EGOÏSME
l'exécration. Sa carte de visite portait simplement : « Don Joseph, par la grâce de Dieu, roi de Castille, d'Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem, de Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Majorque, de Minorque, de Séville, de Cerdagne, de Cordoue, de Corcega, de Murcie, de Sant'Yago, des Algarves, d'Algesiras, de Gibraltar, des Iles Canaries, des Indes occidentales et orientales, des Iles de terre ferme de l'Océan, Archiduc d'Autriche, Duc de Bourgogne, de Brabant et de Milan, Comte de Hapsbourg, Tyrol et Barcelone, seigneur de Biscaye et de Molina. » (Il y avait des et cœtera, dont je fais grâce au lecteur.) Cet héritier de Charles-Quint voulait être plus Espagnol que toutes les Majestés Catholiques du passé. Au vrai, il eût préféré être à Mortefontaine, à godiller sur le grand étang. Mais il était spirituel et bon garçon, et voulait être adoré de ses sujets. Pour leur complaire, il mangeait des haricots et des oignons qui lui chaviraient l'estomac, portait huit millions de diamants sur lui et se donnait le luxe d'une favorite andalouse. Après avoir rétabli les combats de taureaux, il réclama une statue pour Cervantes. Hélas! don Joseph en fut pour ses frais. Les Espagnols ne voulurent rien savoir. Encore des blocards, ceux-là.
Sans transition, il nous a fallu encore passer de Cervantes à Schiller. Cette fois, par extraordinaire nous sommes restés calmes. Une reprise des Brigands, précédée d'une conférence, était à craindre ; nous y avons échappé. Il n'y a pas deux mois, nous aurions connu ce bonheur. La mode était, du moins au théâtre, tout entière au genre franco-allemand. On fraternisait si joliment, aux représentations de la Retraite, après l'acte du Conseil de guerre ! C'était à qui, dans les
couloirs, oserait les points de vue les plus larges. Certaine croisière impériale a jeté un froid. A peine avons-nous songé à revendiquer Schiller comme un peu des nôtres. Et pourtant il a reçu, en 1792, un diplôme de citoyen français, délivré à « M. Gilles, homme de lettres », par les citoyens Roland et Danton. N'espérons pas que ce souvenir soit évoqué sous les tilleuls de Weimar. L'étudiant allemand ne connaît que son bloc, lui aussi.
Toujours est-il qu'au cours de cette semaine nous avons énormément aimé les autres. Si ce n'est qu'un sport, il est sans péril. Si d'aventure c'était une politique, elle n'aurait pas seulement le défaut de la candeur.
Après tant de mécomptes douloureux, tant de leçons cruelles, serions-nous encore assez fous pour croire que nous serons payés de nos sourires et que notre altruisme enthousiaste constitue un placement? Cesserons-nous enfin de penser tantôt que tout le monde nous hait et tantôt qu'il nous chérit? La vérité est plus banale et moins flatteuse : le monde ne nous déteste pas plus qu'il ne nous aime. Il se compose, le monde, de nations, réalistes et pratiques, jalouses avant tout de leursintérêts, grisées de leur seule gloire, et dociles, sans le moindre remords, à la loi atroce de la paix armée. Un de nos travers, qui nous fait moquer sous tous les climats, consiste à croire que les choses de France hypnotisent l'univers. Lequel de nous, voyageant à l'étranger, a su résister à la tentation de demander au premier venu, au garçon du sleeping, au portier de l'hôtel, au
EGOÏSAIE 247
reporter qui l'interviewait : « Aime- 1- on la France, ici ? » Nous avons la manie que l'on nous aime et nous croyons bonnement que, pour être aimés, il sufEia d'être gentils comme nous le sommes, et la main tendue, et le pardon aux lèvres, et l'oubli au cœur.
