‹ Au Milieu Du Chemin 1852-1855: CorrespondanceChapitre 32 sur 67 · L'Eloilé du Nord, représentée le 16 févriéf · texte numérisé non relu

L'Eloilé du Nord, représentée le 16 févriéf

A JOACHIM

Brunswick, 16 octobre [1853].

Mon cher Joachim;

J’ai su par Liszt que vous étiez allé & Carlsruhe et que ma leltre vous y était parvenue. Je pense que vous étes maintenant de retour 4 Hanovre. J’irai vous y retrouver le 26 ou le 27 de ce mois, les deux concerts de Brunswick deyant avoir lieu le 22 et le 25. Nous avons déja commencé les répétitions.

Soyez assez bon pour me faire savoir ot en sont les étiides des chceurs et des rdles de faust. M. de Perglass, dans sa derniére lettre, m’dyant laissé libre de faire ce que je voudrais pour la composition

-du programme, je me décitle & donner le Faust tout entier; et l'un des principaux motifs qui m’y déterminent, c’est de vous faire entendre cette partition, & yous qui n’en cotnaissez que deux parties.

On mé dit en outre iti que l’orchestre de Hanovre ‘s’est beaucoup athélioré depuis que je ne l’ai entendu, qwil est plus nombreux. Hii ce cas, si les chanteurs nous secondent, nous pourrons obtenir un bon résultat. L’important est que les chceurs et toute la partie votale sdient bien sts quand j’arriverai 4 Hanovre. Vous m’obligeriez beaucoup de faire reprendre ces études si elles ont été suspendues. Le contert de Hanovré est maintenant fixé au 8 novembre, et nous

avons juste le temps de faire les choses convenablement...

Adieu, mille amitiés, et & revoir bientdt.

Votre tout dévoué, HECTOR BERLIOZ.

Briefe von und an J. Joachim, I, 88.

A BRANDUS

Brunschweigh ou Brunswick, 26 octobre [1853].

Mon cher Brandus, ,

Voici un compte rendu aussi froid qu’il me soit possible de le rédiger de mes concerts. 4 Brunswick.

Ils ont eu lieu l’un et l’autre devant une salle pleine, comble, et dés la veille du premier il n’y avait plus une place & louer. L’exécution instrumentale a été d’une beauté merveilleuse et d’une verve quwil serait injuste de comparer a entrain d’aucun autre orchestre & moi connu. Cet orchestre de Brunswick, quand il veut, est prodigieux. Et avec moi il veut toujours. D’ailleurs, mon second concert était au bénéfice de la caisse des veuves et des orphelins des artistes, institution & laquelle on a donné mon nom. Nous avons exécuté des fragments des quatre actes de Faust, trois morceaux de Roméo et Juliette, le Roi Lear, Harold, le Repos de la Sainte Famille, trés bien chanté en allemand par Schmetzer et qui m’a gagné

tous les cceurs pieux. Les principaux effets ont été produits par le ballet des /rrlichter (feux follets) de Faust, morceau qu’on ne connait pas & Paris, la romance de Marguerite et la Féte de Roméo et Juliette. Quant aux Marche hongroise et Cheur des Sylphes et Fée Mab, c’est toujours le méme vacarme d’applaudissements partout.

On m’a donné au Deutsches Haus un souper de cent couverts auquel assistaient les ministres du Duc et tous les artistes littérateurs et amateurs notables de la ville. Hier lorchestre est venu m’offrir un baton de chef d’orchestre, en vermeil; George Miiller me la présenté au nom des artistes et en leur présence.

La veille j’étais allé dans un jardin public ot se trouve la salle de Weissen Rosses (pardonnez mon orthographe allemande) dans laquelle ont lieu des concerts populaires 4 bas prix. Il y avait 14 douze ou quinze cents personnes et un excellent petit orchestre de cinquante musiciens. On avait annoncé sur le programme mon ouverture du Carnaval romain, j’étais curieux de voir comment cela marcherait, L’exécution a été excellente et, contre l’ordinaire de celles de ce morceau, trés animée, Le public a crié da capo, on a redit l’ouverture. Puis quelques musiciens m’ayant apercu dans la galerie, voila tout l’orchestre qui s’est mis & sonner des fanfares, et les femmes d’agiter leur mouchoir et les hommes de crier, d’applaudir,.,

118 A MIEIED OY CHEMIN

J’ai di me leyer et saluer le public du haut de ma

galerie comme un Dieu-Ténor du haut de son trone. Enfin la ville de Brunswick me tue de caresses; jai la sur ma table des couronnes de toute espéce que j ‘ai tronvées hier soir en rentrant, et qu’on a déposées apres le concert sur mon pupitre a l’orchestre. - Joachim est venu de Hanovre et a joué au concert d’hier avec un magnifique succes un concerto de violon de sa compgsition et un caprice de Paganini; c'est un talent superbe.

