PEU LE GRAND CONCOURS I
Encore une chose d'autrefois qui se brise ; encore un spectacle de la vie ancienne qui s'évanouit dans le passé. Je veux croii-e que c'est pour le mieux. Il est bon d'avoir tué le Concours général, ne fût-ce que pour l'empêcher de mourir. Mais c'était une aimable fête. — On y songera plus d'une fois encore, même quand les enfants et les grandes personnes auront appris tous à pratiquer le devoir pour lui-même et à aimer la vertu toute nue.
A la Fontaine de Vaucluse
Tous les ans, à cette époque, on signale une crue du Rhône et de son affluent le Félibrige. Ce phénomène aimable se produira encore dimanche prochain. Le laurier de François Pétrarque va reverdir. L'Académie de Vaucluse convie les poètes au sixième centenaire du chantre de Laure.
Déjà, en 1804, année de lyrisme médiocre, quelques lettrés s'étaient donné rendez-vous en Avignon. Ne croyez point que l'on ait attendu tout un siècle pour recommencer ce pèlerinage. Entre temps la seconde renaissance provençale avait allumé son joli soleil. Nos amis les félibres, qui revendiquent Pétrarque comme un des leurs, n'ont pas eu le courage de patienter jusqu'à aujourd'hui. En 1874, ne pouvant encore célébrer sa naissance, ils ont fêté sa mort. Son buste fut alors placé sous les saules de Vaucluse. Cette fois, ce sera plus conforme à la chronologie, plus solennel, plus officiel aussi. Le gouvernement sera représenté. Bien que Pétrarque lût d'Eglise et ait eu un frère Chartreux, nous verrons onduler des palmes académiques parmi
les troènes de la verte Sorgue. Un ministre italien sera de la fête. 11 était écrit que le prince des humanistes ferait le tour complet du bonheur.
On peut avouer qu'au point de vue grossier de la librairie Pétrarque est d'une vente restreinte. Si son nom, parmi ceux qui volent sur la bouche des hommes, est un des plus souvent prononcés, il n'y a plus guère, en France du moins, que M.M. Mézières, Gebhart, de Nolhacet Henry Cochin qui lisent ses vers. Pour le gros public, c'est un troubadour qui dédiait des poèmes à sa bonne amie. Cette opinion sommaire et nigaude contient un peu de vérité. Mais les orateurs de dimanche prochain devront s'efforcer de démontrer que la vie de Pétrarque n'eut rien d'égrillard. Si la Société des Gens de lettres a été, comme de raison, invitée à la cérémonie qui se prépare, son délégué pourra se borner à parler ainsi : « Ecrivains mes frères, saluons notre ancêtre. Voici celui qui a inventé l'Homme de lettres. »
La dame de ses pensées était beaucoup moins Laure de Noves qu'une certaine « Fama », qui fait encore des passions. « La Littérature ! gémissait Veuillot, vous savez, mon Dieu, si j'ai aimé cette femme-là ! ». Ce fut aussi dans le cœur de Pétrarque la grande rivale de Laure, rivale triomphante et préférée. La belle Provençale du Canzoniere n'a jamais fait que les lendemains de la favorite. Ce fut d'ailleurs de sa faute. Quand Pétrarque vit Laure pour la première fois, à Avignon, dans l'église Sainte-Claire, il n'avait pas vingt-cinq ans. C'était un Méridional, impétueux, élégant, recherché dans sa parure, qui avait une théorie