Les gens nous répondraient, s'ils avaient la naïveté d'être sincères :
— Ici, dans la Cité, en dépit de toutes les ententes cordiales et des protocoles plus ou moins durables, nous n'avons pour vous ni haine ni tendresse. Nous ne songeons à vous que dans les occasions où il vous arrive de nous gêner. Nous sommes Anglais, jusqu'aux moelles, et rien d'autre. Depuis le Civis Romanus sum, l'histoire n'a rien connu de plus hautain, de plus conscient, de moins philosophique, de plus puissant et de plus sage que notre mot de ralliement. Nous n'aimons que nous et vous ne sauriez croire à quel point nous nous en trouvons bien. Vous avez élevé sur un de vos boulevards une statue à notre Shakspeare, et nous vous en remercions, encore qu'elle soit bouffonne. C'est très aimable à vous. Mais parcourez les rues du Royaume-Uni : vous y chercherez vainement le monument de Molière. Tout notre bronze est pour les gloires anglaises. Ne nous dites pas que c'est de l'étroitesse d'esprit : nous le savons.
— Nous, sur notre Pincio parfumé, nous vous rendrons volontiers en phrases sonores et en libations vos avances et vos madrigaux. Nous vous savons gré d'être brouillés avec le Pape et d'avoir consacré solennellement l'œuvre sainte de notre unité. Mais vous seriez des enfants de nous croire divisés plus qu'il ne convient de l'être aux fils de la Louve. Garibaldiens, mazziniens, crispiniens, papalins, jésuites, Piémontais
OU Siciliens, gens du Vatican ou du Quirinal, chemises rouges ou camails violets, bersagliers ou gardesnobles, monde blanc et monde noir, nous ne ferions qu'un à l'heure suprême. Au premier cri d'alarme, nous serions, dans des millions de poitrine, une seule et même âme. Nous vous aimons bien, aux heures de récréation. Ne nous dites pas trop que vous nous aimez, et surtout ne nous rappelez point, par attendrissement, les services que vous nous avez rendus. Malgré toute votre grâce, nous vous prendrions en horreur. Car nous cultivons en nous toutes les fortes vertus politiques, y compris celle de l'indépendance du cœur.
— Quant à nous, Germains, nous ne vous en voulons pas. Etant d'un naturel ingénu, nous nous expliquons mal que vous conserviez encore au fond de vous-mêmes de sourdes rancunes. Nous vous avons pardonné votre défaite, dans toute la sincérité de notre âme. Vous l'avez bien vu quand notre empereur à déploré la mort de Meissonier dans un télégramme empreint de Gemûth. A votre Exposition de 1900, nous nous sommes conduits comme des gens qui se croyaient chez eux. Qu'espérez-vous de plus r Caresseriez-vous la chimère démente que nous sommes devenus pacifistes ? Pacifiques, au besoin ; pacifistes, jamais ! Nous sommes d'honnêtes travailleurs, armés jusqu'aux dents. Entre la pacotille du dernier de nos voyageurs de commerce et la paix du monde, nous n'hésiterions pas une seconde. Nous aimons les fleurs et les canons. Vous avez bien raison de goûter Schiller. Au fait, pourquoi ne vous a-t-on pas vus à Weimar ? Bouderiez-vous, par hasard ? \'ous devriez vous faire représenter aux fêtes de Gravelotte, cela désarmerait les méfiances.
Prosit .'. . »
ÉGOlSME 249
Cette revue pourrait se continuer, sous toutes les latitudes, sans oublier le pays des souples bronzes et des kakémonos vaporeux. Résignons-nous à cette idée qu'à travers le monde les peuples se résignent, eux, à s'aimer eux-mêmes. Puisqu'il le faut, n'aimons que nous.
Au lieu d'honorer Schiller, qu'à la vérité Je connais fort mal, j'ai relu quelques pages de Henri Heine. Encore un qui nous aimait, à sa manière! C'était, comme on l'a dit, « un rossignol allemand, niché dans la perruque de Voltaire ». Il croyait à un duel éternel entre son peuple et le nôtre. Voici ce qu'il écrivait sous Louis- Philippe :
« Dans tous les cas, je vous conseille d'être sur vos gardes. Je n'ai pour vous que de bonnes intentions, et j'ai été presque effrayé quand j'ai entendu dire dernièrement que vos ministres avaient le projet de désarmer la France... Comme, en dépit de votre romantisme actuel, vous êtes nés classiques, vous connaissez votre Olympe, Parmi les joyeuses divinités qui s'y régalent de nectar et d'ambroisie, vous voyez une déesse qui^ au milieu de ces doux loisirs, conserve néanmoins toujours une cuirasse, le casque en tête et la lance à la main.
