ISOLDE ET TRISTAN 3I
M. Schuré le raconte avec une sorte de gêne, Wagner cessa d'être persécuté. Il triompha, j'allais écrire ce mot hideux : il réussit. Il devint le favori d'un roi de théâtre. 11 se maria. On le vit riche, acclamé, gorgé, presque souillé de bonheur humain. Cependant M""^ Wesendonk menait là-bas, dans la maison lointaine, sa nostalgique existence d'oiselle blessée, tombée d'un nid d'aigle. Voici le pire : Wagner lui fit, avec sa seconde femme, une visite de noces, et cela, vraiment, c'est trop de prose pour dernier chapitre d'un tel poème. La réalité a d'injurieuses revanches. Quand on joua enfin Tristan, à Munich, Wagner crut devoir inviter Mathilde. « Ne viendrez-vous pas, chère amie ? » lui écrivit-il. Elle n'y alla pas.
Nous savons comment elle s'est vengée. Quand elle mourut, il y a deux ans, au bord d'un petit lac romantique, elle ordonna à ses héritiers de publier les lettres et le journal où Wagner lui avait confié l'âme de son âme. Elle n'avait rien dit de son vivant, mais elle voulait qu'on sût, après sa mort, qu'Isolde avait existé et que c'était elle. Elle aura eu la meilleure part. L'humanité pensante l'adopte et la remercie.
Sur le terrible livre que nous lui devons, on lit ces lignes : « La famille Wagner renonce aux droits d'auteur. » Cette discrétion sera goûtée.
O grands hommes, pourquoi ne mourez-vous point le soir du jour où vous êtes visités par le divin ?
Tristan et Madama Marke
On ne se souvient plus guère aujourd'hui du Dictionnaire Douillet, qui fut en son temps quelque chose comme le Didot-Bottin de la gloire. L'honnête esprit qui conçut cet almanach de la pensée aimait à diviser la carrière d'un homme de génie en trois périodes : la première, où il se cherche ; la seconde, pendant laquelle il se trouve ; la troisième, où il se dépasse. Bouillet faillit créer ainsi une loi de la critique à l'usage des classes moyennes ; ce sj'Stème de mensuration spirituelle fit fureur dans les pensionnats. Son succès ne lut pas durable. Nous avons aujourd'hui la psychologie moins ingénue. Si tout indique que nous valons, moralement, moins que nos pères, nous voulons être plus intelligents qu'eux. 11 est des cas où la compréhension consiste à sentir qu'on ne comprend pas. Nous avons pris d'abord l'habitude, puis le goût du mystère; un peu d'effarement ne nous déplaît point.
Comment le brave Bouillet ferait-il pour appliquer sa méthode à cette période de la vie de Richard Wagner
qui va de l'automne de 1859 à l'été de 1862? La Correspondance, dont M. Georges Khnopff poursuit la publication dans la Revue de Pai-is, nous donne le spectacle d'un homme qui semble se perdre, après s'être trouvé. C'est cela, en effet, dans une certaine mesure, et c'est aussi tout le contraire. Lisez ces pages, si vous tenez à constater une fois de plus que l'action n'est pas la sœur du rêve ; vous savourerez, dans toute son amertume, cette vieille vérité.
A qui ces lettres de Paris et de Vienne sont-elles adressées ? A Elle. A l'Isolde lointaine et omniprésente des nuits de Venise, à cette Mathilde ^^'esendonk, restée seule dans l'Asile dévasté. — Nous avons essayé ici même de soulever un coin du voile qui recouvre ce poème de douleur. — Une heure d'extase chez deux amants surhumains, égaux en noblesse, lui par le rêve, elle par la passion, et soudain, chez tous deux, la nausée du crime. Entre eux, point de Mélot qui trahisse, point de Marke qui reproche et qui sépare. 11 a suffi qu'un spectre surgisse, l'Honneur. Une dernière étreinte, farouche, violente, délicieuse et atroce. Puis, le brusque adieu de deux âmes qui s'amputent l'une de l'autre dans l'ivresse du renoncement. Après le sacrifice ainsi consenti, jamais ils n'avaient été ni si loin ni si près l'un de l'autre. Ils s'étaient fuis pour s'aimer mieux. Ce fut sublime.
