POURQUOI NOUS AIMOXS L ITALIE
plaire de la race, confît en finesse, bienveillant, sincère et malin. Il a peut-êti-e oublié, mais je me rappelle les quelques confidences que nous échangeâmes, en Latins invétérés que nous sommes, après le majestueux déjeuner du prince Colonna, tout en prenant notre café au Tabularium, tandis que la gloire mutilée du Forum étincelait dans le printemps romain. Nous avons savouré là une de ces heures rares qui compensent des années de dégoûts.
Tout notre baccalauréat nous remontait au cœur. Nous nous sentions' les fils d'une civilisation très ancienne et très digne, les bénéficiaires conscients de longs siècles de labeur, de souffrance et de génie. Nous jouissions d'avoir reçu jadis assez de culture pour deviner le langage des marbres illustres qui scintillaient à nos pieds. Nous nous plaisions à glorifier le passé; le présent nous paraissait bon, l'avenir radieux. Nous percevions nettement qu'un malentendu, absurde et funeste, prenait fin entre deux peuples du même sang et de la même âme. Les Français, nés malins, savent faire bien des choses, des meilleures et des pires, des chansons et des épopées, des vaudevilles et des tragédies, des caricatures et des images de dieux, des sottises et des sublimités, — ils ne sauront jamais haïr. Les longues rancunes, à la germanique, celles qui datent de la décapitation de Conradin, ne sont point leur fait. Ils excellent dans l'art délicat d'oublier. Ils portent en eux et hors d'eux le besoin d'aimer. La joie de pouvoir exalter tout haut cette adorable Italie, dont nous avions tremblé de perdre l'amour, nous semblait un droit reconquis Cependant les derniers toasts fraternels, échangés sous les voûtes du Capitole, montaient, avec le bruit des vivats, dans cet air de Rome,
lamineix, subtil et léger comme l'esprit du peuple qui le re">pire. Nous comprenions l'Italie à travers la France, et la France à travers l'Italie.
Cet instant exquis de méditation, cet acte de charité, d'espérance et de foi, les aurions-nous aussi pleinement vécus si notre prime jeunesse avait été consacrée, en des costumes sportifs, à des matches de boxe ou de tennis? Il y a des moments où l'on ne saurait se repentir d'avoir fait tant bien que mal des versions latines. Le passé n'est pas un professeur d'énergie qu'il faille dédaigner. L'avenir ne s'édifie pas toujours à coups de poing.
Le Théâtre de jadis et de maintenant
En cette saison qui va finir nous avons applaudi quelques œuvres où notre bonhomie coutumière était secouée un peu rudement. Les Ventres dorés, le Duel, l'Armature, ont imposé à la sensibilité contemporaine ce qu'elle peut supporter de tragédie. Surpris d'être provoqué à penser amèrement, le public a accepté cette discipline comme on revient à un sport oublié. Le goût renaîtrait-il d'un théâtre douloureux et grave? Nous verrons bien. Ce serait toute une révolution. Mais les pièces optimistes et légères sont trop conformes à notre gentille veulerie morale pour perdre de sitôt leur attrait. Nous ne demandons plus aux mensonges de la scène de nous faire pleurer, pas même de nous faire rire; ce sont là des émotions trop fortes. Le spectateur ne veut plus que sourire. Notre nervosité, délicate jusqu'à l'épuisement, exige des fables à la mesure de ses énergies ; créatures quelconques, menus conflits, douleurs brèves. La journée passionnelle s'achève sous le lustre, en regardant évoluer des êtres de notre stature qui ont nos gestes, nos costumes et nos humeurs. Le thé de cinq heures se prolonge en fictions aimables. Inacceptables
dans un salon, le masque et le cothurne ne paraîtraient pas moins démodés sur les planches. Les historiens devront créer un terme nouveau pour définir la qualité de notre plaisir. Je signale ce scrupule à mon docte ami Lintilhac, qui vient d'entreprendre, avec autant d'érudition que de vaillance, une histoire générale du Théâtre. Son œuvre pourrait avoir ce sous-titre : Du trope liturgique à la comédie digestive... — Ce sont là les deux termes de l'évolution.
Si je n'étais cruellement persuadé qu'il y a sur le pavé de Paris beaucoup trop de monuments votifs, j'oserais presque en réclamer un peu pour Térence. Le doux affranchi me semble des nôtres, autant et plus que tel ou tel de nos confrères. Nous vivons des miettes de son génie : « Quant au bon Térence, disait Montaigne, la mignardise et les grâces du langage latin, je le treuve admirable à représenter au vif les mouvements de l'âme et la condition de nos mœurs. A toute heure nos actions me rejectent à lui. » Je ressemble à Montaigne en ceci qu'il m'arrive de songer à Térence, les soirs de premières. L'ombre heureuse de cet Africain hellénisé a pour derniers champs élyséens l'espace qui sépare le Gymnase de la Renaissance. Elle y erre sans surprise et se sent là chez elle. En regardant passer les gens, elle admire combien l'espèce humaine soumise au cabinet Rouvier diffère peu de celle qui assistait aux jeux Mégalésiens sous les édiles César et Dolabella. — Vous arriverait-il de la rencontrer, sans prendre garde qu'elle est un fantôme, vous lui offririez un cigare, en lui parlant du procès de la Société des auteurs, où vient de triompher Poincaré.
