‹ Au milieu des hommesChapitre 38 sur 69 · AUTOUR DE LA STATUE D ALFRED DE MUSSET IÔ · texte numérisé non relu

AUTOUR DE LA STATUE D ALFRED DE MUSSET IÔ

croyait de la meilleure foi du monde avoir écrit avec •T^o/Za un poème, décousu mais profond, dont la leçon donnait à penser. II se flattait d'avoir voué aux gémonies la perfide merlette qui lui avait préféré un officier de santé vénitien. Que dirait-il s'il voyait la Société des Gens de lettres se transporter de Nohant à Paris, pour l'honorer dans la même rhétorique qui servait hier aux mânes de Lélia? Comme il a eu le temps d'oublier sa mésaventure de Venise, et qu'il avait l'âme généreuse, peut-être nous passerait-il George Sand; c'est un point sur lequel ses défenseurs se montrent plus mussettistes que lui. Ses griefs contre la femme ne l'empêchaient pas d'admirer le confrère. Mais l'oubli de /?o//a lui serait cruel. Serait-il flatté d'entendre déclamer sa vengeresse Nuit d'octobre dans les ministères, entre un monologue et un concerto ? Accepterait-il notre manière de l'admirer?

Il est de mode aujourd'hui d'exalter son théâtre aux dépens de ses vers. Pour un peu, il ne survivrait plus que comme prosateur. N'abusons-nous pas cette fois du droit que nous avons, en tant que postérité, de modifier les gloires, au gré de notre caprice souverain ? Que Mardoche et Namoiina soient devenus insupportables et proprement illisibles, qu'f/ne Soirée perdue, trop souvent récitée par Delaunay dans les galas, soit un délirant discours à la lune dénué de tout sens, qu'il y ait trop souvent chez Musset de la rimaiilerie d'album et de la faconde d'amateur, le lyrique de Lucie et du Souvenir demeure grand par-dessus les grands. On l'admirait trop, on l'admirait mal au début du second Empire, alors que Hugo était bafoué dans les collèges, et que Lamartine oublié peinait pour vivre sur les Entretiens littéraires. Les champions de la littérature

lâchée, à force de vanter Musset pour son sans-gêne et de lui faire une grâce de ses pires faiblesses, exaspérèrent nos amis les Parnassiens. Leconte de Lisle, qui excellait à donner de la dignité à l'injustice, se plaisait à l'appeler « ce garçon ». Par réaction inévitable, peutêtre légitime, on bafoua chez Lemerre le poète des « Nuits ». Nous pouvons en appeler de ce verdict à ceux qui le rendirent naguère, dans la belle sottise de leurs vingt ans. Demandez aux suivivantsdu Parnasse où ils en sont de leur sévérité d'hier. On nous a servi, depuis dix ans, sous prétexte d'évolution, tant de rythmes boiteux, tant d'hiatus, tant d'alexandrins sans césure, tant de proses rimées plus ou moins, tant de poésie sans poétique, qu'assoiffés d'eau pure nous retournons boire à la source natale. J'admets que Fantcisio soit un chef-d'œuvre, et qui console des drames romantiques, mais c'est avant tout d'un poète, et d'un poète sublime, que Mercié vient de nous donner la statue.

Après tant et tant de ce beau nouveau, que, faute de mieux, on pourrait appeler le beau belge, c'est un délice que de déguster du beau français.

Feu le Grand Concours

Il est donc vrai que nous allons partir en vacances sans avoir assisté à la distribution des prix du Concours général. Pauvre Grand Concours! j'ai voté sa mort, comme les autres, et je ne m'en dédis point. Les maîtres qui siègent au Conseil supérieur m'ont expliqué qu'il fallait l'abolir. Il était, paraît-il, arrivé à cet âge critique, qui existe pour les institutions comme pour les hommes, où l'on n'a plus que des défauts. Son heure était venue. Lorsqu'une question m'est exposée par des hommes qui ont passé leur vie à l'étudier, j'aime à faire preuve d'un esprit docile. Je me suis laissé convaincre, et j'ai obéi. Je ne récuse donc point ma part de complicité dans cet holocauste. Puisque le sacrifice était nécessaire, les meurtriers doivent ignorer le remords. Mais j'ai, tout de même, sur la conscience quelque chose qui ressemble à un regret.

C'était joli, quoi qu'on en dise, ce combat d'enfants pour des couronnes de papier. J'entends bien qu'il n'était pas d'une morale parfaite que des écoliers luttassent entre eux pour obtenir des distinctions. Evidem-

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ment. Toutefois, il eût été logique que 1 âge mûr commençât par donner l'exemple. L'époque de l'année où les fils succombaient en Sorbonne au péché d'orgueil est précisément celle où les pères sollicitent la croix avec frénésie. Les enfants ont renoncé par force à leur vice. Ils n'envoient plus aux jurys universitaires ni dissertations, ni discours, — et c'est un heureux progrès. .Mais nous ne voyons pas que les parents aient cessé d'envoyer aux divers ministres des mémoires où leurs titres à la décoration, tant rouge que violette, sont exposés sans modestie. Il n'y a peut-être là qu'une demi-réforme.

Une destruction de plus; nous n'en sommes plus à les compter. — N'en parlons plus, ou plutôt parlons-en une dernière fois, pour acquitter une dette de gratitude envers un gentil souvenir. Je confesse, et j'en éprouve plus d'humilité que jamais, que je n'ai pas été lauréat. Ce n'était pas l'envie qui me manquait, mais en cela, comme en d'autres conquêtes morales, le ferme propos ne suffit point. Il y faut la grâce, et non pas la grâce suffisante des molinistes, mais la grâce efficace, la vraie, celle de Messieurs de Port-Royal. Celui de nous sur qui descendait la grâce efficace, c'était mon cher camarade d'cntance George Duruy, alors un vaillant écolier, devenu un vaillant homme, prompt aux belles batailles difficiles. Je n'allai point, hélas ! au delà du titre inharmonieux, et cependant recherché, de « bouche-trou ». Le bouche-trou se rendait à la Sorbonne pour que le contingent du lycée, en cas d'absence d'un de ses soldats, ne fût pas diminué d'une unité. Après l'appel, quand son inutilité avait été dûment constatée, le bouche-trou, humilié et digne, rentrait au quartier, avec le sentiment qu'il venait de remplir par dévouement une

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