T.ES NAVIGATIONS DE PANTAGRUEL
couvait ses pigeonneaux. Pantagruel, « l'ayant faict démailloter, lui attacha es pieds une bandelette de taffetas blanc; et sans plus différer sus l'heure le laissa en pleine liberté de l'air ». Ici Rabelais prophétise l'application de la colombophilie au service postal. Pour comble de divination, il place le départ de son gracieux Gozal dans les parages qu'a choisis justement la Compagnie transatlantique pour le lâcher des pigeons voyageurs. Cela n'est pas pour surprendre notre ami Lefranc qui voit aussi en Rabelais le promoteur des trottoirs roulants de notre dernière Exposition universelle. On ne l'accusera pas d'amoindrir en son auteur le voyant de l'avenir.
Il est délicieux de se promener, sous la conduite de cette érudition ingénieuse et souriante, dans ce vaste domaine de la pensée rabelaisienne où une piété maladroite risquait de nous égarer. A comprendre à quel point Rabelais vécut dans le siècle et fut un conteur, aussi jaloux d'enseigner que de divertir, on se prend à l'aimer d'un nouvel amour, tout aussi fervent que l'ancien, mais plus familier et plus filial. Pantagruel, ainsi commenté, repose de Nietzsche, Et se reposer de Nietzsche, de temps à autre, c'est le délice de l'esprit français.
La Maison de Juliette
Il n'est pas défendu de chercher une diversion aux nouvelles sinistres qui nous parviennent en ce moment des quatre coins du monde. Ce ne sont que crimes et catastrophes, révolutions sans génie, égorgements absurdes, sacrifices stériles de vies humaines, tout un atrocecauchemar. On n'ouvre plus un journal qu'en tremblant d'y trouver le récit brutal d'une sottise ou d'un forfait. Cependant une bouffée d'air nous vient d'Italie. C'est une terre heureuse et l'antique berceuse de la douleur. Tandis que la monarchie de Savoie se réconcilie tout doucement avec le Saint-Siège, les municipalités d'outre-mont charment poétiquement leurs loisirs. Une dépê:he qui se dissimule modestement à la troisième page, nous apprend ceci : la maison de Roméo et Juliette, mise aux enchères au prix de 7.000 francs, a été achetée 14.000 francs par la ville de Vérone.
C'est là un tout petit événement, et qui donne peutêtre à sourire, mais ils ne sont que trop rares, de nos iours, les événements dont on sourit.
Il faut louer grandement la municipalité véronaise de marquer ainsi qu'elle honore la Légende au-dessus dos contingences de la vérité. Jusqu'ici nous feignions de croire à la vie charnelle des deux amants parfaits, pour ne point contrister ni le cicérone qui désignait dans la via Cappello le balcon de leurs adieux, ni le vieux custode du vicolo San Francesco al Corso qui faisait admirer aux visiteurs du couvent le sarcophage où dormit Juliette sur un lit de marbre rosé. C'est à peine si quelques dames indiscrètes osaient hasarder cette question frivole : « Ont-ils vraiment existé ? > — Une certaine crédulité s'impose aux voyageurs qui savent vivre, comme un devoir élémentaire de courtoisie. Au château d'If, la civilité ordonne de se laisser montrer, sans mot dire, les cachots d'Edmond Dantès et de l'abbé Faria, Et d'ailleurs on ne va pas à Marseille pour se retremper dans la vérité.
Donc, d'un geste gracieux mais décisif, le syndic de Vérone installe Roméo et Juliette au cœur de l'histoire. Demain, un tourniquet fonctionnera à la porte de la maison des Capulets ; des agents commissionnés témoigneront, avec moins de désintéressement mais plus d'autorité que Baedeker, d'une réalité dont ils subsisteront. Je m'en réjouis sans arrière-pensée, et tout sera pour le mieux si la critique historique a le bon goût de s'abstenir dans les deux sens.