Des jpères faciles qui ont fait la fête, des fils indulgents qui le savent, des matrones sans préjugés, de coquettes épouses averties, des courtisanes continentes, des esclaves gras et impérieux, de bonnes gens qui ont des mœurs douteuses et de jolies âmes, de scabreuses aventures qui se dénouent sans larmes, le foyer menacé toujours et toujours aussi sauvé du scandale, la famille rongée d'un mal équivoque dont pourtant elle ne meurt point, l'honneur en péril mais rétabli tant bien que mal, des vices corrigés par des élégances qui font la besogne des vertus, de la tenue dans le désordre, une société en décomposition où la bonté fleurit sur les moisissures, une humanité exquise et canaille contre laquelle il serait vain de s'indigner, infiniment d'esprit pour railler les pauvres hommes et des trésors de pardon à leur service, — voilà le théâtre de Térence. Ne vous croyez pas obligés de le relire : on ne cesse de le reprendre tous les soirs.
De quel nom d'ami, salué aux soupers de centième, pourrait être signée l'Hécyre, qu'on prétend dater de l'an 594 de la fondation de Rome ? Je n'ouvrirai point une histoire de la littérature latine, ayant là, sous la main, un récent article d'Arène ou le dernier feuilleton de Brisson.
Pamphile est un joyeux garçon, sans nulle méchanceté, que ses parents voudraient mettre en ménage, pour le détacher de la courtisane Bacchis, dont il est éperdu. Pamphile est un fils de son siècle, de tempérament impulsif avec une pointe de neurasthénie. Il a des caprices immédiats. Ainsi, étant trop gai certain soir, lui est-il arrivé, sans songer à mal, de faire subir sa
fougue à une demoiselle de bonne bourgeoisie. Il avait trop dîné; à peine s'en souvient-il le lendemain, tant la jeunesse est oublieuse. Cela ne l'empêche point de faire un honnête mariage, à la grande joie de ses parents.
Sa jeune femme, Philumena, bien que tendre et belle, n'efface point l'image de Bacchis. L'ingrat demeure sept mois auprès d'elle sans accomplir son devoir d'époux. Mais Philumena, dans sa disgrâce, garde tant de dignité et de douceur que peu à peu l'époux s'attendrit. Il va l'aimer et se conduire en conséquence, quand un voyage d'affaires l'oblige à partir pour Imbros. Lorsqu'il revient, Pamphile trouve sa maison déserte. On lui explique que sa femme, ne pouvant supporter les tracasseries de sa belle-mère, a quitté le domicile conjugal. C'est du moins la version mondaine, celle qu'on insère dans les Echos pour donner le change aux curiosités. La vérité, c'est que Philumena s'est retirée chez sa mère pour accoucher clandestinement. Le pauvre Pamphile, qui sait bien jusqu'où il a poussé l'abstention, ne peut avoir de doutes sur son infortune. D'après les vieilles lois dramatiques, il devrait maudire le ciel, s'arracher les cheveux, brandir un poignard. Mais Capus, — je veux dire Térence — connaît son public. Pamphile promet à la mère de Philumena de ne point faire d'inutile esclandre. Il nous donne les raisons de son indulgence dans un monologue, dont Guitry a indiqué les nuances, sans un éclat de voix : « J'ai promis, je suis résolu à tenir ma promesse. Quant à la reprendre, non, ma foi ! Je ne pourrais le faire avec honneur. Je n'en ferai rien, malgré la tendresse qu'elle m'inspire encore, en dépit du bonheur que je goûterais auprès d'elle. C'est égal I quand je
songe à la vie qui m'attend, à la solitude, j'ai envie de pleurer. » Ce galant homme d'aujourd'hui qui souffre sans crier, dont le désespoir a le sourire aux lèvres, repose des maris romantiques qui tuent et des maris bourgeois qui plaident. Nous ne sommes plus au temps de férocité où vivaient le roi Ménélas et le jaloux brutal de Diane de Lys.