Je pars pour Hanovyre aprés-demain; j’y tronyerai les études de Faust tras avancées ; on I’étudie en en tier depuis un mois, Mais quel ténor aurai-je? voila la question.

Jai été un peu géné ici par mes parties d’orchestre de Roméo et Julietle, mal corrigées et fort délabrées, Vous vous souvenez peut-étre que javais prié votre frére de m’échanger un exemplaire de la partition et des parties séparées corrigées de cet ouyrage contre deux partitions de mon Requiem, édition de Milan. Or j'ai laissé ces deux Requiem chez yous et ona oublié de m’enveyer la musique de Roméo que yous me donniez en échange; j’ai, moi aussi, oublié de la réclamer, Faites-moi penser a cela a mon retour a Paris.

Le premier concert de Nanovyre est annoncé pour le 8 novembre; on m’en propose un autre A Bréme dont

tet

Ja date n’est pas encore fixée.

Youdrez-yo quelques lignes aru Ge sur vie ces faits? Yous m obligeres beaucoup. — ; ~ Saluez de ma part le grand maitre et tachez que ses répétitions ne sgient pas trop accélérées; il faut - gue je me trouve a Paris pour la premiére représentation de cette Etoile du Nord dont le lever tour= mente si fort les petites lunes de 1’ Opéra-Comique, Z Adieu, mille amitiés. :

Yotre bien dévoné, mgt:

i HM. BERLIOZ.

Biblioth¢que du Conservatoire.

Se

A FRANZ LISZT

oO Tras cher ami, Ta lettre m’a fait un bien grand plaisir, et, sije ne tlai pas répondu sur-le-champ, n’en accuse qu’un de ces horribles maux de téte qui me terrassent et dont jai été la victime pendant deux des trois derniers jours. Hier avait lieu le deyxitme concert que j'ai donné au bénéfice de la caisse des yeuyes de V’or-

chestre, ct nous ayons eu en outre une répétition fF

quatre heures le matin.

Tout cela a miraculeusement marché au premier et au second concert; deux fois salle pleine, comble, | souper, baton de vermeil offert par l’orchestra, etc., pe public d’une ardeur incomparable, exécution merugil-

leuse. Les artistes de Brunswick se sont vivement réveillés, si tu les avais jugés un peu endormis. Cet excellent Joachim est venu jouer deux morceaux au concert d’hier et son succés a été grand, et je m’applaudis d’avoir procuré cette bonne fortune aux amateurs de musique de Brunswick qui ne le connaissaient pas.

Le morceau des /rrlichter (feux follets) de Faust a fait ici une ‘véritable sensation exceptionnelle; mais pour la Sérénade de Méphistophélés qui le suit, ila presque fallu la deviner tant le chanteur l’a dite honnétement et marguilliérement. Schmetzer, au contraire, a bien chanté deux fois son air du Repos de la Sainte Famille en allemand, et mademoiselle Hedwige, une éléve de madame Schmetzer, s’est acquittée avec intelligence et sentiment du fragment du rdle de Marguerite que je lui: avais confié; mais sa voix manque de cordes graves essentielles dans cette scéne.

Quant aux morceaux de Roméo et Juliette et a Harold,cela a été enlevé avec une furie dont je n’avais pas encore eu d’exemple; j’étais parvenu en deux répétitions (nous n’en avons fait que deux pour ces morceaux) & rompre les articulations rythmiques qui d’ordinaire conservent une raideur incompatible surtout avec le style de la Féte. Griepenkerl, comme tu penses, est radieux. Joachim m’annonce que les études de Faust sont tras avancées A Hanovre; je m’y

zace a

rendrai dans trois ou quatre jours et je logerai au British Hétel.

Je te remercie des encouragements que tu donnes & mon grand projet d’exposition. Je taterai le terrain prudemment et ne me lancerai que si je puis espérer n’avoir dans mon auditoire que le plus petit nombre possible de Parisiens. Cette race m’est trop parfaitement connue pour que j’aie le sot désir de poser encore une fois devant elle.

