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INVITATION AU VOYAGE

qui fut un drôle. A Angers, voici le buste inquiétant de Dumouriez, à la bouche mauvaise, face de roué génial également doué pour l'héroïsme et pour le crime. A Grenoble, c'est l'effigie sublime de Barnave, avec ses narines frémissantes qui reniflent l'odeur du peuple et sa rude mâchoire de parleur, qui va s'ouvrir et broyer les mots. A Dijon, un Napoléon, calme, serein, apaisé, songeur, tel qu'un impérator déifié déjà, beau d'une beauté d'idole.

Rouen s'enorgueillit de YHercule mutilé de Puget, œuvre de la jeunesse du maître, fougueuse et grandiose, que Claude Girardin lui avait commandée pour la décoration du château de Vaudreuil. Fouquet, ami de Girardin, ayant vu ce dieu de pierre, pressentit Puget, le jugea « habile homme » et l'embaucha pour « les ornements » de Vaux-le-Vicomte.

La gloire de Puget est si haute, l'histoire de ses travaux si complète qu'il semblait chimérique d'y rien ajouter. M. Louis Gonse, et nous l'en louons avec envie, aurait eu la bonne fortune et le rare mérite de découvrir et d'identifier une nouvelle œuvre, et quelle œuvre! du Michel-Ange provençal. A l'un de ses nombreux voyages au musée d'Aix, le patient et clairvoyant chercheur avait remarqué, dans un coin obscur du vestibule, un buste de marbre, une jeune tête bouclée, cataloguée « personnage inconnu ». Un minutieux examen, appuyé de recherches savantes, et surtout le rayonnement qui jaillit de la matière animée permettent à M. Gonse d'affirmer, avec une audace tranquille, que ce buste est celui de Louis XIV, sculpté par Pierre Puget, de Louis XIV à vingt ans, semblable aux dieux.

Ce serait le Roi-Soleil, avant la perruque, couronné

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d'une toison d'Apollon, tueur de monstres, le danseur qui planait aux ballets, imberbe et radieux, le Prince Charmant que M"* de Montpensier, compétente comme une vieille fille, regardait avec une curiosité gourmande : « Ses cheveux, disait-elle, sont de la couleur du cèdre. Ils sont si beaux et en si grande quantité qu'ils le parent autant qu'une couronne et le font régner en des lieux où les sceptres ne seraient pas toujours obéis. » Nous n'avions sur cette splendeur de jeunesse royale qu'un témoignage de cousine âgée. Puget vaut mieux que la Grande Mademoiselle. Cette majesté d'aurore, hélas ! dura peu. Trois ans après, Louis portait perruque et prenait femme. Sommes-nous réellement en présence d'un ouvrage authentique de Pierre Puget, merveille inappréciable, type parfait de beauté souveraine recréé par un miracle de génie? L'identification de ce buste va être discutée avec passion. ^L Gonse, armé jusqu'aux dents, attend de pied ferme les contradicteurs. Il nous faut un moulage de ce marbre. Il nous tarde de le voir placé dans la chambre à coucher de Versailles, près de la cire d'Antoine Benoist, image obsédante, j'allais dire fétide, du despote ennuyé, pituiteux, rongé de malaises, dont cette gale de Saint-Simon s'amusait à compter les purges. Il y a loin du buste auréolé du musée d'Aix à la cire jaunie de \"ersailles, loin comme d'un prêche de M"" de Maintenon à un baiser de Marie de Mancini.

Croyez-nous, gens de bien, visitez la France. Vous vous instruirez en vous amusant

^SHiH»

Je me souviens d'avoir dîné, il y a quelque vingt ans, en aimable compagnie, chez ce Gascon qui eut le génie de Paris : Aurélien SchoU. Parmi les hôtes du roi de la chronique se trouvait une jeune femme, qui était d'une inconduite notoire et de la plus rare beauté. Dès les premiers instants du repas, il devint évident pour tous les esprits perspicaces que cette personne tirait de ses avantages physiques une excessive vanité. Ainsi, SchoU lui ayant proposé de nouer sa serviette autour du cou, elle s'y refusa et préféra rester la poitrine découverte, dans le dessein manifeste de provoquer l'admiration des convives. Elle affectait des poses voluptueuses et riait complaisamment de tous les propos spirituels, moins parce qu'elle en pénétrait le sens que pour avoir un prétexte d'exhiber les trentedeux perles rares auxquelles ses lèvres servaient d'écrin. Scholl, qui dissimulait en lui un moraliste, sentit qu'il devenait indispensable de prononcer une parole austère. Il se pencha, le plus près possible, vers son éblouissante voisine et lui dit avec une familiarité paternelle :

— Tu sais : si tu n'étais pas si jolie, tu n'aurais pas mal tourné.

