‹ Au milieu des hommesChapitre 65 sur 69 · LART DE S UNIFIER · texte numérisé non relu

LART DE S UNIFIER

déisme sectaire, de ses querelles de ménage avec les princes et les prêtres, de ses tentatives souvent maladroites, de ses complots manques, des orages de sa vie tourmentée, de son martyrologe et de son triomphe, l'histoire ne retient que deux épithètes. Si elle en ajoutait une autre, elle craindrait de dénaturer l'hommage et d'amoindrir l'éloge.

Décidément, quoi qu'en dise le « parti socialiste unifié » de l'Yonne, il existe peut-être « une communauté d'intérêts entre les habitants d'un même pays ». D'après les nouvelles qui nous parviennent à la dernière heure, cette assertion serait inexacte. Un récent meeting la qualifie même de « mensongère ». Tu badines? comme on dit dans notre Sud-Ouest. Ils vont bien dans l'Yonne collectiviste, quand ils s'unifient... Pendant que nous y sommes, si nous ne les laissions pas garder pour eux seuls le privilège de s'unifier!

De la véracité des Mémoi

C'est un lieu commun d'histoire littéraire que les Français excellent dans les Mémoires. — A vrai dire, quel est donc l'exercice de littérature où le génie de notre race n'ait pas excellé ? — Nous naissons conteurs et psychologues ; sous prétexte de nous avouer nousmêmes, nous avons, de tout temps, pris plaisir à raconter les autres. Cet art si national des Souvenirs est daté du seizième siècle. Les acteurs du drame humain devinrent alors plus conscients et plus vains de leurs rôles ; d'énergiques individualités s'épanouirent, qui se placèrent au centre du monde. Le seigneur de Fleurange, prisonnier dans la citadelle de l'Ecluse, écrivit les choses mémorables advenues de son vivant «pour passer son temps légèrement et n'estre oiseux ». Sans y prendre garde, il créa un genre dont il donna le primitif chef-d'œuvre. Vint notre Montluc, qui, en sa qualité de Gascon d'Armagnac, choisit la première place, pour imiter César, et n'en délogea plus. Dès lors il n'est plus d'époque qui ne compte ses mémorialistes, hommes d'épée, de robe

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OU de plume, ayant tous un peu de bien à dire d'euxmêmes et beaucoup de mal de leurs semblables. Les Vies se multiplient; on les écrit pour composer son personnage et pour garder son nom de vieillir. Ces aveux directs, sinon véridiques, trouvent un public impossible à lasser chez le peuple le plus curieux, le plus sociable et le plus médisant qu'il y ait au monde. Maintenant la bibliographie des Mémoires menace d'encombrer l'histoire française et de l'obscurcir. L'abondance de ces témoignages contradictoires peut amuser le juge; elle l'oblige par contre à ne plus juger. Comment discerner celui qui dit vrai ? ils ont tous prêté serment de véracité ! — Hélas ! ils mentent tous, avec autant d'audace que de candeur, et c'est cela peut-être que nous aimons en eux. . .

Les pires, et les plus divertissants, sont les politiques sur le retour, qui s'en prennent de leurs crimes ou de leurs sottises à l'espèce entière et, dans la coulpe universelle, ne voient qu'eux d'innocents. Nul, parmi ceuxlà, n'a dépassé Retz en cynique confiance dans la crédulité du lecteur. 11 en conte à la postérité, comme il en contait aux Précieuses, à la Reine, aux Princes, au Parlement et au peuple gobe-mouches des barricades de la Fronde. De là vient l'immortel prestige de son livre. Weiss ne se lassait point de le relire : il y trouvait de tout, disait-il, et le raccourci de l'humanité. Weiss était, lui aussi, un ancien frondeur que la politique avait déçu et dont les enthousiasmes d'antan s'étaient évanouis en repentirs. Amsi que Gondi, il avait, tout en scandalisant la Couronne et en recherchant les.dames