» C'est la déesse de la Sagesse. »
C'est ainsi que dans le livre d'un poète, ouvert au hasard, on trouve un programme ministériel. Etes-vous comme moi? J'éprouve en ce moment un impérieux besoin d'idées étroites. On ne peut pas fraterniser toujours.
Bernard Monod est mort, en Janvier dernier, au moment où il allait partir pour notre école du palais Farnèse. De toutes les espérances que faisaient naître ses débuts dans l'érudition, il ne reste plus qu'un livre posthume : le Moine Guibert et son temps. Cet ouvrage, il l'avait écrit, en cachette, pour surprendre et enorgueillir les siens. Son père nous conte lui-même cette tragédie intime, en quelques lignes oii le désespoir garde une douceur stoïque. On hésite presque à ouvrir ce volume que protège la pudeur de la mort. La lecture s'achève dans le regret cruel d'avoir perdu là tout un avenir.
Notre école historique s'applique, depuis trente ans, à se corriger des défauts aimables qui lui étaient amèrement reprochés. L'ancien genre oratoire a péri et nul ne le regrette. Mais, en exagérant nos repentirs, n'avonsnous pas péché par trop de zèle ? L'excès commence avec le mépris de Michelet. Certes, dans l'épopée du vieux chanteur, trop de grâces se mêlent aux vérités : la Vérité en jaillit pourtant et sa forme nue se voit sous les parures. Bernard Monod avait appris de bonn heure, au foyer
paternel, à concilier le souci de l'heuristique avec le respect de Michelet. On airra beau dire, l'érudition la plus rigoureuse n'arrivera jamais à se défendre contre le crime de subjectivité. Nous ne nous ferons jamais du passé que le rêve d'un rêve. L'illusion de l'exactitude serait funeste aux apprentis historiens si elle abolissait en eux tout pouvoir de résurrection. Et puis il y a le public, qui compte bien un peu lui aussi ; il y a vous, il y a moi, les non-professionnels, qui prétendons nous instruire selon la loi du moindre effort. Tout le monde ne sait pas la diplomatique et la paléographie. Nous voulons des livres qui nous donnent envie de les relire. J'entends bien qu'il serait fâcheux pour un historien de n'avoir que du talent littéraire ; en conclure qu'il lui faille n'en avoir point du tout serait pousser la superstition documentaire au delà des limites permises. En ceci encore, restons nous-mêmes et ne nous germanisons point. 11 sied que nous cultivions dans l'esprit national quelques vices jolis, et parmi eux l'innocente chimère de retrouver des images de nous-mêmes à travers les fantômes d'autrefois.
C'est un historien libéré, à la fois savant et poète, qu'aurait été Bernard Monod. Dans ce rare esprit le souci de l'information scrupuleuse s'alliait au goût de récréer. En préparant ses thèses d'histoire religieuse, il dut relire, fiches en main, toute la latinité d'un moine cluniste des onzième et douzième siècles. Nous serions bien empêchés d'en faire autant. MM. A. Lefranc et Bourgin doivent, parait-il, publier prochainement les textes mêmes de Guibert de Nogent : nous pouvons être assurés d'avance que ce sera d'une parfaite méthode. Mais ne mentez pas : vous attendiez cette édition définitive sans une hâte fébrile. Des tâches moins désinté-
ressées nous sollicitent, nous qui travaillons, comme on dit, de seconde main. Nous n'aurons jamais assez de gratitude envers les savants qui nous traitent sans mépris et daignent se mettre à notre portée. L'ignorance a ses droits. Les abeilles ne sont pas seules à aiiner le miel.
