À PROPOS DE PROPRIETE LITTÉRAIRE 2O
la grosse réclame, l'interview retentissante; il aimait la gloire avec pudeur. Celle qui porte son nom n'est sortie de sa retraite que contrainte et forcée, pour défendre contre des curiosités inutiles l'héritage spirituel dont elle a la fierté. Elle a agi d'après sa conscience et selon son devoir.
Des amis autrement qualifiés, Heredia en tête, sont venus lui apporter leur adhésion. Elle eût pu faire appel à cent témoignages. Tous ceux qui ont eu l'honneur d'approcher l'auteur des Poèmes barbares et de vivre un peu de sa vie savent avec quel mystère, où se mêlait presque une honte, il cachait ses premiers essais. Certains auteurs, et non des moindres, éprouvent une indulgence égale à l'égard de toutes les productions de leur génie. Leurs balbutiements les intéressent autant que leurs paroles viriles et il les livrent au public en toute confiance et sincérité. C'est leur affaire; c'est l'affaire aussi du public, qui en est quitte pour s'abstenir et d'ordinaire ne s'en prive point, Leconte de Lisle, s'il eut ses faiblesses, ignora celle-là. Le labeur de toute sa vie se caractérisa par un opiniâtre et incessant effort pour atteindre la forme parfaite. Ce style achevé, irréprochable, rigide, qui fut le sien, il avait durement peiné pour l'acquérir. A ses débuts, ce petit-neveu de Parny, créole indolent et désheuré, avait bégayé la langue un peu flasque des lyriques faciles. A l'école des maîtres, le mélodiste avait appris, non sans souffrance, la fugue et le contrepoint, et était devenu à son tour maître en harmonie.
■ Tous ses écrits antérieurs à la période où il sentait qu'il dominait son art, il lui plaisait de les abolir, il lui agréait surtout qu'on les oubliât. Un moyen sûr de l'exaspérer était de lui réciter quelque passage de ces
juvenilia, dont le souvenir l'importunait. Allait-il trop loin? Etait-ce humilité sincère ou suprême orgueil ? Le professionnel l'emportait-il en lui sur l'homme au point de le rendre injuste envers les ébauches de son apprentissage, ingrat pour les candeurs de sa jeunesse ? Tout dans ses premiers vers méritait-il d'être voué au néant ? Cela, d'après lui, ne regardait que lui seul. Telle était sa thèse, reprise aujourd'hui avec éclat.
Malgré les meilleures intentions peut-être, MM. Fasquelle et Guinaudeau ont irrité ses mânes. Le jugement de l'autre jour est pour les apaiser. Si notre maître n'est pas au moins en purgatoire, après s'être appliqué avec délices à faire tout ce qu'il fallait pour cela, il doit contempler d'un œil attendri le tribunal qui a donné tort aux deux éditeurs. Nulle couronne déposée aux pieds de sa statue ne flatterait davantage son ombre sévère. Et d'ailleurs il est selon son cœur que des éditeurs soient condamnés.
Ne parlons pas du droit, indiscutable, que possède la famille d'un écrivain de faire respecter au lendemain de sa mort sa volonté, jusqu'en ses caprices. L'exercice de ce droit n'est souvent que l'accomplissement d'un dur devoir. Quand les enfants de -Dumas ont refusé à nos prières de publier la Roule de Thèbes, ils ont placé audessus de tout l'obéissance aux ordres formels de celui qu'ils représentaient. Nous nous sommes inclinés à regret, mais avec une docilité sincère, devant leur pieuse obstination. On ne peut pourtant pas avoir la prétention d'aimer un mort mieux que ceux qui le pleurent et portent son deuil.
Laissons aussi de côté l'irritante question de la pro-