galantes, ardemment désiré être ministre. Parvenu à l'âge de la goutte et des remords, il trompait sa nostalgie du pouvoir en remplissant des missions officieuses. Tous deux possédèrent tous les genres d'esprit, sauf l'esprit de conduite, et beaucoup plus d'intelligence qu'il n'en faut pour l'action, avec le don de s'amuser des hommes, le goût des révolutions populaires et le démon du style. L'un et l'autre ont tout manqué de la vie publique et^ pleins de rêves de fortune, sont morts vaincus et sans crédit, condamnés à ne survivre que comme écrivains. On s'explique la tendresse de Weiss pour ce brouillon de Goadjuteur. Il ne l'aimait tant que parce qu'il le pénétrait et se savait plus apte que quiconque à n'être point dupe de ses effronteries. Sous les oripaux cornéliens il discernait le drôle, et lui pardonnait de bon cœur, pour s'être diverti de ses grimaces. Mais pour un Weiss, clairvoyant et informé, combien d'autres risqueraient d'errer en cherchant dans le fatras de Retz autre chose que de piquantes impostures! Après avoir entendu les commérages du Goadjuteur, on conclut, tout compte fait, que c'est Mazarin qui fut le brave homme et le bon Français. La vérité arrive quand même au but, mais elle revient de loin, et par quels sentiers !

La Rochefoucauld, avec ses airs d*Alceste, n'écrit ses Mémoires que pour duper l'avenir et régler la comptabilité de ses rancunes. Gonspirateur assagi, lion domestiqué, las jusqu'à la nausée de tout et de tous, et plus encore de lui-même, il donnait, au soir de sa vie, dans la morale et la friandise. Après une dînette de confitures chez la benoîte M"* de Sablé, devenue gastronome et janséniste, il se mirait, toutes portes closes, dans sa jeunesse, afin de tromper son dégoût. Il a voulu per-

suader aux âges futurs que sa démence cachait un dessein et qu'il y avait eu une pensée profonde dans ses prouesses de féodal impulsif. Il en fut pour ses frais de confidences ; nous le lisons parce qu'il est un maître de la langue, mais sans croire un mot de son apologie. Nous savons de reste qu'il fît la guerre civile et faillit périr à la porte Saint-Antoine parce qu'il était amoureux comme un page. Si frivole que soit la raison, comme elle a le mérite d'être claire, et par-dessus le marché éternelle, nous la tenons pour bonne, et elle nous suffît. Toute cette comédie héroïque, ces chevaucTiées de capitan, ces pastorales sanglantes, tant de douleurs et tant de colères aboutirent à un succès de librairie classique et à une immortalité de Sorbonne. Le Duc rêvait autre chose quand il caracolait derrière Condé.

Nous ne croyons pas qu'il existe au monde un homme assez dénué de psychologie pour accorder la moindre créance aux assertions de Chateaubriand. Le charme des Mémoires d'Outre-Tombe est surtoutfait delà méfîance enchanteresse qu'ils inspirent. Ici le hâbleur a tant de maîtrise que nous lui garderions rancune si par mégarde il disait vrai. Une jolie personne, qui fît les derniers dimanches du grand Vicomte, M"" Prudence de Samans, a dit de lui, dans une phrase inoubliable : « M. de Chateaubriand avait le transport agréable et les dents très belles. » Cette confîdence démontre une fois de plus la profondeur de celte parole de Marie Duplessis, qui fut la Dame aux Camélias : « J'aime à mentir, parce que le mensonge blanchit les dents. »

Il va sans dire qu'il est des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la confirmer. Il peut arriver qu'un mémorialiste n'écrive point en vue de tromper l'avenir. Pas plus tard qu'hier ce personnage extraordinaire s'imposait à notre respect. Les Souvenirs de jeunesse, de Scheurer-Kestner, laissent au lecteur une impression insolite de confiance et de sécurité. Est-ce à dire que tout y soit strictement vrai ? Non certes, l'auteur étant homme de parti et de passion. Mais tout, jusqu'à l'injustice, y est sincère. Celui-là du moins n'a jamais menti.

