‹ Au milieu des hommesChapitre 53 sur 69 · POURQUOI NOUS AIMONS L ITALIE 23 I · texte numérisé non relu

POURQUOI NOUS AIMONS L ITALIE 23 I

rends compte. Donc, nous aimons dans l'Italie d'autrefois et de toujours l'espace enchanté, le lieu de rêve où vont se perdre, avec nos thèmes et nos versions déchirés, les amertumes et les orgueils de notre âge scolaire. Nous l'aimons pour les barbarismes qui ont secoué la classe d'un rire olympien, pour les pensums qui ont grêlé sur nos tignasses d'écolier en l'honneur du latin outragé, pour les palmes que nous avons cueillies après être entrés congrûment dans le costume et dans la phrase des impérators et des tribuns, pour nos dissertations et nos discours élevés à la dignité de corrigés, pour nos lauriers du Concours général, pour tout ce que la Muse antique a versé de poésie et de sagesse sur les murs tristes de l'étude, pour les fantômes de héros et de nymphes qui erraient à travers le dortoir. Nous caressons en elle le plus noble de notre enfance envolée.

La jeunesse et l'âge mûr de chacun de nous ne lui doivent pas moins. Nos courses fiévreuses des années d'apprentissage, nos pèlerinages studieux, nos voyages de noce ont été baignés dans son azur. Nous avons tous plus ou moins aimé ou pensé sous son ciel. Depuis Col^bert, nos apprentis d'art viennent, soit en mission, soit au gré de leur fantaisie, mûrir leur rêve au soleil de son passé. Poussin, Claude Lorrain, Ingres, Berlioz, Carpeaux, Bizet, et combien d'autres ! (je ne cite que des morts), ont pris conscience d'eux-mêmes sur son Pincio couronné de pins. Rome abrite encore aujourd'hui, parmi ses marbres, deux de nos élites, celle qui poursuit le beau et celle qui cherche le vrai, les artistes et les savants de demain, colonie bruyante de la Villa Médicis, calme confrérie du Palais Farnèse. Ceux qui chérissent ces deux maisons savent ce que je veux dire. Aux deux extrémités de la Ville, deux sages, ici un

maître sculpteur aux cheveux de neige, nourri de Phidias et de Platon, de Thomas d'Aquin et de Michel-Ange ; là un fin prélat qui sert la science en gardant la foi, siègent en qualité d'ambassadeurs de notre esprit. Nos deux jeunesses fraternisent à l'ombre des temples écroulés. Il y a là-bas beaucoup de nous-mêmes, et du meilleur. Nous envoyons à l'Italie, elle nous rend chaque année de jeunes hommes dont quelques-uns deviennent de grands hommes.

On a voulu nous brouiller, c'était impie. Tant d'idées communes, tant de hauts souvenirs, tant de religions partagées, des affinités séculaires, le sang versé ensemble, le même avenir rêvé, tout nous unissait. Le cœur a des raisons que la raison d'État ne comprend pas. Il a suffi de se regarder, les yeux dans les yeux, et de se parler pour s'étreindre. On la bien vu quand nos petites ouvrières lançaient des fleurs à la jeune reine qui saluait, souriante, en passant par nos rues.

Tout ce que j'indique là au hasard de la plume, cette ivresse de l'amitié retrouvée, ce large oubli des erreurs passées, on le dira demain à notre Président M. Loubet, comme ils savent dire en leur langage doré, au pays de la métaphore et de la grâce. Nous eûmes un avant-goût délicieux de cette entente, comme la répétition générale de ces noces d'or franco-italiennes, lors du voyage que fit, l'an dernier, à Pise, à Florence, à Rome et à Venise notre ministre de l'instruction publique et des beauxarts, à l'occasion du centenaire de la Villa Médicis. Celui qui représentait son pays, sans nulle pose, avec éloquence et bonhomie, fit la conquête de nos hôtes italiens. J'ai le droit de l'écrire maintenant sans courtisanerie. .M. Chaumié fut excellent de tous points, cordial et enjoué, prompt à la réplique, un franc excm-

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