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très savante de l'amour courtois et une pratique moins compliquée de l'amour charnel. Il distingua en connaisseur cette blonde aux yeux noirs : occhi nere e treccie d'oro. Laure, entre autres attraits, paraît avoir eu un sourire prometteur,
La bella hocca angelica, di perle Piena, e di rose...
On a beau avoir pris la tonsure, quand on est jeune, bien portant et Italien, on se résigne difficilement, en face d'agréments semblables, à l'admiration contemplative. La moralité n'ayant pas fait encore au quatorzième siècle les progrès qu'elle a depuis accomplis, l'idée que la dame était mariée ne semble pas avoir arrêté l' énamouré sur la pente du désir. Si pénible que soit l'aveu, il faut reconnaître que Pétrarque s'appliqua à détourner de ses devoirs l'épouse de Hugues de Sade. S'il commença par lui adresser des sonnets, tout indique qu'il ne tarda pas à les accompagner d'une pantommie plus profane. Le poète explique, tant en idiome vulgaire qu'en hexamètres virgiliens, qu'il crut pouvou se permettre certaines privautés. Quand les prières demeuraient sans réponse, il y joignait des gestes éloquents. Laure, sûre de ne point fléchir grâce à un tempérament négatif, a dû se divertir énormément. Ahillts mota precibus. Mais, et voici où la coquetterie féminine outrepasse ses droits, Pétrarque ajoute : nullis vida blanditiis. Ce latin-là laisse supposer que ce clerc a dû embrasser cette matrone un certain nombre de fois. Ainsi procédait M°"= d'Houdetot avec Jean-Jacques. « Je lui dérobai quelques baisers sous les feuillages », déclarent les Cotifessions. Laure se laissait voler un gant et, au bout de quelques jours, le faisait réclamer
avec une pudeur tapageuse. Pétrarque poussa les entreprises criminelles jusqu'à essayer de la voir au bain. Elle l'en punit en lui jetant de l'eau au visage, ce qui, de la part d'une mère de famille, ne témoigne point d'une indignation exagérée. Ce dut être une terrible adversaire, savante en artifices, qui fit parcourir à son adorateur les mille et un cycles du Roman de la rose. Pétrarque jure, en prose et en vers, qu'il l'a adorée vingt ans sans en rien obtenir. Qu'il n'en ait rien obtenu, nous l'accordons; un amant, et poète, se vante rarement d'avoir échoué. Mais qu'il ait gardé aussi longtemps l'ardeur des premiers jours, c'est autre chose. Lui-même avoue qu'au bout de quelques années de ce manège, il se sentait « plus fort », auprès de Laure, contre les pièges de la chair ; on le croit sans peine. Il dit sans rire dans un sonnet : « Petit à petit, mon adorée ennemie s'était rassurée et se méfiait moins de moi. Nous touchions au moment où l'amour s'accorde avec la chasteté, et où deux amants peuvent s'asseoir à côté l'un de l'autre, pour causer. » Il ne nous dit pas que la dame touchait alors à la quarantaine, après avoir passé de longues périodes en d'intéressantes situations. La chasteté pouvait désormais, sans combats trop rudes, l'emporter sur la concupiscence. Aux soirées de l'Abbaye-aux-Bois, quand M"* Récamier comptait ses printemps par cinquante, il était visible que René s'asseyait auprès d'elle avec moins de trouble que jadis. Laure fut une Récamier féconde.
On prétend — nous n'en croyons rien — que l'auteur d'A/a/a, lorsque son inaccessible déité l'avait traité avec trop de rigueur, allait, pour se dédommager, déjeuner sous les tonnelles de la banlieue, en compagnie de
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dames moins lettrées et moins austères qui lui cnantaient du Désaugiers. Ainsi Pétrarque, bien que chanoine et archidiacre, eut deux enfants d'une personne à qui il n'envoyait point de vers et qui lui faisait des scènes violentes. Vint le jour où la Grâce le toucha. Il renonça pieusement aux dames à l'heure où elles allaient renoncer à lui. Quand M. de Chateaubriand se rendait en Autriche auprès de Charles X exilé, il remarqua la beauté d'une servante d'auberge. « Mais, déclare-t-il, je me souvins du conseil que me donnait M. Lerminier : Vieillard harmonieux, repose-toi ! » — Le grand vicomte ressemblait étonnamment à Pétrarque, à la tonsure près.
L'un et l'autre aimèrent les dames, l'Eglise et les missions diplomatiques. Et tous deux ne s'intéressèrent profondément qu'à la Littérature.