Cependant Lâchés, père de Pamphile, qui ignore la mésaventure de sa bru, soupçonne la petite Bacchis d'être restée la cause secrète de la désunion des jeunes époux. Le rusé bonhomme — un des meilleurs rôles de Boisselot — imagine de demander à la gentille impure un rendez-vous. La scène entre le vieux bourgeois et la petite femme est délicieuse, et combien préférable à cette rencontre du père Duval et de Marguerite qui sent trop son théâtre d'autrefois! Lâchés tient à Bacchis le langage suivant, à peu de chose près : « Voyons, ma chère enfant, causons comme deux camarades. Vous avez été la bonne amie de mon gredin de fils : je ne vous en veux pas de cela, croyez-le bien. Il n'avait pas mauvais goût, le gaillard ! Vous n'avez pas dû vous ennuyer ensemble une minute. Je connais cela. Moi-même, quand je faisais mon droit... mais passons. Il ne s'agit plus de plaisanter aujourd'hui. Pamphile est marié, il a sa vie à faire. Une jolie personne comme vous ne doit pas manquer d'occasions meilleures. Laissez mon fils tranquille. Renvoyez-le à sa femme. Vous ferez là quelque chose de spirituel et de vraiment parisien. Allons ! un bon mouvement, dites oui... »
Jeanne Granier a détaillé délicieusement la réponse de Bacchis. Avec quelle franche simplicité d'allures elle a expliqué au vieillard qu'elle n'était pour rien dans ce drame de famille ! De quel geste coquet elle s'est
dégantée pour jurer que depuis le mariage de Pamphile elle ne l'avait pas revu une seule fois! Les applaudissements ont éclaté de toutes parts, lorsqu'elle promet d'aller renouveler son serment en présence de Philumena elle-même. On ne saurait rendre avec un art plus achevé ce personnage de bonne fille, malicieuse et point perverse, qui a gardé dans la noce une certaine pudeur. Nous sommes loin de la comédie rosse qui plaisait a une époque reculée. Quand Bacchis va rendre visite à Philumena et à sa mère, elle montre un trouble exquis. « J'y vais, dit-elle. Et pourtant, je sais trop bien qu'il leur sera peu agréable de me voir. Pour une jeune femme séparée de son mari, la courtisane, c'est l'ennemie. » Elle a beau avoir la même couturière et le même coiffeur que ces dames, Bacchis tremble un peu sous sa voilette, en demandant l'ascenseur. Le mot qu'elle dit à ses deux femmes de chambre : « Montez avec moi ! » est tout un poème de grâce pudique. Ce passage a plu infiniment aux femmes mariées.
Tout s'arrange, comme bien vous pensez. Grâce à l'intervention de Bacchis, on découvre que Philumena n'est autre que cette jeune fille que Pamphile avait prise jadis, dans un mouvement d'espièglerie. Il ne faut rien s'exagérer. Au lieu de la Cour d'assises, l'heureux Pamphile retrouve une épouse, un fils, un foyer. La petite Bacchis en est toute joyeuse. « Je suis heureuse d'avoir pu lui procurer toutes ces joies. Ce n'est pas là ce que veulent les autres courtisanes : il n'est guère de notre intérêt que nos amants soient heureux en ménage. Mais jamais l'amour de l'argent ne me fera commettre une rosserie (malas partes). » La dernière entrevue avec Pamphile est pleine de sous-entendus adorables. « Tu es toujours belle », lui dit-il. Elle lui répond :
« C'est toi qui es resté le même, de cœur et d'esprit. » Mais elle ne veut pas fouiller dans les cendres. Elle conclut ainsi : « Tu as bien raison d'aimer ta femme. Je ne l'avais jam ais vue. Tu sais, elle est très chic (perliberalis!) »
Voilà le chef-d'œuvre du genre optimiste. Nous en reparlerons à la trois centième.
Mais ici s'arrête la comparaison. Cette jolie pièce connut l'insuccès. Non placita est. Térence s'en plaint discrètement dans le prologue qu'il fit réciter à la troisième reprise :
« Je vous présente de nouveau l'Hécyre, que je n'ai pu encore faire écouter en silence, tant la mauvaise fortune l'a poursuivie. La première fois, à peine avais-je commencé que des pugiles en vogue, sans parler d'un funambule attendu, et le rassemblement de ceux qui leur faisaient cortège, et le tapage, et les cris des femmes, m'obligèrent à sortir avant la fin. J'essaye une seconde représentation. Le premier acte réussit. Mais tout à coup le bruit se répand qu'on va donner des gladiateurs. On y vole en foule, on se bouscule, on crie, on se bat pour avoir une place et, pendant ce temps-là, moi, je suis forcé d'abandonner la mienne. »
Cent soixante-cinq ans avant notre ère, un certain public, férocement frivole, préférait aux psychologies subtiles de Térence, le Looping, la Boucle ou le Cercle de la Mort. On déserta l'Hécyre pour un de ces spectacles meurtriers qui s'achèvent par un crime et par un remords. — Nous ignorons si le préfet de police fut interpellé.