ISOLDE ET TRISTAN
des, un écrivain qui vitfamilièrenient avec les âmes hautes, M. Edouard Schuré, l'a commenté éloquemmcnt. C'est un de ces livres qu'on ne doit ouvrir qu'avec un trouble sacré. Il nous révèle le mystère d'un prodige d'art ; il nous montre le secret de deux cœurs, et quels cœurs ! celui d'une humble et délicieuse femme et celui d'un « démon devenu dieu ».
On savait vaguement que Richard Wagner avait chèrement acheté le génie, au prix d'une infinie douleur d'amour, mais on préférait n'en pas savoir plus. Ces belles légendes supportent mal l'air et la lumière. Quand le zèle de la librairie les exhume, elles tombent en poussière. Ainsi s'évanouit, sous la pioche brutale du terrassier, la forme de ces vierges de Pompéi dont les cendres durcies cachaient la grâce. Les amours illustres, une fois livrées à la curiosité de tous, ne sont plus que putréfaction. Les querelles verbeuses de George Sand et de Musset, Sainte-Beuve avec ses indiscrétions rimées de carabin polisson nous laissent de la nausée pour longtemps. Wagner, en son soir d'apothéose, était apparu si inhumain, si cérébral, si superbe et si tudesque, que nous craignions un trop amer déboire en regardant dans son cœur. Voici qu'il nous est donné d'y plonger jusqu'aux abîmes. C'est aussi grandiose et aussi vertigineux que son œuvre. Il ne s'agit pas d'une idylle au piano entre un chef d'orchestre et une névrosée. Tristan et Isolde eux-mêmes surgissent devant nous en chair palpitante.
Il y a quatre actes dans la tragédie qu'ils ont vécue.
Premier acte. — Wagner, pour s'être cru républi-
cain, a dû quitter Dresde et se réfugier à Zurich. Proscrit, pauvie, admiré dune élite, inconnu de la foule, il vit là, chichement, avec sa première femme, Minna, accouplée à lui par une erreur du sort, compagne correcte et hargneuse d'un époux qu'elle ignore et qui la subit.Un riche marchand, OttoWesendonk, esprit ouvert, nature loyale et cordiale, se laisse expliquer quô ce musicien saxon, si bizarre, est l'apôtre d'un idéal nouveau. 11 en fait l'hôte de son foyer. Wesendonk est marié à une enfant de vingt ans, douce et songeuse, qui passe de longues heures au piano devant les sonates de Beethoven et fait sécher des fleurs parmi les strophes de Schiller. L'âme de Mathilde est une harpe éolienne qui ne vibre encore qu'aux souffles de brise. Wagner parait et voici l'ouragan dans les cordes. Un dangereux commerce, d'abord tout intellectuel, élégies effeuillées ensemble, mélodies chantées côte à côte, s'établit entre cette jeune femme fragile et ce dévastateur. Wesendonk fait construire auprès de sa villa de millionnaire un pavillon où il loge l'Adversaire. Pour \\^agner, c'est enfin « l'Asile >, la demeure rêvée, loin du monde, où il aura le loisir d'être lui. Chaque jour, Mathilde traverse le parc et va chez l'Autre s'enivrer de génie, comme une pauvre abeille qui ferait son miel avec du poison. L'amour éclate, épeuré chez Elle, chez Lui despotique, aussi brûlant que le philtre versé par Brangcene. Ils n'osent plus se parler, ils ont peur d'euxmêmes. Déjà, ils sont l'un à l'autre de toutes les puissances du désir. Cependant, le roi Marke donne des concerts et des dîners.
Deuxième acte. — Wagner et Mathilde épuisent tour à tour les délices, les hontes et les tortures de l'amour interdit. Lui est fier et probe : il se sent lié par la grati-
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tilde au mari, autant que Tristan envers le roî^de Cornouailles par son serment de chevalier. Mathilde est chaste et elle est mère. La chute lui répugne et l'épouvante. Alors ils forment tous deux l'insensé projet de se voir sans pécher et de s'adorer sans s'appartenir.
Ils jugent digne d'eux cet insolent défi à la nature et croient candidement qu'ils le maintiendront. De leurs amours purifiées par le renoncement, Wagner fera le poème des poèmes; elle restera lointaine tout près de lui, et demeurera sa Muse. Leur supplice s'évanouira en Beauté. Ce serment échangé, ils se croient en paix. Quand Wagner apporte à Mathilde le manuscrit de Tristan et Isolde, elle tombe dans ses bras. Le crime délicieux s'accomplit. Il y eut crime, le doute n'est pas permis. « A cette heure je naquis à nouveau. Sur ton cœur, par tes yeux, par tes lèvres j'ai été délivré du monde ! »
Jusqu'à présent, l'histoire est connue, mais on se tromperait grossièrement en prévoyant le dénouement ordinaire : le fétide adultère se développant dans le mensonge, au foyer ami, jusqu'à l'heure outrageante des reproches et la rupture dans le mutuel dégoût. Jamais Wagner et Mathilde n'avaient eu peur de la souffrance; le bonheur les épouvanta. Ils s'enfuirent devant la volupté comme devant un monstre qui menaçait de leur dévorer l'âme. Ils eurent l'horreur et l'effroi du crime accepté. Wagner s'arracha de l'Asile et quitta la Muse. Quand le roi Marke revint de la chasse, Tristan était parti pour Venise.
Et c'est le troisième acte qui fut le plus cruel et le plus pur. Isolé dans la ville de féerie, Wagner, exalté par le sacrifice, gravit à genoux le chemin des cimes. Le jour, il écrivait la musique de Tristan et Isolde.
Quand venait l'ombre libératrice, il errait sur la lagune, bercé par ces nobles bruits de silence qui flottent à travers les nuits vénitiennes ; puis il rentrait dans le palais immense et désert, pour confier aux feuillets de son journal le drame qui se jouait en son cœur, non moins sublime que celui qui chantait dans son cerveau. Il vécut ainsi l'année de sa vie qui le consacre à jamais. Il acheva là le double chef-d'œuvre de son triomphe sur la passion mortelle et de sa victoire sur la Beauté. Quand il eut fini son œuvre et dompté son âme, il put retourner à Zurich. Il revit Mathilde et osa lui baiser la main devant tous.
Donc, nous nous sommes revus... M'as-tu reconnu ? Quand j'ai lu dans tes traits la trace de si grandes souffrances, quand j'ai pressé contre mes lèvres ta main amaigrie, j'ai senti une secousse jusqu'au fond de mon être. Elle me révélait un beau devoir. La force merveilleuse de notre amour a éteint en moi toute colère et toute amertume, si bien que j'ai pu baiser le seuil qui m'a permis de marcher jusqu'à toi.
A'oli me tanière. C'est, a dit Renan, le mot de toutes les grandes amours.
Pourquoi faut-il, hélas! qu'il y ait un quatrième acte à cette héroïque tragédie ? Pourquoi } Parce que, comme l'a écrit un moraliste, « les forces de l'âme ne suffisent pas plus à l'amour que celles de l'intelligence à la vérité ». Parce que le monde est le monde, parce que le génie est bien forcé de choisir pour habitacle la carcasse humaine, parce que le sort devrait épargner aux esprits d'élection l'opprobe de devenir heureux. Ainsi que