‹ Au milieu des hommesChapitre 55 sur 69 · EGOÏSME · texte numérisé non relu

EGOÏSME

On n'a jamais commémoré avec plus de zèle qu'au début de cet aigre printemps. L'éloquence internationale coule à pleins bords. Ce ne sont que congrès et harangues, centenaires, banquets, toasts et serments d'amour. L'Europe oratoire est en crise de littérature et d'attendrissement universel.

A Athènes, c'est le rendez-vous des archéologues du monde entier. Là, tous les fils de la barbarie moderne se réconcilient dans le culte de l'harmonie. Les fronts se couronnent d'olivier; on boit à la France. On boit toujours à la France, à la fin des agapes académiques. C'est un rite du dessert ; on se passerait plutôt de café.

A Rome, sous les pins de la villa Borghèse, Victor Hugo a cousine avec Gœthe. Garibaldi les bénissait du même geste. On s'est embrassé entre enfants de l'aïeule latine. Est-il vrai que, pour dépasser nos hôtes en courtoisie, un orateur ait parlé d' « amende honorable ? » J'entends bien ce qu'il a voulu dire, et ses intentions sont des plus louables. Je préférerais toutefois que rien de semblable n'eût été dit. Hors frontières, le plus sûr

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est d'emporter avec soi, dans sa malle, toute l'histoire de son pays, les vertus avec les torts, les erreurs et les vérités, et de tout maintenir. La justice distributive n'est pas un article d'exportation. Nos amis les Italiens sont de délicieux convives et de grands artistes en caresses, mais jamais vous n'en trouverez un seul pour déchirer la moindre page du passé de sa patrie. En matière d'héritage historique, ils ignorent l'acceptation sous bénéfice d'inventaire. Dans la période, déjà lointaine, où nous étions en brouille, j'ai eu pour voisine de table, à Rome, une contessina, plus gracieuse qu'une nuit de Stendhal : elle m'a parlé toute la soirée de Carthage. Si j'avais cédé à mon envie de l'interroger sur les Vêpres Siciliennes, elle s'en serait tirée avec une grâce parfaite et sans exprimer l'ombre d'un regret. Elle était biocarde, cette brune piquante.

Hier à la Sorbonne, aujourd'hui et demain dans toutes les Espagnes, il n'est question que de Cervantes. En vertu d'une loi d'avancement inattendue, le soldat de Lépante est promu à la dignité de martyr du cléricalisme. Moi, je veux bien. Si j'ignorais cet aspect de Cei vantes, est-ce une raison pour que je néglige une occasion de m'édifîer ? Annexons donc l'auteur de Don Quichotte, laïcisons-le pendant que nous y sommes, je n'y vois aucun mal.

Au demeurant, Cervantes est en compte avec nous. L'Espagne a attendu, si je ne me trompe, jusqu'à l'année 1835 pour lui élever une statue. Et encore l'idée, réalisée sous un Bourbon, datait-elle du règne, bien intentionné et sanguinaire, du Napoléonide Joseph. Le roi français, Pepe Botellas, voulait, comme l'explique savamment M. Erédéric Masson, désarmer par sa bonne grâce les peuples qui le vouaient à

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