‹ Au Milieu Du Chemin 1852-1855: CorrespondanceChapitre 33 sur 67 · A Q. LOBE · texte numérisé non relu

A Q. LOBE

Leipzig, 28 novembre 1853.

Monsieur, Vous m/’invitez & écrire pour votre journal un

1. Harpiste renommée, femme de Richard Pohl qui traduisit en allemand plusieurs ouvrages et écrits de Berlioz.

2. Cette lettre, écrite en vue de la publicité. était la réponse & tne demande que Lobe, artiste de Weimar, l'un des premiers qui aient fait bon accueil & Berlioz en Allemagne (voir lettre du 10 janvier 1843, et les Mémoires), avait adressée & Berlioz’ a Toccasion des brillants succés remportés par lui dans cette tournée de 1853, Parue d’abord dans les Fhegende

abrégé de mes opinions sur I’art musical, sur son état actuel, sur son avenir, en me dispensant de yous parler de son passé. Je vous remercie de cette réserve ; mais pour contenir Vabrégé que vous me demandez, il faudrait un bon gros doctoral volume, et vos Feuilles volantes, si elles s’en chargeaient, deviendraient si lourdes qu’elles ne pourraient plus voler,

C’est tout simplement une profession de foi authentique que vous me sommez de publier.

Ainsi agissent les vertueux électeurs & V’égard des candidats qui briguent les honneurs de la représentation nationale. Or, je n’ai pas la moindre ambition de représenter; je ne veux étre ni député, ni sénateur, ni consul, ni méme bourgmestre.

D’ailleurs, si j’aspirais 4 la dignité consulaire, je n’aurais, ce me semble, rien de mieux a faire pour obtenir les suffrages, non du peuple, mais des praticiens de l’art, que d’imiter Marcus Coriolanus, de me rendre au Forum, et, découvrant ma poitrine, de montrer les blessures que j’ai recues pour la défense de la patrie,

Ma profession de foi n’est-elle pas dans tout ce que

Blatter fiir Musik, elle a été maintes fois reproduite, sans pourtant avoir jamais figuré 4 sa date dans les recueils de lettres de Berlioz. Alfred Ernst, notamment, en a donné Je texte authentique dans le-Ménestrel du 22 février 1885, d'aprés le manus¢rit autographe dont il avait fait l’acquisition dans une vente en décembre 1884,

as eu ieaaiiicar. @éerire, aaee ce que jai fait e } dans ce que je n’ai pas fait?

Ce qu’est aujourd’hui l’art musical, vous le savez ab et vous ne pouvez pas penser que je l’ignore. Ce qu'il

sera, ni vous ni moi nous n’en savons rien. “s 3 Que vous dirais-je donc a ce sujet ? “a

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Comme musicien, il me sera, je l’espére, beaucoup se

i -pardonné parce que j’ai beaucoup aimé. Comme cri- tique, j’ai été, je suis et je serai cruellement puni, — parce que j’aieu, parce que j’aietj’aurai, toutemavie, des haines cruelles et d’incommensurables mépris, a -C’est juste, mais ces amours, ces haines, ces mépris, ‘sont sans doute aussi les vdtres; qu’ai-je besoin de = vous en signaler les objets ? ; E & La musique est le plus poétique, le plus puissant, - : le plus vivant de tous nos arts. Il devait enétreaussi le plus libre; il ne l’est pourtant pas encore. Dela 3 nos douleurs d’artistes, nos obscurs dévouements, nos lassitudes, nos désespoirs, nos aspirations 4 Ja mortaia La musique moderne, la Musique (je ne parle pas f de la courtisane de ce nom qu’on rencontre ‘partout), sous quelques rapports, c’est l’Androméde antique, divinement belle et nue, dont les regards de flamme >

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se décomposent en rayons multicolores en passant au ¥ travers du prisme de ses pleurs. Enchainée sur un 4 roc au bord de lamer immense dont les flots viennent ee battre sans cesse et couvrir de limon ses beaux pieds, > 3 "

elle attend le Persée vainqueur qui doit briser sa

chaine et mettre en piéces la chimére appelée Routine, dont la gueule la menace en langant des tourbillons de fumée empestée.

Pourtant, je le crois, le monstre se fait vieux, ses mouvements n’ont plus leur énergie premiére, ses dents sont en débris, ses ongles émoussés, ses lourdes pattes glissent en se posant sur le bord du‘rocher d’Androméde, il commence a reconnaitre linutilité de ses efforts pour y gravir, il va retomber4 l’abime, déja parfois on entend son rale d’agonie.