La comédienne — car elle méritait ce titre, ayant incarné diverses fées dans de nombreuses Chattes blanches, — fut un moment interloquée par cette brusque leçon de philosophie. Elle consacra quelques secondes à la pensée. Puis, tous ses charmes déployés, elle vint à la réplique avec ces très simples paroles :

— Pour sûr.

SchoU s'inclina, visiblement troublé. Pour la première et unique fois de sa vie, il fit cet aveu :

— Je suis collé.

J'ai souvent songé à ce « pour sûr ». Il y a dans ces deux mots plus de raison qu'en bien des livres. Comme le « quoiqu'on die x> de Trissotin, ce « pour sûr » en dit plus qu'il n'est gros. La dame qui l'a laissé tomber de sa bouche charmante n'en concevait peut-être pas complètement la profondeur et la mélancolie, mais qu'importe ? Socrate ne se plaignait-il pas doucement que Platon lui fit dire des choses auxquelles il n'avait point pensé } Les grands oracles se profèrent ingénument, sans se soucier de leurs gloses futures.

Je ne voudrais rien hasarder d'immodeste, mais « pour sûr » ce n'est pas un présent d'un usage facile, ni un don gratuit, que la Beauté. Les créatures qu'elle élit pour habitacles payent quelquefois chèrement ce funeste honneur. Tout irait pour le mieux si la nature prenait soin de ne concéder un don pareil à ses filles qu'en l'accompagnant de la vertu. Si toutes celles qui sont belles étaient sages, si le génie était refusé à tous les hommes qui n'y joindraient point l'élévation du

caractère et l'amour du sacrifice, l'humanité serait réussie à miracle. Ce serait trop bien. Nous ne manquerions pas de nous en plaindre, et non sans motifs, parce qu'alors il n'y aurait pas de littérature. Quoi qu'il en soit, le poète a raison quand il déclare

Que c'est un dur métier que d'être belle femme.

Il y a des bénéfices, dira-t-on. Il ferait beau voir qu'il n'y en eût point, à examiner les charges. Si le métier ne comportait pas quelques compensations, il serait inacceptable, et l'on ne trouverait personne pour l'exercer de plein gré, surtout depuis quelques incidents de date récente.

« Elle me résistait, je l'ai assassinée! » s'écrie l'un des héros du romantisme. Evidemment, c'est une raison. Je conviens même qu'il y en a de moins plausibles. J'aime à trouver des circonstances atténuantes à ce braillard d'Antony. Il a le grand mérite de n'être qu'un fantoche de théâtre, une poupée qui ne verse que le son. Il tire à blanc sur une partenaire qui se relèvera après la chute du rideau, ira dans sa loge effacer sa blessure, et soupera de bon appétit en compagnie de son assassin, apaisé et démaquillé. Mais lorsque Antony opère en plein jour, loin des chandelles, non plus entre cour et jardin mais dans la vie, que son revolver vomit de réelles balles et qu'il remplace le carmin par du sang, lorsqu'il joue un cinquième acte sans lendemain, son romantisme ne relève plus que des gendarmes. Pas plus tard qu'hier, il a failli renouveler, avec du vrai sang et de vraies larmes, son sinistre effet. Nous n'insisterons pas autrement. Il y a quelque part un accusé en face d'un juge : res sacra miser. Au demeurant, tout se passera sans victime et l'on en sera

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quitte pour la peur. Nous souhaitons que nos chers jurés nationaux, ces bons patentés si indulgents aux crimes passionnels, saisissent cette fois une bonne occasion de déployer leur clémence.