Je redoute surtout un excès de zèle de la part de l'érudition locale. Si d'aventure un heureux chercheur allait découvrir dans les archives des Scaliger quelque document authentique, ce serait d'une désespérante mélancolie. « Tant que Vérone gardera son nom, conclut le vieux Montague de Shakspeare, il n'existera pas de figure plus honorée que celle de Juliette, loyale et cons-
LA MAISON DE JULIETTE 26g
tante. » Mais si ce fantôme adorable s'avisait de montrer ses papiers, la poésie prendrait le deuil. L'existence de Juliette fournissant un sujet de thèse doctorale, quelle profanation ! J'aime mieux verser de confiance una lira au service des monuments historiques de l'Italie et garder tous mes doutes en compagnie de toutes mes chimères.
Il ne faut toucher que d'une main légère à ce groupe fragile. Je me souviens d'un livre charmant, publié il y a vingt-cinq ans environ, par M. Henry Cochin, chez l'excellent Etienne Charavay, Il s'était fondé alors, dans un coin provincial de Paris, sous le patronage spirituel d'Anatole France, une libreria qui ressemblait moins aune entreprise commerciale qu'à une académie toscane de platoniciens. On s'y retrouvait, vers cinq heures, pour organiser une réforme de la librairie ; Robert de Bonnières y représentait les passions du siècle. C'était une tentative pour être goûtée par deux cents personnes qui, étant toutes amies de la maison, recevaient à titre gratuit le service des œuvres. Je crois me souvenir qu'elle n'enrichit point Charavay ; j'ignore d'ailleurs pourquoi.
Parmi les livres tout aimables qui sortirent de cette officine ingénue, celui de M. Henry Cochin demeure un modèle de sagesse et de goût. Il nous donnait la version, pieusement fidèle, de l'Histoire nouvellement retrouvée de deux nobles amants avec leur mort pitoyable arrivée jadis dans la cité de Vérone au temps du Seigneur Bartolonimeo Délia Scala, par Luigi da Porto.
M. Henry Cochin, inconsolable de n'être pas né au temps de la Renaissance, commentait le nouvellier de Vicence avec un zèle ardent et discret. Son secret désir était que Roméo et Juliette eussent vécu de la vie péris-
sable au siècle de Dante, mais il se gardait d'insister sur ce point secondaire. En homme prudent et qui sait tout le prix du mystère, il s'interdisait d'intervenir entre le professeur Torri et le professeur Tedeschini qui disputaient pour ou contre la réalité des amants de Vérone et se gourmaient vilainement sur leur tombeau, M. Cochin affirmait seulement que dans l'Italie du moyen âge des êtres humains s'étaient haïs de maie haine et égorgés avec complaisance ; il acceptait aussi comme très probable qu'à la même époque des jeunes gens des deux sexes avaient pris plaisir à se rechercher.
La récente décision du Conseil municipal de Vérone m'a fait relire la nouvelle de Luigi da Porto dans l'élégante édition de M. Cochin. C'est un chef-d'œuvre, un diamant pur. Le conteur était bien digne de l'histoire. Un brave homme et un homme brave que ce lettré qui allait guerroyer vaillamment contre les reîtres de l'Empereur. Un coup d'estocade assené par un Allemand osa défigurer ce beau soldat. Retraité à vingt-six ans, misérable, infirme. Luigi avait dû quitter les jeux des armes pour ceux de l'esprit. L'ancien capitaine, familier du cénacle galant d'Urbino, s'était passionné pour les lettres courtoises. Il était amoureux sans relâche et il semble que les dames l'aient dédaigné. « Il me convient bien, soupire-t-il, à moi qui suis malheureux, de disserter sur les aventures de deux amants infortunés. » Tandis que Luigi da Porto menait campagne dans le Frioul, un archer véronais, nommé l^ellegrino, lui avait narré pendant une étape l'idylle cruelle de Romeo .Montecchi et de Giulietta Cappelletti. Sans autre littérature que celle du souvenir, Luigi