LES NAVIGATIONS DE PANTAGRUEL
la seconde fois il prit dans la direction de l'occident un chemin plus court. Ces deux voyages, où l'érudition d'hier ne voyait que fantaisie et la critique subjective que symbolisme, M. Lefranc nous en révèle le vrai sens.
Rabelais s'intéressait avec passion aux grandes découvertes qui venaient de renouveler la connaissance de la planète. Il était « amateur de pérégrinité ». En sa qualité d'ardent patriote, il faisait, avec tous les sujets du Roi, le rêve de la plus grande France. Son but étant d'amuser les lecteurs, en les entretenant d'actualité, il parla dans son roman d'aventures coloniales et des problèmes géographiques qui sollicitaient l'opinion.
Où veut donc aller la flottille qui suit la thalamège de Panurge, de Frère Jean et de Pantagruel ? Vers l'oracle de la Dive Bouteille ? Assurément. Mais aussi, comme l'explique M. Lefranc avec une clarté bien persuasive, vers l'Indie supérieure, par le passage du Nord-Ouest. Les céloces, « vaisseaux légiers sus mer », dont Jamet Brayer est le pilote et Xénomanès l'hydrographe, entreprennent le périple de la circumnavigation polaire. C'était le rêve favori de l'héroïsme des navigateurs; il a duré trois siècles et l'on n'y a renoncé que d'hier. En bon Malouin, le vicomte de Chateaubriand a songé, pendant un instant qui fut court, à le reprendre à son compte, sur les conseils de M. de Malesherbes. M. Lefranc voit dans Xénomanès, Jean Alfonse, et Jacques Cartier, le hardi Breton, dans le pilote de la maîtresse nauf. Rabelais et Cartier s'étaient connus. Le romancier voulait vulgariser le programme de son ami le navigateur ; il entendait ne pas laisser aux Portugualoys la gloire des grandes audaces maritimes. Quand Pan^acrruel revient au pays de Touraine, il a
« giré » autour du pôle et réalisé le rêve de Cartier; il est allé, en quatre mois, de la côte d'Europe à la côte d'Asie par le nord de l'Amérique. Notre ami Thomson pourrait le décorer.
Ce que Rabelais a voulu écrire, c'est donc un récit complet de navigation, sans omettre les épisodes de rigueur, une pêcherie, une tempête, un combat. Ses héros font leur première escale à Médamothi. On croya.t cette île imaginaire. En quelques lignes de démonstration, M. Lefranc nous prouve qu'elle n'est autre que Terre-Neuve, où les marins basques et saintongeois allèrent pourchasser la baleine, quand elle eut quitte les eaux d'Europe. Les gloses abondaient au sujet de l'épisode du Physetère, ce monstre souffleur, aperçu dans les parages de l'Ile farouche « jectant eaulx de la gueule en l'air devant soy ». Les tenants de l'interprétation allégorique y voyaient le symbole de l'abstinence quadragésimale bafouée par la libre pensée pantagruélique. Tout simplement !
Au risque de nuire à la réputation d'anticléricalisme de Rabelais, M. Lefranc nous invite à voir dans ce passage la description, très minutieuse et très technique, d'une pêche à la baleine. Ainsi procèdent encore les romanciers populaires qui veulent vulgariser les merveilles de la science et de l'industrie. Mais que les bonnes gens se consolent, s'ils veulent quand même un Rabelais sybillin. On va leur prédire bien autre chose que la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
A peine débarque à Terre-Neuve, Pantagruel est rejoint par Malicorne, l'écuyer tranchant de Gargantua, qui navigue sur la nef Chélidoine, dont une hirondelle égayé la poupe. 11 amène avec lui le- « Gozal, céleste messaigier », dérobé au colombier de Touraine où il