Et quand la béte sera morte de sa laide mort, que restera-t-il a faire & l’'amant dévoué de la sublime captive, sinon de nager jusqu’a elle, de rompre ses liens, et, ’'emportant éperdue a travers les flots, de la rendre a la Gréce, au risque méme de voir Androméde payer tant de passion par l’indifférence et la froideur ? Vainement les satyres des cavernes voisines riront-ils de son ardeur ala délivrer, vainement lui crieront-ils de leur voix de bouc: « Mais, laisse-lui donc ses chaines! Sais-tu si, libre, elle voudra se donner a toi? Nue et enchainée, la majesté de son malheur n’en est que moins inviolable. » L’amant qui aime a horreur d’un tel crime; il veut recevoir et non arracher. Non seulement il sauvera chastement Androméde, mais, aprés avoir baigné de larmes d’amour ses pieds meurtris d’une si douce étreinte, il lui donnerait, s’il était possible, des ailes encore

pour accroitre sa liberté.

Voila, monsieur, toute la profession de foi que je puis vous faire, et je la fais uniquement pour prouver que j’ai une foi. Tant de professeurs en manquent! Malheureusement oui, j’en ai une, je l’ai trop longtemps proclamée sur les toits, obéissant pieusement - au précepte évangélique. Et grand est le tort du proverbe : « Il n’y a que la foi qui sauve. » I] n’y a que la foi qui perd, au contraire; c’est elle qui me perdra, Telle est ma conclusion. J’ajouterai seulement comme fait mon Galiléen ami Griepenkerl, au bas de toutes ses lettres : ’ pur si muove! — Ne me dénoncez pas & la Sainte Inquisition!

HECTOR BERLIOZ

A SA SOBUR ADELE

Leipzig, 30 novembre 1853

Je profite, chére petite sceur, de ma soirée qui par hasard se trouve libre pour t’écrire. J’airecu ta lettre ‘cet aprds-midi en revenant d’une longue répétition qui m’avait mis en feu et en eau, J’ai bien du regret d’apprendre la mort du brave homme en qui mon pére avait si justement placé sa confiance et je concois votre embarras pour le remplacer. Sans doute il n’y avait rien de mieux & faire & cet égard que ce que vous avez fait.

Tu me parles de l’influence du Roi sur le public de

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Hanovre 4 propos de mes ouvrages ; ‘non ce n’est pas cela, c’est le temps qui a marché, c’est une. exécution

admirable que j’ai obtenue, c’est une grande quantité

de jeunes artistes nouvellement introduits dans le thédtre de Hanovre. Du reste, les résidents francais & Hanovre se sont bien montrés; il y avait deux dames dans la loge du ministre de France, qui ont fait, au second concert, un duo de larmes du plus flatteur effet. Je viens de Bréme ot je n’ai passé que cing jours. Mémes transports, mémes applaudissements, mémes fanfares. Plusieurs des membres de la société des concerts sont venus me conduire jusqu’au chemin de fer.

Au moment ou je montais en wagon, un vieillard allemand m’arréte par I’épaule, et me levant son cha~ peau : « Monsieur, monsieur! Grand componist, monsieur, grand componist! » Il ne savait dire que cela, Un autre, professeur de composition, me présente un de ses éléves, lui prend la main droite et la frolte vivement sur mon bras: « Il faut, dit-il, que ce jeune homme se rappelle qu’il a touché le bras de Berlioz! »

Ici tout s’annonce bien pour le concert de demain,

Gelui-la n’est pas pour moi pécuniairement, mais

honorifiquement. C’est un concert de la terrible et. difficile société du Gewandhaus, le centre musical de l’Allemagne, dont mes compositions font presque

seules les frais,

. Il n’ ya qu une fereymn pbowie de Beathovan pour com- ¥ - mencer; tout le reste est de moi. Ce matin, le bruit des répétitions précédentes avait été tel par la ville, Be : que la salle était & moitié pleine de curieux. Tout ce — monde était dans un enchantement d’autant plus ‘ oo agréable pour moi qu’on est ici plus difficile et plus > exclusif. Il y a quatre-vingts dames et demoiselles ’ i amateurs qui chantent les chceurs, avec une soixan- . taine d’étudiants et de négociants (musiciens) et les" 3 enfants de cheeur de l’église Saint-Thomas'. C’est superbe. J’ai entendu pour la premiére fois ce matin (en entier) mon mystére de la Fuite en Egypte donte 3g morceau : le Repos de la Sainte Famille a eu tantde succés & Londres et dans toutes les villes allemandes * que je viens de visiter. Vraiment c’est bien, c’est naif 6t touchant (ne ris pas), C’est dans le genre des enlu- . minures des vieux missels. Tout le monde dit que aS jai parfaitement saisi la couleur convenable & cette Iégende biblique; et l’on me presse de continuer cet __ ouvrage en faisant maintenant la Sainte Famille en Egypte. Je le ferai volontiers, car ce sujet me charme, quand j’aurai trouvé les documents qui me manquent sur le séjour de Jésus en Egypte ; crest moi qui fais aussi les paroles. Si je trouve mon affaire, voila une. 3 % partition toute convenable pour étre dédiée & mes f nidces; et cette raison seule me déterminerait & |

1, Le Thomas-Schule, ou le grand Bach a été Cantor.

lécrire puisqu’il leur est agréable de voir leur nom sur une de mes ceuvres’.

