‹ Au milieu des hommesChapitre 43 sur 69 · MAISONS CELEBRES . I · texte numérisé non relu

MAISONS CELEBRES . I

deBienne, les admirateurs su-isses du poète des Confessions se sont comptés autour de son buste. On n'a pas entendu dire que la littérature française ait envoyé làbas le moindre représentant. Nous avons honoré de notre mieux, en ces derniers jours, deux gloires inégales: Monselet et Napoléon. C'est à merveille, et cela témoigne de notre part de la plus heureuse liberté d'esprit. Mais un souvenir donné à Rousseau n'aurait nui ni au vaincu de Belle-Alliance, ni à l'aimable causeur de la Lorgnette littéraire.

Cette île de Saint-Pierre est, avec les Charmettes, le second lieu du monde où Jean-Jacques ait pensé se plaire. Il venait d'être expulsé du Val de Travers, et quasi lapidé. Il fit choix, pour une halte dans l'aventure, de cet îlot abandonné, domaine de l'hôpital bernois. Messieurs de Berne avaient plus ou moins promis de l'y tolérer. Il s'établit là, pour reprendre haleine et voir venir. Au bout d'une semaine, ces quelques arpents entourés d'eau lui devinrent un univers. Il y bolanisa avec volupté. Chaque jour, il godillait de la grande à la petite île', prenant soin de fréquemment atterrir, parce que son chien n'aimait pas à naviguer. Il songea à finir là son existence. « Je prenais, dit-il, congé de mon siècle et de mes contemporains, et je faisais mes adieux au monde en me confinant dans cette île le reste de mes jours... Cette île allait devenir pour moi celle de Papimanie, ce bienheureux pays où l'on dort. » Deux soucis le sollicitaient : donner aux Corses une Constitution digne de ce nom, la méthode infaillible pour devenir un peuple prospère et juste, cette vraie recette du bonheur public dont les grandes nations ne voulaient pas ; fonder à l'îlot de Saint-F*ierre une colonie de lapins. Il commença par la seconde de ces entreprises. Chaque

jour, des couples émigraient d'une île à l'autre dans le tablier de Thérèse. Déjà les lapins pullulaient, bientôt les Corses allaient jouir de nouvelles lois de Minos, quand les autorités bernoises, féroces comme tous les braves gens qui ont peur, signifièrent au philosophe un brutal congé. En vain offrit-il d'être retenu en captivité sur son lac chéri. « J'en vins à désirer, avec une ardeur incroyable, qu'au lieu de tolérer seulement mon habitation dans cette île, on me la donnât pour prison perpétuelle. » Messieurs de Berne furent inexorables. A l'entrée de l'hiver, impotent, souffreteux, cachant ses misères physiques dans son costume d'Arménien et son désespoir sous sa superbe, Jean-Jacques reprit son vagabondage. Il avait eu à Saint-Pierre deux mois de vacances, les seules de sa vie, depuis le clos aux abeilles où Maman lui avait enseigné l'amour et la pharmacopée. Cependant, M. de Voltaire, tout en donnant la comédie dans son château, riait aux larmes de la dernière algarade du « bâtard du chien de Diogène ». — On s'aimait déjà entre gens de lettres.

Nous avons réconcilié ces deux-là. Ayant songé à Jean-Jacques, n'oublions pas son intime ennemi. Après le devoir de préserver les Charmettes, un autre devoir nous sollicite, celui de sauver le merveilleux château de Maisons-Laffitte de la destruction qui le menace. L'administration des beaux-arts s'y emploie de son mieux; mais , laissée à ses seules ressources, elle risque d'échouer dans son œuvre de salut. La somptueuse habitation des Longueil, chef-d'œuvre de Mansart, est le type du monument historique, pour sa beauté propre et pour toute

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