A PROPOS DE PROPRIETE LITTERAIRE 2O
priété littéraire. La loi prolonge d'un demi-siècle après le décès de l'auteur et confère durant cette période à ses ayants droit la faculté pour celui qui possède de disposer despotiquement de son bien. En voulant cela, la loi fut prudente. Toutefois, Proudhon a dit là-dessus des choses qui donnent à réfléchir, de ces choses comme savait en dire ce grand oublié, en son style de prophète, avec son bon sens aux façons démentes. Passons. Les gens de lettres, devenus propriétaires légaux, partagent désormais à l'égard des théories proudhonniennes les préjugés communs aux propriétaires ; il serait puéril de s'en étonner. Ajournons à cinquante ans, puisque le Code le veut ainsi, les droits de tout le monde. Mais après ?...
Après, il vient fatalement un jour où la curiosité, en ses pires excès dès lors légitimes, veut s'exercer en toute souveraineté. L'œuvre d'art ou de vérité fait partie du patrimoine humain. Concédons aux héritiers d'un poète, d'un penseur ou d'un savant le pouvoir de retarder jusqu'à l'accomplissement du délai légal la divulgation du trésor dont la loi écrite les rend maîtres. Au delà, leur droit s'arrête et se brise contre le droit des autres. Nul n'est fondé à supprimer la moindre parcelle d'un bien qui, en justice supérieure, appartient à tous.
Mon mari, nous dit aujourd'hui M"® Leconte de Lisle, ne professait pour telles de ses poésies que du dédain. Il les croyait propres à diminuer sa gloire, à amoindrir l'idée qu'il voulait qu'on eût de son génie. Moi qui ai pour raison d'être et pour mission de prolonger parmi les vivants son humeur, j'interdis qu'on batte monnaie contre son gré avec ses erreurs. Qui sera plus autorisé que moi-même à défendre ses préférences } Je ne permets à personne de publier les écrits dont il
reniait la faiblesse. J'en appelle à ceux qui disent le droit...
Encore une fois les juges ont donné raison à l'épouse du poète, et nous les en félicitons. D'autant plus qu'ils ont témoigné en la circonstance d'une compétence littéraire dont le Palais peut s'enorgueillir. Si la mémoire de Leconte de Lisle n'était pas de celles que rien ne peut amoindrir, elle risquait de perdre plutôt à la publication du recueil posthume qui faisait l'objet du litige. Et pourtant, si M"^ Leconte de Lisle s'était trompée? S"il s'était trompé lui-même sur la valeur vraie des pages qu'il lui plaisait de livrer à l'oubli r Cela s'est vu, et plus d'une fois. Il arrive aux plus grands artistes de renier de beaux enfants de leur esprit, au bénéfice des moins bien venues de leurs créatures. M. de Voltaire ne préférait-il pas à ses autres travaux, et même à ses recherches sur la physique, ou ses tragédies soporifiques, ou ses madrigaux de galantin fourbu, ou l'ignoble et illisible Pucelle } Ce nigaud de génie qui fut Bernardin de Saint-Pierre mettait son fatras de philosophie finaliste et bebête avant l'adorable Paul et Virginie. Si Jean-Jacques, dans son orgueil farouche, avait daigné faire un choix parmi ses ouvrages, c'est aux aigres flonflons pleurards du Devin du village qu'il eût secrètement donné le laurier. Le génie, pour se juger lui-même, a des raisons que la raisonne comprend pas. — S'il s'agissait d'un chef-d'œuvre, dont une piété mal comprise voudrait nous priver !
On frémit en pensant à l'abus monstrueux qu'un sot pourrait faire de la propriété dont il dispose. Que diraiton d'un arrière-neveu de Pascal, lauréat d'un collège des Petits Pères et marié par eux, et qui, découvrant dans la bibliothèque de son oncle le manuscrit inédit