblement que je ne lirai peut-être jamais la Fréquente Communion. Je sais parfaitement que je suis dans mon tort; je mentirais en disant que j'en souffre. Serait-ce à dire qu'il ne suffit pas d'avoir édifié, ou dompté, ou charmé son temps pour conserver une clientèle par delà le tombeau } Pour certains de ses élus, et non des moindres, la Gloire serait-elle un cimeticre.-' On remarque en effet, aux champs du repos,

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d'imposants cénotaphes, que chacun salue au passage, mais dont nul ne vient renouveler les fleurs.

Tant qu'il y aura des hommes et qu'ils sauront lire, les fleurs joncheront la mémoire de Voltaire. Mais les couronnes que nous tressons pour elle ne ressemblent que de fort loin à celles que jetaient sur la scène de la Comédie les Parisiens de 1778, à la sixième représentation d'Irène. L'ombre du Patriarche serait-elle satisfaite de la qualité de notre encens? Voltaire, nous paraissons l'avoir oublié, fut, pendant sa vie mortelle, le plus incontesté poète de son âge et le roi du théâtre. Il ne prenait souci de la vérité qu'entre une épître et une tragédie. S'il voyait comment et pourquoi nous l'aimons, j'imagine qu'il en ressentirait quelque humeur. Il nous traiterait sévèrement, une fois de plus. Les d'Argental recevraient de lui une lettre indignée :

«... Mes anges, on a donc juré de me faire souffrir après ma mort, après m'avoir tant persécuté de mon vivant. Je ne comprends rien à ce qui se passe dans leur République de béotiens. Que me veulent ces singes frivoles qui entretiennent un Conservatoire et deux scènes nationales pour ne jouer aucune de mes pièces }

Et mon Tancrède, et ma Zaïre, Et mon Américaine Al^ire

ne figurent plus sur les recettes delà Société des auteurs. Pourquoi cette demoiselle Leconte, en qui revivent quelques-unes des grâces de la Gaussin, ne joue-t-elle point Nantne? Ils cherchent des tragédies pour leur Orange, alors qu'ils ont Mérope. Et ce Claretie prétend qu'U m'admire! Au lieu de garder dans leur foyer une

Statue cTont la place est au Louvre, encore que Iloudon m'ait fait bien maigre, Messieurs les Comédiens seraient plus avisés de reprendre mon répertoire. J'ai surpassé Corneille et balancé Racine, et voici qu'on me traite comme un Crébillon. J'admire encore qu'on ne lise plus mon Essai sur les mœurs. J'apprécie comme il convient M. Fernand Gregh et celle aimable comtesse de Noailles que j'aurais invitée à Ferney, mais j'ai fait, moi aussi, sur tous les sujets, quelques milliers de vers dans le genre noble et dans le badin. Ce butor de Saint-Simon, qui me méprisait en tant que croquant, n'eût jamais osé me contester comme grand poète. Ils ont des roués et des polissons dans leur société moderne, qui d'ailleurs ne valent point Richelieu. D'où vient qu'ils ne lisent pas ma Piicelle} Drôles de gens qui passent leur vie à commenter ma correspondance, et qui me cherchent dans ces petits pamphlets que j'expédiais pour me divertir! Je vois bien qu'ils goûtent Candide, et cela montre qu'il subsiste en eu.x quelque esprit. Mais j'estime que mes recherches sur la Physique avaient une autre importance que mes « Contes ». Les Français ne sont plus les fils de ceux qui, le soir de mon triomphe, faillirent me faire mourir de plaisir. Tas de \\ç\ches, quelle grossière façon vous avez d'honorer les morts! Vous êtes des sauvages, dignes d'admirer Jean- Jacques et Shakspeare. »

Ainsi grognerait Voltaire, s'il revenait voir 011 en est sa renommée.

Alfred de Musset, dont on prépare enfin la statue, tout en nous remerciant du procédé avec sa politesse de dandy, éprouverait, lui aussi, quelque surprise. U»

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