A SON BEAU-FRERE CAMILLE PAL
Londres, |jeudi 29 juin 4853.
Mon cher Camille, Soyez assez bon pour m’envoyer ma rente d Paris le 15 ou le 16 de juillet, Il est inutile del’envoyer plus
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tot. Je suis encore retenu ‘ici par une grande affaire musicale, Vous savez peut-étre déja que mon opéra a été donné sous ma direction samedi dernier a Covent-Garden et que je l’ai retiré aussitdt. On a bissé plusieurs morceaux, on m’a applaudi immensément, mais une bande furieuse d'Italiens, organisée depuis huit jours, est venue faire du scandale toute la soirée, malgré la présence de la Reine et de Ja famille royale de Hanovre. Et comme je sais, a n’en pouvoir douter, qu’elle continuerait chaque soir, jai retiré Pouvrage. C’est non seulement une question de vendetta musicale, mais une question de natio-
- nalité : les Italiens de Covent-Garden sont furieux
de se voir débordés par les étrangers, et j’ai, moi Frangais, cing acteurs frangais jouant dans mon opéra, plus deux Allemands.
Adieu; la vie est un combat, j’ai donné dans une embuscade,
Tout & vous.
Louis est en Ecosse sur son navire (le Corse). Le
voila enfin en train de faire sa carriére convenable-
ment.
P,-S. — Je ne resterai guére que huit jours a Paris, devant me rendre & la fin du mois & Baden-Baden pour le festival que je suis chargé d’y organiser,
Communiqué par madame Reboul.
A FRANZ LISZT
Paris, 10 juillet 1853.
Mon trés cher Liszt,
Un malentendu fort désagréable est cause que ta lettre du 3 mai est restée & Paris, of je la trouve & mon retour de Londres. Elle est affectueuse et charmante et m’a causé d’autant plus de plaisir que j/avais le coeur encore un peu oppressé des déboires que je viens d’endurer & Covent-Garden. Tu dois savoir déja qu’une cabale d'Italiens, déterminée, enragée, furieuse, s’était organisée pour empécher les représentations de Cellini: Ces drdles, aidés de quelques Frangais venus de Paris, ont chuté depuis la premiére scéne jusqu’a la derniére. Ils ont méme sifflé pendant l’exécution de l’ouverture du Carnaval romain, applaudie quinze jours auparavant & Hanover Square. Ils étaient décidés & tout, et la présence de la Reine, de la famille royale de Hanovre qui assistaient & la représentation, les applaudissements
de la grande majorité du public, rien n’a pu les —
contenir. Ils devaient continuer aux soirées suivantes et j’ai en conséquence retiré ma partition dés le lendemain. Il y avait des chuteurs italiens jusque dans les coulisses. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas perdu un instant mon sang-froid et je n’ai pas fait, en conduisant, la moindre faute, ce qui m’arrive rarement, A
une seule exception at mes acteurs ont été excel- 4 lents, et Vexécution des cheeurs et de Porchestre peut - compter parmi les plus brillantes. L’ouvrage a gagné beaucoup & cette épreuve; plusieurs détails dela par- tition ont été amédliorés, de petites coupures heu- BE reuses pratiquées et des effets de mise en scéne ajoutés, Je seraj obligé de te renvoyer les deux der- . niers actes pour que ton lent copiste puisse mettre en - A ordre tous ces changements. Je t’écrirai alors une
lettre explicative. Celle-ci a pour objet de te raconter
l’événement. Tamberlick a joué et chanté Benvenuto 5 de Ja plus noble et de la plus chaleureuse maniére ; Fe
il a surtout admirablement dit son dernier air: « Sur
les monts les plus sauvages » et son récitatif oa, en -montrant la statue ardente qui sort de son moule
brisé, il lit l’inscription latine :
Si quis te leserit, ego tuus ultor ero,
inscription qui se trouve en effet sur le Persée de Florence et que je lui fais jeter a la face de ses rail-
leurs & la derniére scéne,
Le Fieramosca(Tagliafico) a eu un véritable succés, | et le public a redemandé son air du second acte que —
les cris des cabaleurs m’ont empéché de répéter.
L’Aseanio était charmant (madame Didiée) et on a
bien voulu lui permettre de redire son air. Le grand
. final de la place Colonne, malgré sa complexité, a été parfaitement et trés clairement rendu, Aussi il faut
ajouter maintenant sur le titre de la partition : Tombée pour la seconde fois le 25 juin, etc... Vu des journaux anglais qui, en parlant des derniéres représentations de Weimar, disent qu’elles ont eu lieu sous la direction de l'intrépide Liszt. Eh bien, que cette nouvelle défaite de ton protégé n’dte rien a ton intrépidité : je t’assure que le Cellini est plus digne que jamais de ta protection, et tot ou tard, je Vespére, fera honneur a son patron. Plusieurs journaux anglais ont battu la campagne a son sujet, mais la grande majorité l’a soutenu: énergiqaement et stigmatisé cette lache intrigue comme elle le méritait. Ce sont le Morning Post, le London illustrated News, le Musical World, V’Atlas. Le Times a été assez pale, quoiqu’il ait dit la vérité sur la cause du scandale.