« Pas de fardeau plus léger qu'une plume, disait Pétrarque, pas de plus charmant. » Lire et écrire, ce fut là sa vie. Quand il ne rythmait pas des chansons subtiles ou ne correspondait pas avec les puissants, il recopiait de sa grasse main canonicale, sur des vélins précieux, le poème du maître Virgile, cette Enéide qui lui semblait la plus réussie des commandes, les écrits philosophiques de son cher Cicéron qu'il croyait un grand penseur, les élégances d'Ovide, les preuves fournies par Tite-Live de l'immortalité du nom romain. N'aimant que les pures lettres, il méprisait les jurisconsultes et les médecins à l'égal des averroïstes et des cardinaux français. Ce que nous appelons la science ne le troublait guère et ce qu'il savait de biologie tiendrait
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dans une ligne. Il avait bâillé aux écoles de jurisprudence de Carpenlras et de Montpellier. Le Droit lui avait donné la nausée, même à Bologne, où pourtant il était professé par la docte vierge Novella, cette fille de Jean d "André, si dangereusement belle qu'elle devait n'expliquer les Décrétales que voilée par un rideau. Avec Cicéron, Virgile et saint Augustin il se chauffait à l'astre de latinité. Il était Italien jusqu'aux moelles. Au fond, mais il ne faut pas le dire aux lélibres, il nous aimait médiocrement. La France lui apparaissait toujours comme le lieu d'opprobre et de relégation du Saint-Siège. Cette Avignon, où on le pleure encore, il a traitait de « sentine d'infamies ». Il en maudissait les luelles poussiéreuses et s'irritait contre son mistral. C'est le père des irrédentistes et Crispi eût pu le citer dans ses diatribes. Fuori i stanieri ! répétait-il. Il mettait de la mauvaise humeur à admirer Paris, la ville disputeuse. Notre Université l'éblouissait, avec son peuple de trente mille clercs et ses cinq cents maîtres. 11 avait vécu au Clos-Bruneau et vagué dans la rue du Fouarre avec ceux qui étudiaient les sept arts et la théologie. II reconnaissait dans Paris une grande force, magna i-es. Mais combien mesquine auprès de Rome et que ces barbares étaient donc légers et vains de se croire les premiers du monde et de comparer leur ville à la S'ille ! Il appréciait dans son ami, le Champenois Philippe de Vitry, « l'unique poète de Gaule », mais il lui faisait grief de son patriotisme, au nom du sien p'oprc. « Toi, lui écrivait-il, toutes les fois que tu conlemples le pré Saint-Germain ou la colline Sainte-Geneviève, tu crois être allé de l'Orient à l'Occident. » Quand l'Université de Paris, niitrix studiorum, lui offrit le triomphe, il le dédaigna poliment.
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Au fond de son Hélicon transalpin peuplé de rossignols, entre un sonnet à Laure et une épitre iatine, il s'était préparé de longue main une bien autre victoire. C'était au Capitole qu'il voulait montei-, au seul lieu d'immortalité qu'il enviât ici-bas. Il connut cette ivresse. Le Sénat romain lui mit au front une couronne d'or, qu'il alla déposer à Saint-Pierre. 11 y eut banquet le soir chez les Colonna.
Ce parfait dilettante de la vie spirituelle aimait le faste, les pompes officielles, les hautes charges, les apothéoses, tout ce qui magnifie l'écrivain. Il disait : « La gloire est mon but. Dès l'enfance, j'ai souhaité que mon nom fût immortel. » Nous comparions sa manière de savourer l'existence à celle où s'essaya Chateaubriand. Voltaire aussi et Lamartine refirent à leur manière son rêve d'influence et de renommée. Mais lui, il parvint au total de la gloire. Il tenta tout et ne manqua rien. Après avoir vécu comme un pontife, il eut la mort d'un saint. En son ermitage d'Arqua, au sein des monts Euganéens pleins de silence, saturé de succès, rassasié d'hommages, il relisait Virgile et essayait de comprendre Homère. Un matin, ses disciples le trouvèrent dans son « studio », le visage écrasé contre un manuscrit.
C'est le Patron. — Rapportons -nous-en pour le dire en toute élégance à ce Midi qui se lève une fois de plus devant la beauté, et dont les fils iront dimanche, dans la « vallée close », saluer le maître du « gay sçavoir ».
Ma première fèilcbntre avec le Japon date de trente ans et plus.