Mais enfin, voici un brave garçon, en garnison quelque part, qui vient passer à Paris des jours de permission. Il se fait accompagner dans cette épreuve d'une petite amie, ce dont on ne saurait lui faire grief. Celle-ci est une personne de formes agréables, sans la moindre prétention au surnom qui désigne Jeanne d'Arc, de qui la destinée s'écoule en une ville où il y a beaucoup de jeunes officiers et d'industriels opulents. Elle exerce en cette cité un ministère gracieux et blâmable, que la stricte morale réprouve et que l'humanité se refuse unanimement à abolir. Elle consent, ce qui n'est pas sans mérite, à distraire de ses occupations deux ou trois jours pour se consacrer exclusivement au divertissement d'un jeune homme. Après déjeuner, le couple se retire dans une chambre, en compagnie d'un oncle mandé tout exprès. Dans une planète moins férocement démente que la nôtre, la scène est écrite d'avance : l'oncle, fidèle à sa mission, feindra l'indignation, et, après quelques considérations sur le devoir, allouera les subsides nécessaires. Les amoureux dépenseront son argent en joyeux ébats, échangeront quelques serments sans y croire, mettront à profit les heures du plaisir et se sépareront bons amis, pour regagner, l'un sa chambrée maussade, l'autre sa coquette alcôve, avec cette impression de tristesse heureuse qui change une rencontre banale en gentil souvenir...

llélas! que nous sommes loin de compte! — On entend des cris, on accourt, on force les portes. Que

s'esl-il passé ? nous l'ignorons, mais la jolie pécheresse est étendue sur le sol. Il paraîtrait, si cette monstruosité est croyable, qu'elle aurait partagé ses faveurs, et que son camarade de voyage aurait acquis la preuve de son inconstance. Le plus certain, c'est qu'elle avait une balle dans le ventre. On l'a extraite, c'est entendu. Tout est pour le mieux, n'en parlons plus. — Soyez donc jolie femme I

Nous voyons aujourd'hui l'antique Ares perdre dans la guerre moderne ses magnifiques et sauvages vertus. Il combat désormais à neuf mille mètres de son adversaire, tue ou meurt sans savoir comment ni pourquoi, et arrivera de progrès en progrès à pouvoir se dispenser de bravoure. Soit. Mais au moins qu'Eros refuse de se civiliser. 11 était plus aimable avec le carquois des Fêtes Galantes que le revolver au poing. Si nos aïeux avaient enterré vives toutes les chanoinesses qui manquaient à leur vœu, ou égorgé les demoiselles de l'Opéra qui ne soupaient pas avec un seul et unique adorateur, nous serions depuis longtemps déjà ce que nous risquons de devenir, un peuple très bête. Par bonheur, il reste encore quelques retardataires pour aimer les femmes sans les tuer d'abord. Deux précieux exemples de sagesse viennent de nous être donnés, l'un au pied du trône, l'autre dans le bon peuple de Paris. Puisse la bourgeoisie, en passe de devenir sanguinaire, méditer ce double enseignement !

D'abord, c'est un prince, que nous ne nommerons pas, dont l'épouse eut naguère le tort d'accepter des leçons de français d'un jeune Belge qui les lui donna à

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Genève. Une certaine irritation eût été excusable de la part de ce personnage. Si Eros nous .déplaît toujours quand il frappe, il a droit à quelques excès lorsque sont en jeu les lois du mariage et le prestige du rang. A la dernière heure, nous apprenons que l'aube du pardon luit pour la transfuge. Cela vaut mieux que du sang versé.

L'autre exemple, qui date d'un jour, ressort d'une simple lecture des faits divers. Mais il faudrait la grâce savante de M. Bedier pour le conter, dans la langue d'oïl. — Un ouvrier parisien, plombier de son état, avait la fâcheuse habitude, pour exciter sa jeune femme à la vertu, de lui montrer un revolver muni de six balles et de lui promettre les six projectiles en cas de manquement à la foi conjugale. C'est une méthode hasardeuse et bien a pris à ce lourdaud de tomber sur une femme d'esprit. L'épouse, importunée de savoir dans le mobilier familial une arme à feu pareillement garnie, déroba une nuit le malencontreux revolver. Elle constata qu'il n'était pas chargé et que son mari n'en usait qu'en qualité d'épouvantail. La fine mouche, peut-être déçue de n'avoir jamais été pour de bon menacée de mort, jura de jouer son jaloux. Elle remit le revolver dans un tiroir, après l'avoir bourré de cartouches à blanc. Le lendemain elle provoqua une scène, fit l'aveu d'une faute imaginaire, amena son mari à parler une fois de plus de la tuer.

