UN MISSIOXNAIRF. DE L ART FRANÇAIS 2J
Il nous doit d'écrire ses impressions, de conter, comme il sait le faire, les péripéties de sa tournée. Il a fusionne avec nos lîdèles cousins du Canada. Il a vu les musées surgir du sol et obtenir en quelques semaines cette personnalité civile que le Louvre a attendue vingt ans. Il a vu les étudiants d'Harvard University jouer en français le Barbier de Séville. Il a 3,ssisté à cette première de Parsifal dont les cendres de Wagner ont dû tressaillir. Il a présidé des banquets, prononcé et écouté des toasts, ce qui est à la fois le signe le plus sûr et l'envers de la gloire.
Il a surtout fait de bonne besogne et utilemeut servi son pays.
Isolde et Tristan
On ne dira pas cette fois que le public parisien ne veut que des plaisirs frivoles. Il a passé en quelques jours du Roi Lear à Tristan et Isolde. Penché sur ces deux gouffres, il n'a pas eu le vertige ; on l'aurait à moins. Paris a parcouru désormais tout le cycle de l'initiation wagnérienne. Nous voici dignes de siéger à la table de communion où le Graal est dévoilé. On y sera plus nombreux qu'au banquet des maires. Nous avons mis le temps à confesser la foi, mais c'était sans doute pour donner à notre conversion plus de prix. Tristan était l'épreuve suprême. D'aucuns la redoutaient un peu, se demandant si les abonnés concevraient aisément l'anéantissement dans le pur amour. Ils l'ont conçu. Sachons-leur-en gré d'autant plus que l'atmosphère du foyer de la danse semble médiocrement propice à l'extase. Il me souvient d'un mot de cet excellent et aimable Bertrand, qui apportait dans la préparation des fêtes du lyrisme une mentalité très équilibrée. Quelqu'un exprimait devant lui le doute que le grand public goûtât pleinement l'adorable germanisme des
Maîtres Chanteurs. Cette objection ne troubla pas chez Bertrand la sérénité qu'il devait à une conscience calme et à une parfaite connaissance de son siècle.
— Je ne crains rien, répondit-il. Le titre est essentiellement parisien.
Exquise parole d'un sage. Mais il n'y a pas, dans tout Tristan, la plus légère concession au parisianisme, tel qu'il se pratique sur le perron des Variétés. Il a fallu que Paris abdiquât pour bien comprendre le plus effarant problème qui ait jamais été posé au vulgaire par le génie. Tout indique qu'il n'y a plus de vulgaire. On ne saurait nier que ce soit un progrès. Où est le temps où le bon Pasdeloup, livré aux bêtes au milieu de son cirque, était conspué, à chaque exécution de l'ouverture de Rieiiii'}Deux mille personnes sifflaient furieusement; vingt paires de mains applaudissaient. Tandis qu'aux gradins supérieurs s'échangeaient des horions, le père Pasdeloup, tout en épongeant sa calvitie, prononçait d'une voie étranglée un petit speech éclectique et pacificateur. Le groupe Oscar Comettant demandait sa tête.
C'était l'âge héroïque. Nous ne disons pas que nous le regrettons.
Mais puisque, par une rare fortune, nous sommes compris au delà de nos espérances, demandons aux ouvriers de la treizième heure une dernière preuve d'orthodoxie. Sait-on bien, aux fauteuils d'orchestre, tandis qu'on applaudit Tristan, quelle a été la genèse de cette œuvre, dans quel enfer et dans quel ciel de souffrance elle fut conçue } Un livre a paru, cette année, à Berlin, sous ce titre : Richard Waj^ner et Mathildc Wesendonk — Journal et Lettres. Une traduction, de .M. Georges Khnopff, en a été publiée par la Revue de Paris ; tout récemment, dans la Revue des Deux Mon-