Scheurer-Kestner a laissé de volumineux Mémoires, dont quelques pages seulement, les moins irritantes, nous sont révélées aujourd'hui. Livre sévère, un peu tendu, sans littérature, et de la moralité la plus haute. On surprend là une conscience et une volonté.

En fermant ce livre, on songe à la Vie qu'Agrippa d'Aubigné écrivait pour édifier ses enfants. Les deux hommes, celui de jadis et celui d'hier, se ressemblent par plus d.'un trait et le paradoxe de leur parallèle serait amusant à développer. Quand d'Aubigné composa sa Vie, il survivait à son siècle et parlait de passions depuis longten;ps abolies; il revenait d'un autre monde, avec des costumes et des croyances oubliés. Il datait de la Saint-Barthélémy, comme Scheurer date du 2 Décembre. Le philosophe intransigeant et le huguenot inflexible ont la même majesté démodée ; le royalisme de l'un ressemble, pour la raideur dogmatique, au républicanisme de l'autre. Ils furent tous deux de rudes partisans, d'un maniement incommode, d'un commerce malaisé, d'une vertu rare, moins adroits que fidèles. D'Aubigné confesse fièrement qu' « il se rendait ennuyeux par advertissement à tous ceux qui manyoient les affaires ». C'est une

attitude aussi peu goûtée dans les couloirs des assemblées parlementaires qu'aux antichambres des défunts rois.

Scheurer-Kestner a fait toute sa vie de la politique, mais il semble bien qu'au fond de son âme il ne l'ait aimée que médiocrement. Son originalité principale, et qui le singularisa dans son parti, fut d'avoir refusé avec obstination de faire partie d'aucune com'oinaison ministérielle. Il s'en vante ingénument, sans réfléchir qu'après tout la politique c'est le pouvoir et qu'il n'y a point de honte à gouverner. Mais du moment qu'on ne conspirait plus et qu'on ne risquait plus la prison, il se passionna de préférence pour la chimie. « Je suis, dit-il. resté par goût dans les eaux moyennes. Jamais je n'ai eu le prurit du pouvoir, sachant trouver un bonheur relatif, mais suffisant pour un homme bien équilibré, dans le travail, l'étude et les joies même limitées de la famille. J'ai résisté à la tentation de devenir un personnage politique, tout en me rendant compte que si j'avais appliqué mes efforts à atteindre ce but, j'aurais pu devenir un ministre médiocre, comme l'ont été, le sont et le seront presque tous les ministres. Mon instruction eût été suffisante, suffisante aussi ma facilité d'élocution. Mais mon ambition ne l'était pas. » — L'homme tout entier se montre dans ces lignes : beaucoup de modestie dans l'orgueil, le sens droit des choses, une franchise âpre et le besoin de mordre en passant. Scheurer avait la dent cruelle; plus d'une vanité s'est repentie de s'être trouvée à la portée de ses crocs. On s'explique que la publication intégrale de ses Mémoires soit retardée de quelques années. A l'exemple encore d'Agrippa d'Aubigné, il n'épargne personne, et ses amis moins que les autres, par dépit de ne point

les trouver parfaits. Ce n'était pas un homme de dîners.

Loyal et zélé plutôt que docile, grognant souvent, servant bien toujours, il a suivi Gambetta comme Agrippa suivit le Béarnais. Le Roy disait à son malgracieux compagnon de jeunesse : « J'ai à cette fois besoin de votre rude fidélité, » Le souple chef aux ressources infinies, l'homme de forum habile aux manœuvres savantes, le Latin fécond en stratagèmes savait bien qu'à certaines heures le dur Alsacien serait de ceux qui valent une armée. Henri IV ne pouvait se passer des coups de boutoir de son huguenot d'un autre âge, Gambetta se laissait morigéner par son grondeur sincère; il n'eût rien osé de décisif sans l'avis du dernier député d'Alsace. Gambetta donnait beaucoup de poignées de main et très peu d'étreintes. Il déjeunait avec le monde entier et gardait certains hommes en réserve pour les tâches suprêmes. Scheurer-Kestner était de ceux-là*