— C'est moi-même qui me tuerai ! cria-t-elle.

Elle ouvrit le tiroir, prit l'arme, se tira deux coups au cœur et s'affaissa. Le mari, affolé, crut sa femme morte, poussa des cris et s'en alla chercher la police. Le commissaire le ramena chez lui pour le constat. Quand ils arrivèrent sur le théâtre du drame, ils trou-

vèrent la jeune femme aussi innocente, plus vivante et plus accorte que jamais, qui les accueillit d'un éclat de rire. Le commissaire, dès qu'il vit les deux époux réconciliés, s'éloigna par pudeur. Le mari jura de n'être plus jaloux et de ne plus faire intervenir l'artillerie dans les choses de l'amour, tandis que les commères du voisinage le conspuaient affectueusement.

J'aime cette joyeuse plombière. C'est une dame de chez nous. Elle donne des leçons un peu rudes, mais je lui sais gré, à une époque où le bon sens narquois de nos pères est en péril de disparaître, d'avoir vécu en plein Paris contemporain cet innocent fabliau d'Ile-de- France

Pourquoi nous aimons l'Italie

Nous l'avons d'abord trop aimée, et pas assez ensuite.

Notre erreur première date du seizième siècle. Après l'avoir envahie et foulée, comme de braves routiers un peu brutes, nous avons été éblouis de sa grâce, et nous nous sommes crus des barbares, à nous comparer. Nous désapprîmes notre tradition pour endosser le vêtement d'autrui. Nos artistes, si originaux, si féconds, si complets déjà, oublieux de leur génie natif, se mirent humblement à son école, comme s'ils avaient été des enfants sauvages. Lourde et irréparable erreur. Nous avons gâché deux siècles à répéter les formules d'une langue étrangère, quand déjà nous pouvions et savions tout dire avec le clair parler des aïeux. L'italianisme a détourné notre verbe et opprimé notre tempérament. C'est d'hier seulement que nous sommes définitivement affranchis et rendus à nous-mêmes. Une fois libérés, nous avons vite poussé l'indépendance jusqu'à l'injustice. Après avoir longtemps professé le servage dans toutes les chaires d'histoire de l'art, voici qu'on y prêche à présent une sorte de credo nationaliste, un peu étroit,

à coup sûr légitime, mais violent et extrcrne, comme le sont fatalement les réactions. Tout cela se tassera, grâce au temps, qui est un juste distributeur, et chacun reprendra son dû. Nos aïeux se sont trompés en s'imposant l'Italie pour nourrice, pour institutrice et pour mère. Nous serions maintenant sans équité de ne voir en elle qu'une usurpatrice. — C'est une sœur. Une égale de gloire.

En politique, nous étions éperdus d'elle, quand elle était opprimée et dolente, réduite à l'état de poussière humaine sous la lourde botte du « Tedesco ». Nos femmes pleuraient et nos poètes chantaient pour elle. Le livre de Silvio Pellico a été trempé des larmes de nos mères. De nos jours, Leconle de Lisle, qui ne fut pas un lyrique d'actualité, a fait lui-même ses dévotions à la nation martyre:

Les peuples se sont fait un charme de tes pleurs. Tant la misère auguste est sœur de ton génie.