Ilest venu & mon premier concert un amateur de Detmold, qui se nomme, jecrois, le baron de Donop. Il m’a beaucoup parlé de toi.

Adieu ; si je vais 4 Dresde, je ne manquerai pas de passer par Weimar, Mais je n’ai point encore fait de démarche auprés de M. de Liittichau, je n’éprouve pas beaucoup d’entrainement pour ce voyage, Il est & peu prés stir que j’irai 4 Bréme, puis & Munich,

Adieu encore, mille amitiés dévouées.

HECTOR BERLIOZ

Lettres a Liszt, 1, 296.

A FERDINAND DAVID

Hanovre, lundi 7 novembre 1853.

Mon cher monsieur David, Griepenkerl vient d’arriver ici de Brunswick et de

41, Concerlmeisterau Gewandhaus de Leipzig de 1836 1873.

me communiquer la lettre si bienyeillante que vous lui avez écrite. Je désire beaucoup, vous n’en pouvez douter, produire quelques-unes de mes derniéres compositions & Leipzig; mais je n’ai pas la moindre prétention &changer les usages de la société du Gewandhaus a cette occasion. Je ne vise pas a l’argent, je crois l’ayoir prouyé depuis longtemps. Je ne

cherche que la possibilité d’agir artistement. Or done, ~~

si vous croyez que je puisse dans le courant du mois de décembre donner avantageusement un concert pour moi, aprés avoir él¢é entendu dans un de vos propres concerts, voici ce que je yous proposerai :

Pour un concert du Gewandhaus, une moitié de programme ainsi composée :

1° La Fuile en Egypte, petit oratorio ou mystére, ou hien ; :

Liouverture du Carnaval romain et Repos de la Sainte Famille.

2° Fragments de Ja symphonie de Roméo et Juliette. -

Maintenant, si je donne un concert pour moi, grace a l’offre obligeante du comité qui m’accorde la salle éclairée et chauffée, veuillez me faire. savoir ce que coltera l’orchestre pour deux répétitions et le concert;

Si je dois payer aussi |’Académie de chant;

Si je pourrai avoir les chanteurs nécessaires pour Faust (ténor), Méphisto (basse), Brander (basse), et Marguerite (mezzo-soprano). Si cela est possible, je pourrai yous envoyer bientot les parties et partitions

de chant. Mais je vous demanderai confidentielle-

ment sices chanteurs sont des diewx ou seulement

des hommes; je ne voudrais avoir affaire qu’a des hommes, indigne que je suis de fréquenter les divinités; il faut néanmoins que ces hommes soient musi-

ciens, Quels seraient aussi Jes jours? Quel jour le concert du Gewandhaus et quel jour mon propre concert?

Pardonnez-moi de vous faire tant de questions, et de vous donner cet embarras de réponses. Si j’étais dans une position qui me permit de calculer moins rigoureusement, je ne vous en fatiguerais pas et je partirais pour Leipzig brayement. Je serai ici (British Hotel) jusqu’au 18; aprés cette époque je partirai pour Bréme obj je suis engagé pour un concert qui aura

lien le 22, aprés quoi je serais libre d’aller 4 Leipzig.

En attendant le plaisir de yous serrer Ja main, je yous prie de recevoir l’assurance de mes sentiments de confraternité artistique les plus sincéres.

Votre tout déyoué, HECTOR BERLIOZ.

Communiqué par madame J, Talayrach, née d'Eckardt (petite-fille de Ferdinand David).

A HUMBERT FERRAND,Hanovre,13 novembre 1853 (Lettres int., 201). Nouvelles des derniers mois. Le roi de Hanovre, madame @Arnim, « la Bettina de Geethe, est venue, non pas me voir, disait-elle, mais me regarder. Elle a soixante-

douze ans et bien de Vesprity.

de Nar Jab oo les

A FERDINAND DAVID

Hanovre, 14 novembre 1853.

