‹ Au milieu des hommesChapitre 44 sur 69 · MAISONS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

MAISONS CÉLÈBRES

la gloire qu'elle a abritée. Tour à tour elle a vu Louis XIV, .Louis XV et la du Barry, Marie-Antoinette, le maréchal Lannes etNapoléon.Laffittey recueillit Manuel et y conspira avec Béranger.

Voltaire a failli y mourir.

En 1723, au lendemain à' Œdipe, Arouet le jeune, en mal de la Henriade, vint se reposer chez son camarade de jeunesse, le président de Maisons. C'était un magistrat latiniste et physicien, agronome à ses heures, qui se piquait de bonnes lettres et cultiva dans son parc le premier café qui ait mûri en France. Maisons aimait Voltaire, et ce devait être facile pour un homme d'esprit que d'aimer Voltaire à trente ans. La petite vérole sévissait alors à Paris et aux environs. Un soir, Voltaire, se sentant pris de malaise, se fit saigner le plus qu'il put. Le lendemain, il dut s'aliter. On manda un médecin, célèbre pour avoir combattu la peste dans le Gévaudan, M. de Gervasi.

... Il craignait, écrit Voltaire au baron de Breteuil, de s'engager inutilement à traiter dans un corps délicat et faible une petite vérole déjà parvenue au second jour de l'éruption. . . II vint cependant, et me trouva avec une fièvre maligne. II eut d'abord une fort mauvaise opinion de ma maladie. . . On m'annonça en même temps que le curé de Maisons, qui s'intéressait à ma santé et qui ne craignait point la petite vérole, demandait s'il pouvait me voir sans m'incommoder : je le fis entrer aussitôt, je me confessai, et je fis mon testament, qui, comme vous croyez bien, ne fut pas long. Après cela, j'attendis la mort avec assez de tranquillité, non toutefois sans regretter de n'avoir pas mis la dernière main à mon poème et à Mariamne, ni sans être un peu fâché de quitter mes amis de si bonne heure.

M. de Gervasi, au chevet de son malade, fit preuve d'un génie qui fait frémir. Il lui ordonna huit fois de

IQÔ AU -MILIEU DES HO.MiMES

l'émétique et lui infligea deux cents pintes de limonade. Voltaire triompha en quelques jours de la maladie et du médecin. Les .tendres soins de ses hôtes, M. et M""" de Maisons, achevèrent la cure. Pour remercier ses amis, le convalescent faillit incendier leur demeure. Quelques heures après son départ, le feu éclatait au château dans la chambre qu'il venait de quitter. Voltaire, en apprenant le danger qu'avait couru ce séjour des grâces et de l'amitié, pensa se remettre au lit. Le président, qui en fut quitte pour un dégât de cent mille livres, prit la chose en grand seigneur : « Il mit le comble à ses bontés, dit Voltaire, en me prévenant lui-même par des lettres qui font bien voir qu'il excelle par le cœur comme par l'esprit. Il s'occupait du soin de me consoler et il semblait que ce fiât moi dont il eût brûlé le château. »

Quant au médecin de Gervasi, illustré par cette guérison non moins que par ses exploits dans le Gévaudan, Voltaire, reconnaissant, le gratifia d'une épitre, du style iésuite le plus lamentable et le plus pur :

Dans Maisons cependant je voyais mes beaux jours Vers leurs derniers moments précipiter leur cours. Déjà près de mon lit la mort inexorable Avait levé sur moi sa faux épouvantable. Le vieux nocher des morts à sa voix accourut. C'en était fait; sa main tranchait ma destinée. Mais tu lui dis : «Arrête! » et la mort étonnée Reconnut son vainqueur, frémit et disparut.

Aujourd'hui M. de Gervasi recevrait un bronze de Barbedienne. Voltaire faisait de son mieux, à la mode du temps.

Sa gratitude, pour s'exprimer en vers regrettables, n'en était pas moins sincère. Il savait un gré infini à son

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