‹ Au milieu des hommesChapitre 47 sur 69 · ENCORE LUI ET ELLE · texte numérisé non relu

ENCORE LUI ET ELLE

Encore une fois, comprenne qui pourra, et prononce qui l'ose. Qu'ils sont donc d'une espèce disparue, d'une humanité étrange et lointaine ! Elle, avec sa religiosité verbeuse, son tempérament contemplatif, sa curiosité passionnelle, son idéal d'apôtre et, par-dessus tout, son incurable coquetterie féminine, en dépit des cigarettes, des pipes et des costumes debousingot. Lui, sentimental et gouailleur, violent et faible, tenant de Byron et de Voltaire, ayant des hantises du ruisseau et des goûts de prince, tantôt brutal comme un garde-française, tantôt plus larmoyant que son Fortunio. Tous deux gonflés d'orgueil professionnel, ivres de leur moi, tous deux sincères en feignant toujours. Ont-ils jamais goûté l'un près de l'autre une seconde de volupté et d'oubli ? Musset paraît avoir aimé le premier, George Sand la dernière ? Lequel a le plus aimé, et le mieux ? N'essayons pas de le savoir. Entre eux et nous se creuse un abîme. Entre eux et nous, il y a toute la veulerie moderne, et aussi la philosophie plus charitable de nos mœurs paisibles. Nous sommes séparés d'eux par des années qui sont des siècles, par Meilhac et Halévy, par Capus, par tout l'espace qui donne au romantisme un recul de beau cauchemar , par l'impuissance résignée du présent à reprendre les modes, les idées, les formes, les passions abolies du passé.

Lisons ce livre et aimons-le sans le comprendre. Lison.s-le, avec délices parce qu'il est beau, avec respect parce qu'il contient de la douleur, avec impartialité puisqu'il n'impute à ces nobles âmes d'autre crime que l'erreur d'avoir cru s'aimer. Gardons-nous, comme d'une sottise coupable, d'exalter l'une aux dépens de l'autre, de chercher à voir clair dans ces ténèbres qui viennent de s'obscurcir encore. Réconcilions ces amants lamen-

tables dans notre piété et notre admiration. Est-il impie de souhaiter qu'un jour on fixe, au lieu où ils espérèrent être heureux, le souvenir de leur idylle cruelle ? Oh ! pas de monument, pas de discours ! Mais une simple stèle de grès dans la mousse de Franchard, avec leurs deux noms entrelacés.

Tout ceci dit, il me vient à l'esprit une dernière réflexion que je ne puis taire. Cette histoire, telle qu'on la devine à travers les lettres échangées, est si atroce, si poignante qu'on s'explique mal que les deux martyrs d'un tel amour aient survécu à ce supplice, l'un vingttrois ans, l'autre un demi-siècle. Et malgré soi on se demande, avec quelque embarras, si réellement, en toute vérité, ils ont souffert à ce point, si ce flot de larmes prit sa source au cœur, si un peu d'encre ne s'y mêlait pas, s'il n'y a pas dans tout cela, à côté d'une candeur superbe, beaucoup de ce mensonge magnifique qui a nom Littérature. Ce ne serait pas à nous, lecteurs enivrés, de nous en plaindre.

On connaît l'apologue de ce brave curé villageois qui, après avoir prêché la Passion de son mieux, se reprocha son éloquence quand ses ouailles éclatèrent en sanglots. Il se pencha au bord de la chaire, et sur un ton de confidence : « Ne pleurez pas, dit-il, mes chers frères. Il y a si longtemps de cela, et ce n'est peut-être pas arrivé. »

11 me semble — oh ! pardon ! — entendre murmurer à mon oreille cette gloseconsolatricepar un bon pasteur qui aurait la calotte et le sourire de Sainte-Beuve.

A PROPOS

Propriété Littéraire

Le récent procès qui a mis aux prises deux éditeurs et la mémoire d'un poète s'est terminé équitablement. Il n'y a pas de magistrature éclairée seulement à Château-Thierry. Notre bon juge national lui-même n'aurait pas mieux statué. Il l'eût fait sans doute avec plus de simplicité et cette grâce discrète qui double l'autorité de ses sentences; mais lui-même ne trouverait guère à reprendre à la sagesse bourgeoise de ses confrères. Tout au plus eût-il évité de laisser entendre que la veuve d'un homme est la personne la plus qualifiée pour plaider en son nom ; idée un peu réactionnaire et qui tend à ajouter à l'institution surannée du mariage un inutile supplément de prestige. C'est le côté faible, et démodé, du jugement qui donne gain de cause à M""' Leconte de Lisle contre MM. Fasquelle et Guinaudeau. A cela près, nous l'approuvons sans arrièrepensée. C'est un verdict à retenir, à méditer aussi, sur une des matières les plus délicates qui puissent être soumises à un tribunal.

Nous en sommes heureux surtout pour M""* Leconte de Lislc, si digne de sympathie respectueuse. Le rôle de veuve célèbre est un rôle difficile entre tous : elle y excelle à force de tact. D'autres n'ont point sa muette attitude. Il y a veuves et veuves. II en est, disons plutôL qu'il en fut, dont la piété, abondante et redoutable, semait l'effroi dans les bureaux. J'en ai connu. Jadis, j'eus la consolation d'accueillir, après avoir essuyé le feu de la plus terrible d'entre elles, un Parisien que je me garderai bien de nommer; je dirai seulement qu'il est de Toulouse et qu'il dirige, avec un esprit infernal et une indulgence avertie, la feuille la plus austère de la presse. Il me trouva pantelant. Je lui confiai ma rage, dont il s'égaya largement, et pour conclure : « Maintenant, me dit-il, vous comprenez pourquoi le peuple appelle la guillotine la Veuve! » Ce mot, atroce et délicieux, me donna des forces pour un nouvel assaut, qui ne tarda guère. Je ne raconte point cela pour qu'on s'attendrisse sur mon compte, sachant bien que les douleurs des gens en place n'excitent jamais la pitié des foules. J'en appelle seulement aux camarades qui jouissent de l'honneur cruel de recevoir le public plusieurs fois par semaine. Tous vous diraient, si le secret professionnel n'enchaînait leur langue, qu'un administrateur, ayant licence de choisir ses visiteurs, préférera tout à la veuve d'un grand homme, tout, — même le rapporteur de la Commission du budget.

Notre digne amie .M™* Leconte de Lisle a su réaliser le type contraire; nul ne l'a vue terroriser les ministères. Après avoir gracieusement supporté la fortune, souvent mauvaise, d'un poète qui connut le succès sur le tard, elle s'est enveloppée de silence. Leconte de Lisle a la veuve qu'il méritait. Il haïssait par-dessus tout le tapage,

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