En lisant l'aimable livre de Bernard Monod, on éprouve la sensation un peu féerique d'être presque chez soi dans un coin de la France capétienne. On se voit très bien passant ses vacances chez le prieur Guibert, en cette abbaye du diocèse de Laon qui portait l'adorable nom de Nogent-les-Vierges. Le docte abbé vécut là, sur les rives de l'Ailette poissonneuse, au sein de cette fraîche nature du Beauvaisis, féconde et tempérée comme sa sagesse, qui «donnait également les fruits de Bacchus et ceux de Cérès ». Il y avait bien dans la communauté quelques moines, adonnés aux pratiques de sorcellerie, qui se gourmaient nuitamment avec la menue canaille démoniaque; mais on trouvait dans la librairie du moûtier l'œuvre entier d'Ovide et des poèmes pastoraux. Sous la règle de Saint-Benoît, c'était un îlot de civilisation paisible au milieu de la tempête léodale. Temps atroce, heureusement aboli, « où tout s'achetait ». Au dehors, grouillait confusément, dans les fureurs, une société en mal d'avenir : « papes incapables, rois indignes, nobles vicieux et cruels, femmes frivoles, prélats simoniaques et débauchés, clercs ignorants et cupides, peuple sauvage ». Guibert, bien qu'il eût un penchant naturel à l'optimisme et l'esprit de charité, jugeait ainsi ses contemporains. La seule des-^ tmée acceptable alors était celle d'un clerc; nul doute
254 AIT MILIFt; DFS HOMMES
que sous le règne de Philippe I" toute la rédaction du Figaro eût été d'Eglise.
Guibert était voué, depuis le berceau, aux oeuvres de Dieu. 11 était né mourant. Son père, le noble homme Evrard, bon enfant et polygame, parait avoir été un époux médiocre, bien qu'il trouvât dans sa compagne autant de beauté que de vertu. La mère de Guibert parvint ainsi à se maintenir constamment en état de grâce. Ce ne fut point sans combats : certaine nuit, le démon incube s'avisa de s'installer sur son lit; par bonheur, survint un ange qui le mit en fuite avec quelques bourrades. Guibert, en bas âge, perdit son mauvais sujet de père, qui fut pleuré comme un preux. Trop frêle pour devenir un chevalier, l'orphelin fut confié aux soins d'un maître de grammaire. On tomba sur un sot prétentieux dont le moindre défaut était d'ignorer l'art qu'il enseignait et qui fessait son élève, à chaque leçon, pour toute pédagogie. L'enfant grandit ainsi, sous la férule, jusqu'au jour où sa mère l'abandonna pour prendre le voile au monastère de Saint-Germer-de-Fly. Dans l'égarement de sa piété, elle laissait ce petit être de douze ans seul au château avec les gens d'armes et les vilains. Au souvenir des pièges dont le Malin vint alors l'assaillir, Guibert frémit et nous fait frémir. Saint Augustin n'a pas plus de honte du temps détesté où, étant manichéen, il tenait à avoir un bon tailleur et hantait les spectacles publics. Un des principes du premier maître de Guibert interdisait à l'enfance les divertissements. Livré à luimême, le fils d'Evrard méprisa cette règle excellente; il se mit à jouer au chevalier avec ses cousins, et cela, dit-il, «sans sagesse ni retenue». Il alla même «jusqu'à faire des excès de sommeil ». Une pareille vie ne pouvait durer. La miséricorde divine intervint pour mettre
fin « à une conduite d'autant plus insensée qu'il avait vécu jusque-là avec plus de pureté et de réserve ». La mère, voyant son fils sur la route glissante de la damnation, le manda au monastère de Saint-Germer. Là, ayant admiré les moines rangés en belle ordonnance autour de leur abbé, l'enfant sentit s'éveiller en lui la vocation de la vie spirituelle. Il résolut de vivre hors du siècle dans l'étude et dans la prière.
