ENCORE LUI ET ELLE
fait de tous les précédents, ayant lu les trois ouvrages, et moi-même étant fort revenu en pensée sur ces choses d'autrefois dans lesquelles votre amicale confiance m'avait fort mêlé déjà. Je connais à fond « l'adversaire », celui qui veut paraître jouer le beau rôle, et je sais ce que le frère en disait in extremis.
Je vous croyais déjà partie pour le Midi, chère amie. Sans quoi je vous eusse écrit. Aujourd'hui je ne fais que vous remercier, vous assurer que je suis heureux de cette marque d'amitié, et me permettre de vous dire tout ce que je croirai propre à servir votre légitime désir qui doit être, ce me semble, celui de tous vos amis : assurer les preuves de la vérité.
Je suis à vous de coeur et de respect.
Sainte-Beuve.
M. Decori a sagement agi, et tous les esprits libres le remercieront. Il veut aider la vérité qu'un demi-mystère embrumait fâcheusement. Il sert surtout la littérature qu'il enrichit d'un texte précieux. Il répond au désir, aussi manifeste qu'inavoué, des deux antagonistes. Tour à tour, Musset et George Sand ont détenu ce dossier de leur souffrance et de leur génie. Chacun d'eux, aux heures de colère, parlait de le détruire. Ni l'un ni l'autre n'en eut jamais le courage. Le contraire eût été miraculeux. Deux poètes peuvent-ils se concevoir qui anéantiraient de leur plein gré des pages où palpite le plus vrai d'eux-mêmes ? Lélia et Coelio, pour le plus grand bien des lettres, furent encore plus auteurs qu'ils n'étaient amants. En pleine extase, au plus fort de leur délire, ils pensaient secrètement à nous, bonne canaille de postérité, qu'on bafoue et méprise, et dont on veut le suffrage à tout prix. On ne fait que leur obéir pieusement en nous permettant de les lire» .
Donc nous avons lu, et nous comprenons moins que jamais. Nous admirerions qu'il se trouvât quelqu'un encore pour sediresandiste ou mussettiste, pour prétendre discerner quelle fut la victime et quel le bourreau. « Le monde n'y comprendra rien ; tant mieux ! » s'écriait George Sand, avec une sorte d'orgueil enragé. Elle disait encore, plus sagement : « 11 y a tant de choses entre deux amants dont eux seuls peuvent être juges ! » Saurons-nous jamais les causes de ces déplorables et féroces conflits ? Qui nous expliquera pourquoi cet éphèbe névrosé et cette chercheuse d'amour de trente ans s'aimaient comme on s'égorge et s'étreignaient en s'insultant } La femme a-t-elle trahi, et quand, et comment, et pourquoi ? Lui, fut-il injurieux, ou outragé } Quelle irritante énigme!
Après Venise, en plein pagellisme, Musset s'éloigne sans un mot de colère, tandis que George Sand, désespérément bienveillante, lui envoie, avec des conseils d'hygiène, des commissions pour Buloz et des commandes de gants. C'est à Paris, en 1834, quand ils ont renoué, que la crise éclate. A certaines heures, ils sont tellement las, tellement effrayés l'un de l'autre qu'ils s'accordent des trêves. De Baden, où il s'est enfui, Musset écrit cette délicieuse et démente lettre, un des plus beaux cris de rage et de désir qu'ait poussé un amant. Et toujours, après leurs nuits orageuses, ils s'écrivaient, pour l'affreux plaisir de s'analyser, pour l'amère joie de se regarder souffrir. Nous écoutons l'harmonie de leurs sanglots, nous saluons la noblesse de leurs poses, attendris et charmés que nous sommes, mais déçus, stupéfaits, effarés.