Les artistes de Covent-Garden et de la New Philharmonic Society ont voula me donner & cette occasion une preuve de sympathie, en se réunissant au nombre de deux cents pour organiser sans frais un immense concert & Exeter-Hall; ils ont formé un comité et ouvert une souscription pour les billets du concert, qui bientdt s’est élevée & prés de 200 livres sterling (5.000 francs); mais, faute de pouvoir obtenir la salle Exeter-Hall & ’époque ow le concert était possible, il a fallu renoncer & ce projet : les instrumentistes devant plus tard quitter Londres pour se rendre au Festival de Norwich. Alors, les souscripteurs ont déclaré ne vouloir pas reprendre leur argent et
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le Comité a décidé d’appliquer la somme a la publi-
cation de ma partition de Faust avec texte anglais. C’est une idée charmante et tout a fait artiste; elle eut été une protestation plus directe si le Comité efit voté la publication de Benvenuto au lieu de celle de Faust, mais on ne s’avise jamais de tout.
Gye (le directeur de Covent-Garden) a voulu garder néanmoins une copie de ce damné opéra. A-t-il pour plus tard quelque arriére-pensée? Je l’ignore. En me quittant il m’a engagé a écrire pour lui une nouvelle partition sur un livret plus dramatique et moins absurde que celui de Cellini... Il faudrait étre d’une naiveté biblique pour accepter cette proposition dans l'état actuel des choses et vu les influences italiennes existant 4 Covent-Garden. Pour en finir avec mes heurs et malheurs, je te dirai qu’au concert de la vieille Société Philharmonique de Hanover Square, Harold, le Carnaval et surtout le morceau de Pierre Ducré : « le Repos de la Sainte Famille » ont produit un immense effet. Cette petite scéne, fort bien chantée par Gardoni, aétéredemandée, c’est une des meilleures choses simples que j’aie écrites.
Je ne pars pour Bade que le 1* aotit. Dis-moi done ce que sera ton Festival de Carlsruhe,
Adieu! Ton dévoué et sifflé
H, HERLIOZ, Lettres a Liszt, I, 280.
A SA SOEUR ADELE
Paris, 16 juillet 1883,
S P., — se. }
or —
Charmante bonne petite scour, 2 Je réponds tout de suite & ta lettre. Je ne pars “y
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‘pour Baden que dans quinze jours, Je suis tout & fait — “a ~ remis de mes fatigues de Londres; mais tu te trompes . Ba tacaant les Anglais du scandale de Covent-Garden ki; qui m’a obligé & retirer tout de suite mon ouvrage : ils n’y sont pour rien. C’est une bande italienne seule, et toute la..presse anglaise ne l’a pas caché. Au contraire, les Anglais m’ont fait une galanterie d'une — délicatesse extréme. Ne voulant pas me laisser partir 6 ; sans me donner un témoignage public de sympa- : thie, un comité s’est formé pour m’offrir un im- 4 ” mense concert sans frais. Deux cent vingt artistes anglais et francais se sont aussitdt inscrits pour faire partie des exécutions; la souscription pour les billets i“ s’élevait déja & 200 £ (8. 000. francs) avant que le “concert etit été affiché, Mais ne voila-t-il pas que la semaine choisie pour le concert, et la seule ot Yon. Ear adpenes de Ja salle d’Exeter-Hall, l’orchestre de Covent-Garden était obligé d’aller au. festival de Norwich, et que plus tard, la saison étant finie, tout P le beau public nous eit fait défaut, Que fait alors Je :
. comité? Les souscripteurs déclarent qu ‘ils ne veulent ss
de publier ‘avec la somme une édition anglaise aca “mon ouvrage de Faust et de m’enacheter la propriété
en Angleterre, En conséquence, on garde 100 £ pour
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la gravure et impression et l’on m’apporte 100 gui-
nées (2.625 francs) pour mon manuscrit '. Voila com-
ment les Anglais traitent ceux qu’ils aiment. Je n’eus jamais plus de partisans & Londres que maintenant et probablement il y aura la une belle position pour
moi tot ou tard, Mais je dérange horriblement cer-
taines autres positions, ilaliennes surtout. Tu ne te —
douterais pas de ce qui me fait le plus redouter dans un certain coin trés puissant; c’est mon talent de chef d’orchestre, acclamé par tous les artistes.
Enfin j’en aurais trop long a te dire. Ce qui n’empéche que j’aime plus que jamais cette chére partition de Benvenuto, plus vivace, plus fraiche, plus neuve (c’est la un de ses grands défauts) qu’aucun de
- mes ouvrages. Liszt m’écrit qu’on va la remonter avec