C'était trop beau ! Pour ne point descendre d'une cime si haute on ne peut que mourir. Ils vécurent. La vie, après avoir soufllé sur leur autel un veut de tempête, en éteignit peu à peu la llamme, patiemment,
longuement, sournoisement, sous la quotidienne petite pluie des choses. Nous fouillons à présent les cendres froides, et c'est d'une mélancolie désespérée.
Lui, à Venise, d'abord stupéfait pui§ indigné d'être prisonnier d'une douleur humaine, rompit sa chaîne et s'évada dans l'Art. Sa souffrance s'évanouit en beauté. Ce qui pour elle avait été un poison pour lui fut un baume. 11 s'était écrié, en quittant l'Asile : « Démon, deviens dieu ! » 11 se fit dieu pour exprimer l'inexprimable ; il s'apaisa en chantant. Ce fut une cure de génie. « O Nature, dit F'aust, je voudrais n'être plus qu'un homme devant toi ! » 11 épuisa dans l'OEuvre tout ce qu'il y avait en lui de divin. Le dernier chant exhalé, le prodige créateur accompli, il rentra dans notre humanité comme on entre en convalescence. Il n'était plus qu'un homme désormais. L'univers y a gagné un chef-d'œuvre ; lui, il s'appauvrit de tout le trésor dont il nous dota. En Tristan est enseveli et embaumé le plus pur de lui-même.
Il serait puéril de le lui reprocher. Que demander de plus à une créature mortelle, qui s'est guérie d'une torture, héroïquement voulue, en augmentant la beauté du monde? On ne meurt d'amour que dans les légendes. Mais, malgré tout, nous en voulons secrètement à ce poète de n'avoir pas suivi son héros au ciel de la joie douloureuse, d'avoir accompli son temps sur la terre, oublieux et consolé. Si de démon il s'était fait dieu, le dieu redevint trop homme. Peut-être devrions-nous l'aimer davantage d'avoir fini par ressembler à l'un de nous.
Où peut aller vivre un dieu qui s'humanise, sinon à Paris, la ville humaine? Déjà, de 1839 à 1842, Wagner, en pleine crise démoniaque, l'avait habité, ce Paris
envié et maudit, alors qu'il rêvait modestement d'égaler Meyerbeer. Inconnu, bafoué, ravalé à des besognes de scribe et d'arrangeur, il y avait connu, pendant trois ans, l'abandon, le mépris et la faim. Un jour, il s'était enfui, la main sur les yeux, vers l'Allemagne, douce patrie du Rêve. Sa douce Allemagne lui avait été pire. Aujourd'hui encore, il en était banni. « Je suis, disait Berlioz, le seul Français qui entende mes œuvres. » A\'agner répondait, en grinçant des dents : « Moi, je suis le seul Allemand qui n'entende pas les miennes. » — Il était las. Il voulait s'entendre.
Ne l'oublions pas, c'était un musicien que ce poète. Et surtout, par-dessus tout, un fils du théâtre, presque né sur la scène, respirant depuis le berceau une atmosphère lourde de beaux mensonges, ayant grandi sous un ciel de toiles peintes. La folie du tréteau était en lui. A Zurich, il avait conçu l'Œuvre ; à Venise, il l'avait créée. Désormais, revenu de deux abîmes, celui de l'amour et celui du génie, ayant sondé les deux gouffres, il aspirait à se juger lui-même. La soif le dévorait de la gloire. Il s'assit à l'avant-scène, à défaut d'un trône.
Son art, solitaire et libre tant qu'il demeure dans l'extase créatrice, devient, dès qu'il consent à se réaliser, le plus dépendant des servages, la chose même des foules, un duel inégal, un métier cruel. Wagner accepta désespérément les misères de la vie d'auteur. 11 se jette dans la cohue à plein corps ; il entreprend la séduction de la \'ille où se fondent les fortunes, avec une gaucherie héroïque et une furieuse candeur. « Il a toujours
été dans ma nature de passer rapidement et fortement d'un extrême à l'autre. » Il veut être joué, à tout prix. Et pour y parvenir il vendrait son âme.