Nous avons eu, au service de l'Italie esclave, tous les enthousiasmes, toutes les énergies, toutes les maladresses et toutes les candeurs. Quand ceux de ses fils proscrits, que la douleur égarait tout de même quelque peu, venaient semer des bombes sur nos pavés, nous nous en montrions tout attendris. On en a voulu mal de mort à ce pauvre Napoléon III de s'être laissé manquer. On a harcelé ce somnambule bien intentionné, tant en prose qu'en vers, dans des milliers de discours et de cantates pour qu'il tirât enfin l'épée de la France. Ce drôle d'homme fît cela, comme il faisait tout, moins qu'à moitié, en rêveur indécis et trouble, en révolutionnaire conservateur, pour ne mécontenter ni le Carbonarisme ni la Papauté, voulant plaire à la fois au Siècle

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et à l'Univers, qu'il décevait tous les deux. Après avoir promis aux Italiens la pleine lumière, nous n'allumâmes qu'une aube vacillante, en prétendant qu'elle devait leur suffire. Ce fut une faute. Nous parûmes alors des politiques légers, des alliés tièdes, des tronçons d'amis. Avouons maintenant qu'il était difficile aux esprits simples de concilier Solferino et Mentana Si encore nous n'avions point semblé exiger toute la gratitude qui est due à des amis complets ! Mais tandis que nos politiques manquaient de logique, quelques-uns d'entre nous manquaient de tact. Nous sommes un brave homme de peuple, plein de sages vertus, spirituel en diable et facile aux nobles élans, mais, avec Jeanne d'Arc, Bayard, Voltaire et La Tour d'Auvergne, M. Perrichon est né sur notre sol. Ce carrossier, au lendemain du déboire de Villafranca, illumina, pavoisa et pérora, d'un zèle excessif. Il pensa que l'Italie lui devait l'être, et il lui en sut gré avec une verve abondante. Il s'en alla à travers le monde, répétant partout, ainsi que dans la comédie du bon Labiche : « Voilà celle que j'ai sauvée. C'est moi tout seul qui ai fait cela. Sans Perrichon, l'Italie était perdue. Je suis ton bienfaiteur, n'est-il pas vrai? Dis que c'est moi. Sans moi, tu étais la dernière nation du monde. N'est-ce pas que tu en conviens ? Redis-le encore. Mon Dieu, que je t'aime de t' avoir sauvée ! »

Service reproché, offense faite. L'Italie profita de ce que M. Perrichon est un bavard et un imbécile pour payer notre demi-bienfait d'ingratitude entière. Nous traversâmes une période trouble, où notre brouille eut toutes les aigreurs des fâcheries de famille. On connaît cette histoire qui s'est terminée ainsi : l'Italie, une et libre, contractant un mariage de raison avec le plus

tudesque des époux, tandis que la France relevait Carthage. Ce fut un mauvais rêve.

N'y revenons pas, ce qui est fait est fait. Mais aujourd'hui vaut mieux qu'hier, et vaut moins que demain. Perrichon et Crispi s'étant tus, nous pouvons causer.

Les deux nations s'aperçoivent enfin qu'il est dans leur destinée et dans leur intérêt de marcher d'accord. Elles comprennent pourquoi elles s'aiment, et discernent comment elles doivent s'aimer.

Ne demandons pas à l'Italie de nous dire ce qu'elle aime en nous ; ce serait retomber dans notre vieux péché de coquetterie. Bornons-nous à lui parler d'elle.

Pourquoi nous l'aimons? C'est surtout parce qu'elle fut la patrie nourricière des intelligences raffinées et qu'il y a chez nous une quantité considérable de bacheliers es lettres, dont tous ne sont pas des déracinés. Nous convenons qu'il y a beaucoup de ces bacheliers, même qu'il y en a trop, sans capituler pour cela devant les champions de la culture anglo-saxonne, qui, eux, voudraient n'en plus laisser assez. Nous sommes quelques-uns qui avons l'infirmité de croire qu'il faut un certain nombre de mandarins lettrés à une vieille terre de civilisation. C'est un point de vue démodé, je le confesse; mais si l'on ne cultivait pas secrètement, dans un coin de son esprit, quelques opinions délicieusement réactionnaires, on deviendrait trop intelligent. En outre, on ne ferait jamais dans l'évolution que du cent à l'heure, et ce serait à la longue un sport énervant. J'aime mieux avouer bonnement que je crois à la supériorité et à la nécessité sociale de la culture classique, et que je ne voudrais à aucun prix perdre le peu que la vie m'a laissé d'Homère, de Sophocle, de 'Virgile et de Cicéron. C'est bête, mais on me pardonnera puisque je m'en

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