Etudiant en droit, je battais les buissons autour du Code L enseignement révolutionnaire du professeur libre Emile Acollas représentait le fruit défendu Acollas, rival de la Faculté, faisait concurrence à nos maîtres et dressait autel contre autel. C'était, sur le terrain de la jurisprudence, le recommencement de la vieille lutte entre Raspail et Orfila. Etrange et séduisante figure que celle de cet homme aux allures de nain fantastique, plein d'ardeur et de savoir, érudit passionné, chimérique, qui fut le doctrinaire de l'utopie. Esprit profond et fumeux, avec des ténèbres et des éclairs, le plus vivant, le plus suggestif et le plus dangereux des éducateurs. Accueillant et bonhomme Il m avait autorisé gracieusement à suivre le cours dé science politique qu'il faisait le soir, dans son rez-dechaussée de la rue Monsieur-le-Prince. Nous allions la, une fois par semaine, quelques Parisiens en maraude, des Slaves nihilistes, des Chiliens bannis pour avoir plus ou moins tiré sur leurs hommes d'Etat, des Brésiliens positivistes, et énormément de Japonais.
Le Soleil levant venait d'émerger de la nuit féodale. Le Nippon régénéré empruntait à l'Ecole de droit M. Boissonnade, qui partait pour Tokio avec une civilisation dans sa valise. Le Japon expédiait ses fils au pays de Cujas et de Portails. Nos camarades exotiques, silencieux, appliqués et courtois, venaient le matin autour des chaires de Labbé, de Valette et d'Ortolan sucer le lait de la doctrine. Le soir, Acollas leur versait à plein verre le poison de l'hérésie. Ils gobaient cela comme petit-lait. Les gaillards savaient F'roudhon par cœur et lisaient Auguste Comte à livre ouvert sans se servir d'aucune traduction française. L'un d'eux surtout, qui, malgré son veston de la Belle Jardinière, demeurait un gnome de netzuké, se distinguait par l'aménité de son commerce et son aptitude métaphysique. Ses opinions siégeaient à l'extrême gauche de la pensée ! Qu'eût-il été au pied du Fusi- Yama, je l'ignore; à Paris, il était rationaliste, partisan du mariage libre, athée et théoricien de l'autonomie communale. Les joies de BuUier lui étaient inconnues. Acollas, avec son éloquence enflammée, nous promenait à travers les systèmes; il nous parlait tour à tour et simultanément au besoin, de Platon, de Thomas Morus, de l'abbé de Saint-Pierre et de Bakounine. Tous ces sages faisaient dans nos tendres cervelles un sabbat de démons. Le Japonais, imperturbable, les rangeait un à un sous son crâne comme des statuettes sur une étagère de bambou. Nous dûmes, un jour, remettre une composition sur les théories politiques de Hobbes. La plupart d'entre nous s'égarèrent dans cette forêt d'Ogre, ainsi que de pauvres Petits Poucets. Notre Japonais s'y ébattit comme chez lui. Ce ne serait pas assez dire qu'il réfuta Hobbes : il le tomba. Acollas,
ravi, nous lut tout haut le devoir de notre condisciple d'Extrême-Orient. 11 le félicita, l'embrassa et lui promit la destinée d'un penseur. L'étudiant japonais s'écoutait louer d'un petit air modeste et féroce, en poussant, de temps à autre, des gloussements d'humilité. Par la suite, il réfuta encore, avec le même bonheur, divers philosophes de l'Occident. Après quoi, il repartit pour Tokio, couvert de diplômes. Ayant appris de nous la métaphysique, il est retourné dans son pays fabriquer des ^^nons à tir rapide. — Je le crois général d'artillerie
J'ai souvenir encore de l'un des mardis soir de Stéphane Mallarmé. Un des commensaux du délicieux poète était un jeune savant d'une grande assurance, très informé des choses futures et volontiers raseur. « Je l'aime, disait Stéphane, parce qu'il coûte trente mille francs par an à la France. » L'auteur d'Hérodtade voulait indiquer par là que son docte ami justifiait, par sa seule présence, l'inscription, au budget, de trois chaires de linguistique au Collège de France. Nous étions là, autour d'une théière, à deviser inutilement de poésie. Le polyglotte pénètre en tempête dans la fumée des pipes, ne dit bonjour à personne, pose son parapluie et, sans le moindre exorde, explique que la race jaune pullule et va déborder sur l'Europe. Le home du prince des poètes se remplit soudain de cauchemar. Nous écoutions, en frémissant. Le sombre prophète pérorait toujours, brandissant comme des instruments de torture des statistiques de natalité. Tout à coup, Mallarmé, avec sa dignité souriante, se leva, traversa
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la pièce, et s'en alla regarder derrière la porte. Il revint, pour dire avec douceur :
— Excusez-moi, cher, et veuillez poursuivre. J'avais cru qu'ils étaient dans l'escalier.