Il n'en avait pas fini avec les ruses de l'esprit de perdition. Quand il sut assez de latin pour connaître les Ecritures, il lut les poètes profanes. Satan, furieux de n'avoir pu le damner comme chevalier, essaya, pour réussir plus sûrement, d'en faire un homme de lettres. La bibliothèque du couvent renfermait plus d'un enchantement : l'antique Vénus se cachait derrière les manuscrits et des nymphes y folâtraient avec Tityre. Alors Guibert « adonna son esprit sans aucune retenue à la passion de faire des vers ». Il lui fallut une piété héroïque et la peur salutaire du feu éternel pour qu'il renonçât à la volupté des bucoliques. Longtemps encore, il couvrit d'hexamètres des tablettes de cire qu'il effaçait ensuite diligemment. Toutefois il ne pouvait se défendre de retenir dans sa mémoire ces écrits coupables; sans avouer qu'il en fût l'auteur, il les récitait aux autres moines et prenait à les entendrelouer un plaisir pervers. Il fit appel à la scolastique pour le sauver de la poésie. Il se mit à l'école d'Anselme, alors prieur du Bec, qui lui apprit la vérité. — A nous aussi, il l'a enseignée : la preuve de l'existence de Dieu, telle que l'administre saint Anselme, vaut encore une boule blanche aux candidats du baccalauréat qui aspirent au notariat pu à l'enregistrement. — Dès lors, Guibert devint un clerc accompli. Sa réputation de savoir et de sainteté était
telle que les moines de Nogent-sous-Coucy le choisirent à l'unanimité pour abbé.
Pendant son ministère abbatial, Guibert fut en butte aux pires ruses du Malin. Les fonctions publiques comportent mal un parfait état d'innocence; il y avait alors incompatibilité entre la sainteté et le pouvoir. L'âme timide de l'abbé de Xogent connut les difficultés administratives. Il dut composer avec le siècle. Un protégé des Anglais, Gaudry, à peine clerc, un bâtard, ivrogne et chasseur, effronté simoniaque, prétendait au siège épiscopal de Laon. Ce candidat employait pour parvenir à ses fins le procédé usité dans les époques de ténèbres, que les modernes flétrissent du nom de chantage. L'homme politique terrorisa le contemplateur. On trompa la religion du Pape et Gaudry devint évêque, du consentement humilié de Guibert. C'était plus qu'il n'en fallait pour dégoûter un serviteur de Dieu de s'occuper d'élections. Guibert revint aux lettres. Il composa, un peu de chic, une histoire de la première croisade et termina sa vie mortelle en écrivant ses Mémoires. Il trépassa en odeur de littérature.
Tout le parfum de cette fleur de la grâce mystique renait dans le livre de Bernard Monod. Nous n'interdisons à personne d'aller la respirer sur sa tige, aux jardins broussailleux du texte latin. Mais c'est œuvre pie que d'avoir rendu facile à tous le commerce de cet intellectuel égaré dans les drames de la force. La mentalité de ce contemporain des tueries de la révolte communale est à la fois infiniment lointaine et voisine de la nûlrc. Guibert re'^ardait avec indulgence s'entre-
TE.MPS FEODAUX ".57
choquer les ouragans de son époque. Il vivait, comme nous-mêmes, dans une de ces périodes qu'on s'obstine à croire exceptionnelles, et qu'on appelle « un tournant de l'histoire». Bien qu'il n'y comprît pas grand' chose, il gardait confiance dans l'œuvre de l'Eternel. La démocratie l'inquiétait vaguement. Il voyait avec déplaisir l'esprit de fief se substituer à toute justice. Malgré de secrètes préférences carolingiennes, il admettait la révolution capétienne comme un fait inévitable : c'était un rallié. Il cherchait à voir clair dans les passions des hommes et s'efforçait de comprendre leurs colères. En politique extérieure, il se méfiait de l'empereur des Allemands. Il connaissait bien ses frères de France et savait les blâmer de s'être montrés, pendant la croisade « au milieu des autres nations, plus arrogants qu'il ne convient ». Très capable de dire à ses compatriotes de dures vérités, il supportait mal que les étrangers en fissent autant. Il était patriote sans tomber dans le nationalisme et religieux sans être dévot. Le trafic des reliques offensait sa piété délicate. Il écrivit contre l'idolâtrie des ossements un saint pamphlet, d'une malice discrète. L'empereur d'Orient et un monastère de Saint-Jeand'Angély se flattaient tous deux de posséder le chef du Baptiste. Guibert essaya de la persuasion pour les faire renoncer à cette prétention contradictoire : « Il est certain, leur disait-il avec douceur, qu'il n'a existé qu'un saint Jean-Baptiste; d'autre part, on ne saurait dire sans crime qu'un homme a pu avoir deux têtes. » Ce raisonnement, dans sa rigueur souriante, annonce déjà \'oltaire. Le moine Guibert a fondé la critique historique et inventé les mémoires d'outre-tombe. Il écrivait le latin comme Boëce, mais ses propos de langue vulgaire devaient être déUciçux, quand il devisait, aux bords
de l'Ailette, dans ce naïf dialecte roman oîi balbutiait la patrie future.