Jai été interrompu ici par l’arrivée d’un jeune homme, aveugle comme le roi de Hanovre, qui des- cend il ya une demi-heure du train de Dresde, et s’est fait conduire aussitot chez moi. Il voulait absolument tout de suite me voir. « Je parle si mal francais, pardonnez, monsieur; votre main... vous permettre... je sais par cceur les parlitur de vous. Demain le concert... Harold, la fée Mab, les Sylphes de Faust... je suis bien heureux... adieu, monsieur, excusezmoi. » Et il est parti.

Autres visites... Liszt arrive demain de Weimar pour assister au concert. J’en donnerai un pour mor dans huit jours. L’Académie de chant dont je vai parlé tout & Vheure s’est déja mise 4 I’étude pour apprendre mes cheeurs. Il y aura d’assez grands frais pour ce concert, bien que les chanteurs ne se fassent pas payer; mais je m’en tirerai. Aprés quoi je suis capable de faire la folie d’aller Dresde ow l’on fait courir le bruit de ma prochaine arrivée. Si le roi de Saxe était comme le roi de Hanovre je n’hésiterais pas... Il y a tant de gens 4 Paris qui cherchent & me nuire en mon absence... Et puis ma place au Conservatoire... Enfin, je verrai.

4, La partition du Songe d’Hérode, premiére partie de l’Enfance du Uhrist, porte en effet la dédicace : A mesdemoiselles Joséphine et Nanci Suat, mes niéces.

Mais fais-moi un plaisir : fais mettre ala poste & mon adresse (Hdtel de Baviére, Leipzig) le numéro du Journal des Débats qui parle de mes concerts. Je ne savais pas quil en edt été question. Je n’ai rien écrit & M. Bertin. Et je suis curicux de savoir si c’est la traduction de quelque journal allemand, N’y manque pas.

Adieu, je t’embrasse de tout mon cceur,

H. BERLIOZ, -

P,-S, — Je croyais t’avoir dit que Louis m’avait écrit de Calais ou il est encore, Son nayire va bientdt repartir pour les cdtes,

Communiqué par madame Chapot. +

A GRIEPENKERL

Samedi 3 décembre (1853), Mon cher Griepenkerl,

Je n’ai pu vous écrire plus tét parce qu’aujourd’hui seulement le jour de mon concert a été fixé. Il aura lieu samedi prochain 10 décembre; Liszt me charge de vous prier de lui faire savoir quel jour vous serez & Gotha. Si vous venez & Leipzig il vous y trouvera et en ce cas il n’est pas nécessaire de lui écrire, Dans le cas contraire ne manquez pas de lui envoyer l’indication qu’il vous demande.

Le concert de Gewandhaus a été tras brillant et trés

; animé pour Leipzig. Tout le monde dit que j’y ai obtenu un grand succés; il faut bien le croire, malgré la froideur de ce public, que je ne pouvais m’empécher de comparer & l’ardeur du public de Brunswick, de - Hanovre et de Bréme. Ce qui a le plus réussi auprés de ce singulier auditoire c’est le petit oratorio de la Fuite en Egypte, exécuté en entier pour la premiére fois. Ilya maintenant des querelles violentes entre mes partisans et les autres. Le Tagblait de ce matin contient un trés bel article de M. Gleich, trés chaud et trés intelligent, -

Les artistes et les amateurs de l’Académie de chant sont excellents pour moi; quand a David, quia joué supérieurement l’alto d’Harold, ilestadmirable, cordial, actif, amical, enfin parfait.

Nous donnons 4 mon concert les premiéres premiéres parties de Roméo, avec les cheurs, prologue, ‘etc. Encore une fois la Fuite en Egypte et les deux premiers actes de Faust.

Adieu trés cher, trés admirable ami, si vous venez comme si vous ne pouvez pas venir, je sais que votre dime, votre coeur, votre pensée seront ayec nous samedi prochain, Je vous embrasse de toutes mes forces et vous prie de me rappeler au souvenir de nos excellents amis de Brunswick,

Tout & vous.

WECTOR BERLIOZ.

Collection J. Le Petit (Catalogue de vente Charayay, 23 mai 1919).

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