ENTRE RACES LATINES
Les bonnes gens ne souffrent pas, comme les habitués des répétitions générales, de la superstition des sujets nouveaux. Il est établi, paraît-il, qu'un juvrage dramatique mérite de sombrer si d'aventure il en rappelle un autre par quelque côté de son affabulation. L'exigence est comique che^ des gens qui se laissent docilement, tous les soirs, enfermer dans d'insalubres lieux pour s'entendre raconter le même adultère dont ils s'entretenaient, au cercle, pendant leur dîner. Il est admirable que nous ne soyons point las jusqu'à la nausée de comparer, d'une soirée à l'autre, les différentes manières qu'il y a pour un mari de tromper sa femme et réciproquement. Cette anecdote nous semble inédite, du moment qu'on prend soin de modifier la nuance des robes et la disposition des canapés. Dire que nous concevons un certain orgueil de la diversité de notre théâtre! Les Grecs, eux, assouvissaient toutes leurs curiosités passionnelles avec cinq ou six histoires tragiques dont ils défiaient les bons auteurs de les lasser. Mais à Athènes, tandis que l'affiche semblait la même, l'émotion se variait à l'infini. Il n'y a guère aujourd'hui que l'affiche qui change.
Aussi ne saurions-nous trop louer AL Mounet-Sully de croire encore à la jeunesse des légendes et à l'éternité du personnage de don Juan. Après Molière, après Byron, après Hoffmann, après Musset, après Mérimée, après tant d'autres, même après Mozart, le doyen de la Comédife-Française juge possible de nous émouvoir en évoquant l'image du bourreau d'amour. La constante fréquentation des chefs-d'œuvre a préservé Mounet- Sully de tomber dans l'illusion vulgaire qu'il existe en art des sujets nouveaux. J'ignore ce que nous réserve son drame, la Vieillesse de don Juan; j'imagine que ce
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sera un noble ouvrage, d'une poésie virile et d'un charme austère. Déjà l'Odéon et la Comédie se le disputent en toute courtoisie. Claretie a tranché la difficulté avec son despotisme coutumier, comme il sied à un administrateur qui croit à l'efficacité de la bonne grâce. Il tient le libéralisme pour une habileté et il n'a pas tort. Nous lui devrons d'applaudir Mounet au double titre de poète et de tragédien, quand il renouera la tradition des comédiens-auteurs, illustrée par Rosimont, par Brécourt, par Champmeslé, et par Molière. Je ne me réjouis pas moins d'avoir à applaudir l'administrateur : on me pardonnera d'avoir un faible poui' les hommes en place.
D'abord le don Quichotte de Richepm, puis la Vieillesse de don Juan, de Mounet-SuUy et Pierre Barbier : la Comédie revient aux thèmes éternels. II lui plait aussi de grossir encore notre dette intellectuelle envers l'Espagne. Nous sommes en compte courant depuis plusieurs siècles avec nos voisins d'outre-monts. Lors de la récente visite d'Alphonse XIII, il eût été joli de régaler le jeune souverain d'un festin de poésie hispanofrançaise. Avec le Cid et Hernani, de Corneille à Hugo, en faisant halte un instant chez Figaro, on n'aurait eu que l'embarras du choix. IMais quoi ! il est écrit là-haut que les galas officiels seront dépourvus d'ingéniosité.
Notre hôte dut subir F Etincelle qui, parmi les ouvrages de l'esprit humain, survivra comme celui de tous qui participe le moins de l'orgueil castillan. 11 s'inspire d'une autre conception de l 'amour courtois que celle dont raflolaient nos lointaines aïeules, quand elles lisaient