Nous conseillons la lecture de ce livre aux sociétés amicales d'instituteurs. 11 ne s'y trouve pas, nous l'avouons, l'ombre même d'une théorie pacifiste. Les Souvenirs de Scheurer-Kestner s'arrêtent en 1 87 1 , quand la plaie saignait au grand jour. Lorsqu'il mourut, elle saignait encore au fond de son cœur. Ce savant, qui chérissait la paix, aurait su, sans pâlir, y renoncer. 11 serait sot de penser que cet homme de foi rigide est le fantôme d'un temps disparu. Le snobisme qui consistait, hier encore, à nous calomnier nous-mêmes vient en quelques semaines de se ridiculiser pour longtemps.

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Je cherche l'épigraphe liminaire qu'on eût pu mettre à ce livre honnête et salubre; je la trouve à la fin d'un sonnet de d'Aubigné, un peu maussade, obscur et sans grâce, dont les deux derniers vers sont de toute beauté :

Celui déguise sa parure

Qui est déguisé de nature;

Qui d'un masque veut tromper l'œil

Peut aussi masquer son couiage.

Heureux qui comme le visage

Peut montrer le cxur au soleil l

Entre Races Latines

Tout est théâtre en cette saison d'été. Hier les fêtes d'Orange groupaient les félibres au pied du vieux mur et des orgies de lyrisme gréco-latin succédaient aux « apéritifs d'honneur ». Partout la spiritualité des anciennes provinces ressuscite en poétiques solennités. Après la Lorraine, voici que la Normandie elle-même, devenue rêveuse, se plaît à la mélancolie des souvenirs. Les contrées de langue d'oïl rivalisent d'ivresse bachique avec les pays méridionaux. Le Nord bouge! Aussi, dès la rentrée des Chambres, une Commission se réunira-t-elle, nombreuse et zélée, avec le mandat d'arracher l'âme moderne à l'obsession de Viens, poiipoule! II appartiendra à cette Commission de nous rendre le besoin des religions d'art. Elle y parviendra, soyez-en sûrs, avec de la persévérance, des idées simples et une légère augmentation de crédits.

C'est que le peuple de France aime les spectacles d'un immémorial amour. Il en lait ses délices depuis le jour

OÙ le drame de la Messe franchit le porche et s'en vint figurer au grand air. Notre folie du théâtre date des balbutiantes tragédies pascales, des premiers Miracles où les Puys exaltèrent Notre-Dame en langue vulgaire, de ces Actes des Apôtres qui suspendaient pendant quarante jours l'activité des cités marchandes ; elle date de huit cents ans et de toujours. Nous sommes une vieille race sociable qui mit de tout temps sa joie la meilleure à se divertir collectivement. L'énorme clientèle des humbles, vibrante et crédule, a peu change de nervosité depuis les âges féodaux. Le public des Mystères est encore là, fidèle aux goûts ancestraux. Aux quatre coins du territoire, des Confréries de la Passion ne demandent qu'à se reconstituer. La seule différence qu'elles auront avec leurs devancières, c'est qu'elles interpréteront moins dévotement les légendes sacrées et préféreront les palmes académiques aux indulgences. Mais c'est la même ferveur, avec des aspirations moins ingénues.

La question du théâtre populaire n'est donc pas insoluble. Toutefois elle ne sera résolue qu'en dehors de cette poignée d'individus, pourris de lettres, qui prennent pour des lois d'esthétique les dégoûts qu'ils échangent les soirs de première. Aux représentations gratuites du 14 Juillet, la Favorite et le Bossu conservent tout leur pouvoir d'enchantement. La foule a des réserves inépuisables d'admiration vierge. Elle ignore les dyspepsies élégantes. Servez-lui de fortes nourritures, elle se les assimilera si-mplement. C'est une question de candeur chez les uns et de génie chez les autres. Il n'est interdit à personne de tenter la création du Mystère moderne. En attendant le chef-d'œuvre de nos rêves, l'ancien Beau est là, qui sauia suffire à réveiller l'ardeur dionysiaque endormie dans l'esprit du peuple.

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