Il ne l'a pas vendue, parce qu'elle était de celles qui ne trouvent point d'acheteur. Au vrai, il l'a offerte, la rage au cœur, mais en essayant de sourire au client. Il sait ses poèmes intraduisibles, et, à peine arrivé à Paris, s'inquiète d'un traducteur pour Tannhœuser. Il s'installe confortablement dans sa misérable vie nouvelle, cherche un appartement, un piano, un domestique mâle et un poète français. On lui en propose quelques-uns, de tempéraments variés; il choisit Nuitter. Le bon Nuitter, qui s'appelait Truinet, correct, paisible, consciencieux, affable, cachait une âme sans orages sous une redingote de quaker théâtreux ; il dosa les syllabes avec un zèle effaré. Quarante ans après, il en frémissait encore. Nuitter n'était pas dépourvu de psychologie : il conserva de Wagner le souvenir d'un compositeur original, qui avait des idées systématiques et l'humeur atrabilaire. Il devança Bcuillet.
Wagner se laissa dire qu'il était indispensable de donner des concerts. Il en donna. Il découpa le pain de communion, le servit en tartines sur de jolies assiettes, pour exciter l'appétit des convives et leur donner l'envie du festin complet. Le Prélude de Tristan, exécuté devant un public digne de l'entendre, s'acheva dans des cris d'enthousiasme. Ce fut presque une minute de joie. Mais notez ce hoquet de dégoût : « Figurezvous qu'au premier concert j'étais distrait parce que certain receveur général n'était pas arrivé de Marseille ! » Le Mécène au rabais daigna venir et Wagner dina avec lui chez Mirés ; ils se comprirent mal. On essaya du maréchal Magnan qui fut courtois, sans
imprudence, « Ses paroles m'ont vraiment surpris », avoue Wagner. Le maréchal n'était pas, comme Nuitter, un homme de lyrisme. Le Jockey-Club exige un ballet, sous peine de s'abstenir. Ils l'auront, leur ballet, puisqu'il le faut ! Toute une lettre nous conte la mascarade, imaginée en hâte pour ravir le monde du sport dans un Vénusberg de mardi-gras. Mais le cœur flétri déborde. « Nul ne pourrait, gémit Wagner, sonder le gouffre amer qui se creuse dans mon âme ! »
Et tout cela pour être sifflé !
Etonnez-vous qu'il ait haï en nous les témoins de heure la plus vaine et la plus humiliée de sa vie. En lisant ces lettres, on lui pardonnerait d'avoir ri de nos larmes, au jour du grand deuil. Pour ne pas nous conquérir, il s'était découronné.
Cependant, entre une séance d'arrangement avec Nuitter et une audition chez Carvalho, il écrivait à Mathilde. Elle faisait les lendemains de Mirés. L'abandonnée errait au bras d'Otto, en Sicile, à Naples, à Rome ; tandis qu'il trépignait dans la ville de l'action, elle s'agenouillait devant les ruines. II ne l'oubliait pas. C'était pire ; il l'appelait « ma chère enfant ! » Dans l'Asiie, il répandait son âme à ses pieds ; maintenant il la mettait au courant de ses démarches... Quel quatrième acte, après la terrasse de Karéol ! Voit-on Tristan guéri, allant aux eaux, reprenant du service, Tristan rappelé à l'activité, tandis que Marke conduit Isolde à une cure d'air ! Rêve-t-on les lettres de Tristan à Marke! Elles existent. « Figurez-vous que cette fois j'ai tout uniment oublié l'anniversaire d'Otto ;
je savais bien que c'était en mars, mais le jour ? Je n'avais du reste rien de convenable à lui offrir. » Il était atrocement poli. « Compliments à Otto » est une de ses formules coutumières. J'imagine qu'EUe eût préféré un coup de poignard. Antony, au moins, assassinait. . .
Voilà ce que les sortilèges du théâtre peuvent faire d'un surhomme. Il avait bu le même philtre que Siegfried et ne se souvenait plus. « Tristan reste pour moi un miracle. Comment ai-je pu faire quelque chose de semblable, je le comprends de moins en moins, v
Mathilde, elle, le comprenait toujours.