ENTRE RACES LATINES
VAtnadis, tout frais traduit de Montalvo. Cela ne diminue en rien le mérite d'une œuvre pour jamais installée au répertoire.
Ce serait un livre, bien digne de tenter un érudit qui serait homme de goût, qu'une histoire des échanges qui se sont faits, depuis la Renaissance, entre le génie de l'Espagne et notre génie. M. Morel-Fatio nous doit ce livre, dont il a écrit déjà plus d'un chapitre. Cette enquête, conduite par un savant tel que lui, serait flatteuse pour l'orgueil des deux peuples. Ceux qui croient à la suprématie civilisatrice des races latines verraient leur thèse s'étayer de preuves. « Mes Espagnes », disait Victor Hugo. II n'est pas un bachelier, qu'il soit de Paris ou de Salamanque, qui ne sache analyser l'influence du Romancero sur le Romantisme. Mais ce qu'il faudrait rigoureusement définir, c'est tout ce que doit aux Espagnes ce dualisme de l'esprit français, tantôt troubadour et tantôt trouvère, qui passa tour à tour du blasphème de l'amour au culte de l'idole féminine et sut se plaire aux gaillardises des Contes de La Fontaine en même temps qu'aux soupirs des bergers de l'Astrée. Si la joyeuseté de notre littérature a jailli du terroir, son héroïsme lui est venu par les Pyrénées. Peut-être que, sans l'apport ibérique, nous n'aurions été que de délicieux polissons.
Même dans les coulisses de la Maison de Molière, il ne faut pas trop médire de l'Hôtel de Rambouillet. C'est dans la chambre bleue de Catherine de Vivonne, initiée aux grandiloquences castillanes, que la littérature française devint une province de la politesse chrétienne. Pas un de nous ne s'aviserait de lire la Pastorale d'Honoré d'Urfé. Soyons sûrs que nous sommes dans notre tort. L'incroyable vogue de l'Astrée et son discrédit
d'aujourd'hui donnent à réfléchir longuement sur la vanité des succès de librairie. Une génération ne s'éprend pas d'un livre jusqu'à la folie sans avoir pour cela des raisons profondes, qui ne regardent qu'elle et qui demeurent valables, encore que la postérité n'y puisse rien comprendre. Nous n'exigeons pas des abonnés du Figaro qu'ils lisent l'Astrée; il leur suffira de ne pas trop mépriser nos pères d'avoir aimé par-dessus tout cette manière d'Espagne. George Sand a pensé s'y complaire. N'ayant presque rien de gaulois en elle, elle flairait là, avec sa subtilité féminine, comme le contrepoison des fabliaux. Si ridicules qu'aient été les précieuses dans leurs atours espagnolisés, elles ont préparé de leurs blanches mains le lit de Corneille. Notre grandesse poétique est, sinon la fille, du moins la nièce de la chevaleresque Espagne. Elle n'a pas à rougir devant sa tante.
C'est pourquoi nous reverrons avec gratitude Cer vantés et Tirso en visite chez notre Molière. Une revue de ceux de nos chefs-d'œuvre qui se réclament d'une origine castillane suffirait à remplir une saison de ce théâtre populaire qui, à défaut de budget, a déjà son public et son répertoire. La tentative ne manquerait pas de galanterie, au lendemain des fêtes qui se préparent, en notre honneur, à Madrid, pour le prochain automne. Rotrou, Corneille, Beaumarchais, Hugo ne nous en paraîtraient que plus nationaux. De toutes les musiques, la plus espagnole qu'on puisse entendre est celle de la Carmen de Bizet; cela n'empêchait point Nietzsche d"y trouver l'essence du génie mélodique de notre race. Nous ne disons pas cela pour que l'ombre du Surhomme