Mon cher monsieur David,

Je vous remercie de votre cordiale lettre et des détails qu’elle contient. J’irai donc a Leipzig le lendemain du concert de Bréme, c’est-A-dire le 23. Dans une précédente lettre que vous avez écrite 4 Griepenkerl, vous lui faisiez savoir que la Société du Gewandhaus m’offrait sa salle éclairée gratuitement pour mon concert, vous ajoutez maintenant que le concours de l’Académie de chant et des chanteurs solistes est également gratuit, ce sont bien des faveurs et j’en suis bien reconnaissant. Je n’aurais en conséquence & payer que l’orchestre et les affiches et billets. Mais il est trés important que le jour de mon concert soit le plus tot possible, dans la/premiére quinzaine de décembre, ainsi que celui de la — Société du Gewandhaus. S’ils étaient retardés, cela me mettrait dans un grand embarras, & cause d’une affaire qui peut m’appeler brusquement & Londres vers le 15 décembre. Faites votre possible pour tourner cette difficulté.

Puisque vous désirez un fragment de Faust pour le concert de la Société, prenez le Cheur et le ballet des Sylphes avec soli de Faust et de Méphisto.

L’Académie de chant pourra toujours apprendre

ces deux actes, et surtout le chur des Sylphes, qui est d’une exécution assez délicate. Je vois que votre orchestre du Gewandhaus s’est considérablement renforcé (sous le rapport du nombre des artistes). Je ne yous envoie pas la partie de chant de l’air de la Sainte-Famille, je suis obligé d’envoyer le second exemplaire que je posséde 4 Bréme. Mais c’est facile, et votre ténor, puisqu’ilal’originalité d’étre musicien, lira cela en cing minutes.

En attendant votre prochaine lettre, je vous serre la main et vous prie de croire A mes sentiments les plus distingués.

Votre tout dévoué, HECTOR BERLIOZ.

P,-S. — Je ne partirai d’ici pour Bréme que le 18.

Communiqué par madame J. Talayrac, née d'Eckardt.

A GRIEPENKERL

Hanovre, dimanche 13 novembre [1853].

Mon cher Griepenkerl,

Le Roi a demandé un second concert pour aprés— demain mardi. Il m’aenvoyé chercher il ya quelques jours et m’a comblé de gracieusetés. Les artistes sont de plus en plus chaleureux et nous espérons avoir

aprés-demain un public plus nombreux qu’au pre-

mier concert. Je regois a l’instant une lettre de David ;

le coficétt du Gewatidhaus datis lequel je dois figiter aiira lieti le 1* décethbré; ét j’en donhétai ti pour moi quelques jours plus tard. Il faudra, en consé= quence; que je parte de Brémé le 23 (lé lendemain du concert) & 9 Hetires du miatih,

Sai enivoyé d’avance la muSique de chaiit & David d’une part et &M. Eggers de Vautre. En écrivant &— M. Eggers, je n’ai pas parlé des 40 lotiis (400 franca) d’honoraires que doit me remelire la société dé Bréme,; vous m’avez dit que c’était convenu. Si vous lui écrivez encore; ptévenéz-le que je serai obligé de partir pour Leipzig‘le lendemain matin du concert; afin qu'il termine mon affaire le soir méme.

Il m’est arrivé ici une chose assez ennuyeuse par linadvertance de Zolle, le correspondant de Francfort. Au lieu d’écrire & M. de Perglass, comme aux autres directeurs, que je demandais la moitié de la recette brute, il a écrit la moitié de la recette apres le prélévement des frais; bien plus, il est d’usage ici que lorchestre soit payé pour le concert; ce qui éléve énormément la somme des frais. Vous concevez mon étonnement en apprenant que Porchestre, pour me témoigner ses sympathies, se refusait A recevoir son paiement découitumeé.

Jai été fort touché, vous le pensez, de cette marque @amitié des artistes, mais je ne puis, en tout tas, Paccepter pour 1é prochain concert, Vous voyez que les frais & Hanovre sont considérables,

AU MILIEU DU CHEMIN 127 David m’écrit des lettres charmantes et qui. me donneént lé droit de compter sur sdfi concours le plus chaleureux a Leipzig, quelles que soiént ses opinions Musicales & moni Sujet: C’est un honhéte homme.

Adieu, trés cher ami, j’espére un peu vous revoir & Leipzig, ou tout au moifis vous serrer la main cn passant & Branswick le 23. Je he sais pas A qticlle heure le train de Leipzig passera & !’embarcadére dé Brunswick, mais vous le saurez bien vous-miéme.

Votre tout dévoué, Il. BERLIOZ.

P.-S: — Vous n’avez rien appris des intentions dé MM. Leibrock et Littolf au sujet de mon livre et de ines partitions? Ce qu’ils m’ont dit n’était done pas sérieux !..:

Bibliotheque du Conserbatoire.

