‹ Au milieu des hommesChapitre 57 sur 69 · LES NAVIQATIQNS DE PANTAGRUEL · texte numérisé non relu

LES NAVIQATIQNS DE PANTAGRUEL

Molière, D'autre part, on voulut coiffer Rabelais du bonnet phrygien. Sous l'Empire, pour mécaniser les procureurs généraux, la presse révolutionnaire s annexait ainsi par acclamation des précurseurs qui n'en pouvaient mais. Au cri de : « A bas les Jésuites ! » nous avons, un peu étourdiment peut-être, enrôlé dans la franc-maçonnerie Pascal, qui fut le moins facile chrétien de l'histoire. Edmond About, qui ne péchait pourtant pas par excès de candeur, faiUit exiger du Comité de la statue de Rabelais qu'il saluât dans l'esprit pantagruélique l'aurore de la Révolution française; hâtonsnous de dire qu'il n'insista point. About rirait bien aujourd'hui de cette fantaisie. Il prendrait le premier, dans les commentaires 'de M. Abel Lefranc, une leçon de psychologie pondérée et de sagace histoire littéraire. Qu'il y ait de tout dans les éruptions volcaniques de Rabelais, du diamant avec de la lave et parmi les fumées beaucoup de lumières, la nouvelle critique rabelaisienne s'honore de le proclamer. Elle n'a rompu qu'avec le zèle fâcheux qui permettait au premier venu, sous prétexte qu'il s'agissait d'un abîme, de le combler en y mettant du sien.

M. Lefranc, parfait rabelaisien s'il en fut, apporte dans l'analyse des textes une « extrême simplicité d'mterprétation ». Il part de cette idée, bien modeste, que Rabelais fut avant tout un homme de son temps, d'une curiosité universelle, très jaloux de son indépendance, mais plus soucieux de comprendre son époque que de fonder les temps futurs. Certes, à l'exemple de tous ses confrères les hommes de génie, il a contribué à l'affranchissement du monde, mais ce fut sans trop le faire exprès et sans rien vouloir détruire de la société où il était né. C'était un médecin noma-^e, prodigieuse-

ment instruit, qui botanisait pour son plaisir dans tous les jardins de la Renaissance. La profession médicale le nourrissant mal, il se mit à écrire des almanachs comiques pour se procurer de l'argent de poche. Il avait remarqué, à l'hôpital, cent vingt ans avant Sganarelle, que c'est bon signe quand le médecin fait rire le malade. Il n'eût pas été un vrai professionnel s'il n'avait pas vu des cas pathologiques un peu partout. Adoptant toute l'humanité pour clientèle, il crut sage, généreux et profitable de la traiter par une cure de rire. II écrivit donc, à ses moments perdus, un roman qu'il voulut faire le plus joyeux du monde et le plus instructif. Son succès de librairie fut immense. « II en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans. » Sans trop y prendre garde, il fut le Dante de la littérature d'étrennes.

Il ne faudrait pas pousser beaucoup M. Lefranc pour qu'il consentît à reconnaître en Rabelais, sous réserve d'autres aspects plus majestueux, l'aïeul sublime de Jules Verne. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il nous invite à relire, par-dessus son épaule, le Quart livre des Faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel.

Notre aimable hôte d'hier, le jeune roi d'Espagne, en visitant « les nations estranges », n'a fait que se conformer aux principes de Gargantua sur l'éducation princière. Le bon géant, père de Pantagruel, ce Dauphin idéal, avant de marier son lils, exigea qu'il connût les contrées lointaines. Pantagruel accomplit le tour du monde en deux fois. A sa première croisière, il gagna rindie supérieure, que nous nommons Mandchourie, par la route du Cap et les échelles d'Extrême-Orient ;

Page 1