Il est bien temps aujourd'hui de se repentir d'avoir blagué ce voyant. Mais quoi ! nous étions au lendemain de l'Exposition de 1878 et le Japon nous avait conquis tous par sa grâce cruelle. Concourt venait de découvrir Outamaro, le peintre de la maison verte. Burty nous enseignait à regarder les kakémonos révéler, en se déroulant brusquement, l'éblouissante magie de leurs surprises. On allait chez notre ami Bing se faire l'œil à des visions nouvelles. Nous ne voulions voir que le Japon des inros, des masques, des laques, des peignes, des gardes de sabre, des soies et des grès, celui de Kôrin et d'Hiroshighé. Comment redouter ce brave peuple d'artistes qui se laissait bénévolement dépouiller de si beaux bronzes ? Tandis que nous japonisions avec insouciance, eux, ils s'européanisaient. Vieux voluptueux étourdis, nous songions à meubler nos vitrines ; ils nous empruntaient des engins de mort et tout l'outillage de la victoire. Nous jouissions en toute inconscience de leurs idoles princières, de leurs poteries semblables à des fruits mûrs. Nous goûtions leur art au point de blasphémer le nôtre. Nous détournions nos yeux des pastels de La Tour et des crayons d'Ingres pour nous extasier devant des bonds d'antilope, des vols de grues et des grimaces de musmés. Nous nous mettions à l'école de leur fantaisie, les prenant pour d'inoffensifs amuseurs.
Cependant ils étaient dans l'escalier. ■
Voici maintenant qu'ils frappent à la porte ! Je sais des gens qui seraient tentés de s'en réjouir. Leur thèse est spécieuse et séduisante. De quel droit empêcher plusieurs millions d'hommes de s'éveiller à la vie civilisée ? Peut-on s'affliger de voir naître un peuple ? Nous avons été les éducateurs de cette race; tant mieux pour elle si elle a su mettre à profit les leçons du vieux monde ! — C'est là une opinion peut-être généreuse, mais candide et coupable.
De tout temps il s'est trouvé des esprits pour penser au delà de leur siècle et planer au-dessus des contingences de l'histoire. La vieille vertu du patriotisme s'accommode mal de tant de subtilité. A l'époque de Karl Martel, il devait y avoir, enfoui dans l'ombre de son cloître, quelque clerc extrêmement intelligent qui préférait in petto la culture sarrasine à la brutalité franque et prenait son parti de notre défaite. Si on avait tenu compte des goûts secrets de ce dilettante, il n'y aurait pas eu de patrie française et nous croupirions aujourd'hui dans la vase de l'Islam. Liao-Yang est une tragédie plus décisive encore que celle de Poitiers. C'est, comme à Marathon, le pile ou face d'une partie suprême. Encore est-il permis de douter un peu de l'importance de Marathon. Darius et Xerxès ne furent peut-être formidables que dans l'orgueil de leurs vainqueurs. Le patriotisme des historiens grecs regardait le passé avec un verre grossissant et Tartarin descend d'Hérodote. Mais hier, dans ces champs de sorgho où s'égorgeaient quatre cent mille hommes, c'est bien tout un avenir immense qui servait d'enjeu. Les petits hommes aux yeux bridés sont tombés en héros sur la terre de Mandchourie. Ils ont péri par milliers, comme nos pères à Austerlitz, à Eylau, â Wagram, à Boro-
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dino, à Leipzig, hier à Gravelotte et à Saint-Piivat. Ils ont eu la folie du sacrifice et l'hommage est dû à leur bravoure. Mais les Russes, dans leur sublime résistance, n'ont pas, que je sache, démérité de la vieille Europe. Ils défendent le seuil de la maison commune. Peut-être serait-il légitime de garder notre enthousiasme pour les nôtres.