A HUMBERT FERRAND. Hanovre, 43 novembre 1853 (Lelirés intimes, 201) — Succés et honneurs obtenus en Allemagne, Bade, Francfort, Brunswick, Hanovre (le roi) Le Hartz. Bettina d’Arnhim.

A SA SopUR ADELE

Hanovte, 47 novembre 1853.

Chére sceur, Je croyais revenir & Paris cé mois-ci et ne t’écrire qwad moi tetour; mais mon voyage d’Allemagne sé prolonge, Je pars demain pour Bréme; ou je suis

engagé pour un concert qui aura lieu le 22, De 1a, jirai & Leipzig ou l’on m’attend pour deux autres solennités musicales ; puis 4 Hambourg, si les conditions que je viens d’envoyer au directeur du théatre sont acceptées.

Les quatre concerts que je viens de donner a Brunswick et ici ont été quatre soirées triomphales qui ont eu de superbes lendemains.

A Brunswick, on m’a donné un banquet ou toute la ville artiste et littéraire assistait; on m’a présenté un baton de chef d’orchestre en or et argent et grenats ; on a fondé une institution de bienfaisance pour les veuves et artistes et on lui a donné le nom de Berlioz’s Fund, & cause d’un concert dont j‘ai consacré la recette & cette ceuvre. Un dimanche, dans un jardin public, j’ai été acclamé par le peuple, la musique militaire a sonné des fanfares en me voyant. =

Enfin toute la ville s’est éprise d’une recrudescence de passion pour ma musique.

L’enthousiasme a été le méme ici ; seulement, ici cest pour la premiére fois; car il y @ onze ans, quand j’y vins, le public et les artistes furent assez froids. Eh bien, j’ai trouvé tout changé ; jamais je n’entendis d’acclamations comparables A celles de la seconde soirée (avant-hier). On a couvert de couronnes nes partitions, on m’a rappelé a la fin du concert avec des cris et des trépignements, dont notre ambassadour ne pouvait assez s’étonner,

« Vous avez animé des cadavres! me disait-il; le public de Hanovre est le plus froid qui existe; il ne lui arrive pas deux fois par an d’applaudir quelque chose. » Le chef de mes claqueurs était le Roi. Ila voulu assister, ainsi que la Reine, & toutes mes répétitions, A la derniére, quand il a entendu |’ouverture du Roi Lear, il m’a appelé pour me dire des choses... des choses.,. Il m’avait déja comblé de compliments chez lui quelques jours auparavant.

« Et comme vous dirigez! ajoutait-il, je ne vous vois pas mais je le sens. » Je me récriais sur mon bonheur d’avoir un pareil auditeur-musicien. « Oui, a-t-il répondu, je dois beaucoup a la Providence qui m’a accordé le sentiment de la musique en compensation de ce que j’ai perdu. » Le pauvre jeune Roi est aveugle depuis quinze ans par suite de deux accidents qui lui ont crevé successivement les deux yeux, Quand il sort, la Reine est son Antigone. —

Il fallait le voir avant-hier s’agiter dans sa loge.., et naturellement, ceux de ses officiers ou courtisans, qui ne comprennent rien 4 Ja musique, de limiter quand méme,

Si j’avais le temps de vagabonder ainsi pendant deux mois encore, je finirais avec ces demi-recelles par gagner encore assez d’argent (les thédtres ne font que partager avec moi); mais il faut prudemment que je retourne a Paris 4 la fin de décembre.

En conséquence, prie Camille de ne pas m’envoyer

ma rente de novembre, il me la fera parvenir avec celle de janvier,

Adieu, chére bonne sceur, je serre la main a ton”

mari et je t’embrasse de tout mon cceur, sans oublier mes deux niéces, Rappelle-moi au souvenir de mon oncle et donne-moi de ses nouvelles. Tu peux m’écrire a Leipzig, poste restante, jusqu’au 8 décembre.

HECTOR BERLIOZ

Communiqué par madame Chapot.

“A MADAME JEANNE POHL! (Cat. d’autog. Liepmannssohn, 163). Leipzig, novembre 1853. — Invitation adressée & Vartiste par Ferdinand David et Berlioz (le premier écrivant en allemand, le second en francais) afin d’obtenir son concours pour qu’elle vienne exéeuter la partie de harpe de la Reine Mab et du Carnaval romain au concert du 4° décembre 1853 au Gewandhaus.

Page 1