On ne sait lequel aimer le mieux, du suave abbé de Nogent-les-\'ierges ou du jeune clerc qui n'a évoqué cette âme exquise que pour aller, si vite, hélas! la rejoindre au paradis des doux.
Les Navigations de Pantagruel
Nous nous rappelons tous que notre ami M. Bergeret, oublieux des misères humaines, travaillait avec délectation à ce Virgile nautique qui lui était commandé pour une édition de l'Enéide. En classant ses fiches savantes, le doux maître ne pouvait se défendre d'un mouvement d'orgueil. « Ainsi, moi, songeait-il, moi, Lucien Bergerèt, j'explique les termes de marine employés par un poète exact, savant, précis malgré sa rhétorique, et mathématicien, mécanicien, géomètre, un Italien très avisé que des matelots, couchés au soleil sur les plages de Naples et de Misène, avaient instruit dans les choses de la mer... J'y parviens, grâce à l'excellence de mes méthodes philologiques. »
M. Bergerèt n'est pas seul à préférer à la vieille critique symboliste les jeunes méthodes d'identification. Le livre qu'il préparait sur Virgile, et qu'Anatole France devrait achever, un docte professeur du Collège de r^rance vient d'en enrichir la bibliographie rabelaisienne.
M. Abel Lefranc analyse les Naviirattons de Pantagruel, avec l'ingéniosité d'un rabelaisant qui, penché depuis longtemps sur la pensée de Mailre Alcofribas, sait y regarder sans vertige. La science d'aujourd'hui ne sait que. faire pour amadouer les esprits profanes ; elle vient à eux les mains tendues, le sourire aux lèvres et des fleurs au bonnet. A force d'amuser l'ignorance, elle la domptera plus sûrement qu'en l'humiliant, comme l'exigeait l'ancien système. Nous voilà presque aussi informés que M. Lefranc sur la nature du génie de Rabelais. Ce savant nous livre, contre trois heures d'aimable lecture, les secrets que lui ont révélés vingt années de recherches patientes. Le public est l'enfant gâté de l'érudition ; il ne serait pas un enfant gâté digne de ce nom s'il se rendait compte de tout son bonheur.
Le zèle romantique et révolutionnaire a failli compromettre Rabelais dans d'aventureuses exégèses. Victor Hugo, aussi prompt à l'hyperbole laudative qu'à l'inve:tive, prétendait lire dans Pantagruel comme en une Bible prophétique. Il est vrai qu'il considérait que « l'abîme avait inspiré Germain Pilon » ; il lui était permis de voir dans le rictus de Panurge une seconde bouche d'ombre :
11 berce Adam pour qu'il s'endorme, Et son éclat de rire énorme Est un des gouffres de l'esprit.
V^a pour le gouffre. Cette erreur géante, dictée par un sentiment des plus louables, s'est propagée un peu partout. Il a été longtemps admis comme un dogme que la meilleure intelligence de Rabelais consistait à ne le point comprendre. « C'est tellement biau que je n'y entends goutte ! » répétait-on avec le paysan de