Oui, les nôtres. Si dans la Russie des tsars, bien des choses nous étonnent et nous troublent, le moment est venu d'imposer silence à ces répugnances. Il s'agit bien d'idéal sociologique quand la maison brûle, quand se pose pour demain la question d'être ou de n'être pas. « Soyons bons Européens », disait Gambetta. Ce n'est même plus un programme assez net. L'heure a sonné d'être « bon blanc ». /
J'ignore si les jaunes ont les dieux pour eux. Au fond, peu m'importe ! J'admets qu'ils aient à se développer, à prospérer et à grandir des droits qui priment les nôtres. Je suis prêt, en théorie pure, aux plus lâches concessions. J'admets encore, si on l'exige, que leur société est supérieure à la société occidentale, qu'il y règne une ère de justice et de fraternité, qu'ils connaissent la grève idyllique, que leur parlementarisme est sans abus, qu'ils ont des mandarins équitables, des magistrats humains, des politiciens sans calculs, des supplices débonnaires, que leur mikado pardonne à ses nihilistes et s'apprête à résoudre la question sociale, après la paix. Mais, sapristi ! quand bien même j'en aurais honte, je ne suis pas jaune, moi ! La nature, en me donnant un autre épiderme, m'a peut-être traité en marâtre, mais après tout je ne lui en veux pas. Elle m'a fait, sans me consulter, pour comprendre les idées, les mœurs et les lois d'Europe. Maintenant que j'y suis
habitué, il me serait pénible de changer d'âme. Je voudrais mourir dans l'humanité où j'ai vécu. C'est un idéal borné, me dira-t-on. — Parbleu ! Et le leur, il n'est peut-être pas borné, lui. aussi ?. . .
J'ose inviter mes frères blancs à resserrer l'étroitesse de leur patriotisme. Je réclame le chauvinisme de la peau.
Maisons Célèbre3
On nous menace d'une sortie des moliéristes ; ils se préparent à envahir Meudon.
Pourquoi Meudon plutôt que telle autre place fortifiée ? — Parce que leur zèle vient d'y découvrir une villa Molière. Dire une villa Béjart serait plus prudent. Il est exact que la veuve du grand comique habita Meudon vers 1677. Molière était mort depuis plus de trois ans. Après l'avoir énormément trompé, tant avec des marquis qu'avec les camarades de la troupe, Armande voulut respirer l'air des champs. Telle, Thérésa se retira à Asnières, mais sans avoir désespéré aucun homme de génie. Quelques jours après avoir élu cet asile rustique, Armande Béjart se remaria avec Isaac-François Guérin. Elle vécut vingt-trois ans à Meudon et y rendit très heureux son second époux. Nous ne l'en blâmons pas, mais de là à classer parmi les monuments historiques le petit logis de la rue des Pierres, il y a une nuance.
Que viendrait faire l'ombre de Molière dans cet immeuble } Ni sa personne ni son souvenir n'y habitèrent. Le moliérisme ne peut pourtant pas s'étendre jusqu'à
Armande et François Guérin. Ce serait pousser un peu loin l'idée'de bloc. L'oubli sied à ravir à la Béjart; ne le lui refusons point.
Nous préférerions voir classer les Charmettes, où l'âme du père de la littérature revit tout entière. Ici, chaque pierre de l'escalier, chaque tuile du vieux toit nous parlent de génie. J'admire qu'on s'émeuve si médiocrement à l'idée de voir disparaître l'ermitage de M""' de Warens. Ils sont pourtant nombreux encore, ceux que trouble et ravit l'idylle équivoque qui fut vécue entre ces murs branlants. Je vois bien qu'on s'adresse à l'Etat, lequel n'en peut mais. Ainsi aime à procéder chez nous ce qui s'appelle « l'initiative privée ». Lorsqu'elle se mobilise, cette bienheureuse initiative, c'est toujours pour aller voir un ministre et ronger une tranche du budget. Le soin et l'honneur de sauver la demeure où Jean-Jacques inventa un beau reviennent à tous les soldats, maréchaux ou conscrits, de l'armée des lettres, à vous, à moi, à tout le monde, et aussi aux gens de Chambéry. Il s'agit d'ailleurs d'un bien léger sacrifice. L'acquisition de laprécieuse bicoque n'atteindrait pas, le prix de trois coups de canon autour de Port-Arthur.
Allons-nous recevoir une leçon de nos voisins les Suisses, qui revendiquent plus que jamais la gloire de Rousseau comme étant à eux? Le culte du philosophe de Genève devient chez ses compatriotes une religion. Une société vient de se fonder là-bas pour établir des œuvres de Jean-Jacques l'édition complète et définitive qui manque à la France. Dimanche dernier, sur le lac