‹ Au milieu des hommesChapitre 39 sur 69 · FEU LE GRAND CONCOURS · texte numérisé non relu

FEU LE GRAND CONCOURS

charge subalterne. Une amertume nouvelle l'attendait sur le seuil. On lui avait confié au départ une besace renfermant un pâté, du chocolat, un saucisson et des confitures. Un règlement barbare l'obligeait à restituer à l'économat ces trésors culinaires dans leur intégralité. Le bouche-trou, et c'était une des mélancolies de sa mission, ne devait que subodorer le spirituel et le temporel de la gloire. Vint un censeur, M. Denys, qui avait un nom de tyran et une âme de bonhomme Noël. Un jour, dans un élan de prodigalité, par une de ces mesures qui popularisent à jamais les grands de la terre, le père Denys décréta subitement que les bouche -trous garderaient leurs besaces et en consommeraient le contenu. Son nom vola au ciel dans une immense acclamation. Nous comprîmes alors, encore mieux qu'à la classe d'histoire, les grandes mesures généreuses dont on garde le souvenir, l'Edit de Nantes, la Nuit du 4 août, les Trois Glorieuses. Les besaces, dès qu'elles apparurent dans la cour, gonflées de leurs richesses, furent immédiatement soustraites par une foule avide à leurs légitimes possesseurs. Le peuple commence toujours par donner aux lois de progrès une interprétation confuse. Il y eut pillage et quelques pleurs arrosèrent le berceau de cette liberté. J'eus le regret de voir dévorer gloutonnement mon pâté par un grand diable qui a occupé depuis une situation considérable dans l'administration de la Justice. Cependant, sous les voûtes de la Sorbonne, George Duruy polissait une version qui fut célèbre.

Et le jour de la Distribution des prix, comme on s'amusait ! Nous ne siégions pas dans la magnifique salle d'aujourd'hui, d'une si noble ordonnance, avec sa fresque de Puvis de Chavannes, qui semble un Giotto

retrouvé. C'était alors un horrible amphithéâtre, peinturluré comme un café marseillais, où l'on s'empilait vaille que vaille. La musique militaire jouait Parlant pour la Syrie, et nous manifestions notre horreur de la dynastie en nous abstenant d'applaudir. Nous écoutions avec une feinte attention le discours latin, ce dernier pensum. Des pensées solides nous étaient révélées en périodes cicéroniennes. Pour nous distraire, nous divisions la docte harangue en couplets, au moyen de salves hypocrites. De temps en temps, nous attrapions au vol le sens d'une phrase. Je me souviens de celle-ci, qui fut goûtée : Informarc viros, non baccalaureatos. M. Patin approuvait de la tête. Nous acclamions les noms populaires, nous grognions eux noms aimés des Tuileries. Certaine année, nous avons, à peu de chose près, renversé l'Empire ; mais cela s'est passé dans la salle et n'a duré qu'une dizaine de minutes. Nous étions tout surpris, à la sortie, de constater que la révolution n'était pas encore pour ce jour-là. U n'y eut d acquis cette fois à l'histoire qu'un désaccord violent entre Germain Casse et une poignée de sergents de ville à bicorne. Casse coucha au violon, en qualité de jeunesse des écoles, mais tout le monde avait fait son devoir. « Il me donna un soufflet, dit le gentilhomme de Molière, mais je lui dis bien son fait. » Nous descendîmes le boulevard Saint-Michel en vociférant : « Vive Glais-Bizoin ! » C'était un de nos cris révolutionnaires. — Nous étions bctes, avec générosité.

Plus tard, après la guerre, il y eut encore d'illustres journées. Ce fut au concours général que Jules Simon prononça le mot « République », officiellement, pour la

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