SO AU MILIEU DU GUENLV
— D'autant plus que j'ai besoin de réussir !
En remarquant l'intérêt qu'éveillait son histoire, le jeune homme déposait sa timidité, se mettait à l'aise. Glarencé s'éiant assis, il s'assit à son tour pour attendre la réponse. Comme elle tardait, il reprit, avec la candide férocité de son inexpérience :
— Le fait est curieux, n'est-ce pas?... Quand on y réfléchit, c'est à peu près l'histoire d'Alfred de Vigny après son Chatterton^ qui déchaîna une épidémie de suicides. Une telle aventure soulève beaucoup de questions; mais, en tout cas, elle est toujours flatteuse pour un poète.
— Vous croyez ! s'écria Glarencé. Ah ! vraiment, vous croyez cela 1
Merton compléta sa pensée :
— Elle prouve que le poète a touché juste !
Il attendait, le regard docile, le stylographe
en main. Glarencé hésita une minute entre la prudence qui l'engageait à se taire et sa franche nature qui le poussait à parler.
AU MILIEU DU CHEMIN. îl
— Ah ! VOUS trouvez qu'une telle aventure est flatteuse pour un écrivain! répéta-t-il. Eh bien ! moi, je la trouve décevante et cruelle, comprenez-vous? J'ignore ce qu'Alfred de Vigny a pensé des suicides qui ont suivi son Chatterton, mais je me refuse à croire qu'il en fut flatté. Pour moi, s'il m'était prouvé que V Amour et la Mort est pour quelque chose dans ce malheur, j'en serais ému profondément, douloureusement. Je ne vous le cache pas, car je ne saurais m'en cacher...
Il continua, en s'animant, en s'oubliant, sans prendre garde au slylographe de Merton qui courait à sa suite.
— ... Et je me pose à moi-même la question que vous me posez... Dans les mêmes termes, peut-être, mais dans quel autre esprit!...
Vous comprenez : pour vous, afl'aire de curiosité, sujet d'article; pour moi, afl'aire de conscience, sujet d'angoisse... Laissons de côté les généralités; je m'en méfie. Tenons-nous-en au fait particulier, au cas, pour autant que nous
n AU MILIEU DU CHEMIN.
le connaissons à celte heure... Il est bien certain, n'est-ce pas? qu'avant mes drames, il y a eu des amants qui se sont suicidés. Ce n'est pas moi qui ai inventé le réchaud : les désespérées l'ont trouvé d'instinct, sans mon aide... Mais, dans l'anecdote que vous venez de me raconter, — si tragique dans son humilité, — comment distinguer ce qui vient de la passion éternelle et ce qui vient de l'imagination excitée par les lectures? La première est une force de la nature, comme l'eau, le feu ou le < vent : depuis que le monde existe, elle promène autour d'elle les mêmes ravages, et pousse au même terme les couples malheureux qu'elle entraîne : on ne peut rien contre elle, pas plus qu'on ne peut arrêter l'orage ou la marée. Mais l'autre, l'imagination? Ne sommes-nous pas ses maîtres? Ne pouvonsnous pas la diriger? Ne sont-ce pas les peintures de l'amour qui l'excitent? les mensonges de la poésie qui la leurrent?... Encore une fois, comment distinguer, dans le cas de cette
pauvre enfant?... 11 faudrait connaître les détails, reconstituer, lire dans le cœur qui ne bat plus... C'en est trop pour notre c psychologie :> approximative.
Tout en prenant ses notes, Merton s'étonnait d'entendre un maître poser en de tels termes, avec une telle émotion, un problème dont ses vingt ans dédaignaient le côté pratique et « bpurgeois i>. Son interlocuteur s'arrêtant, il observa :
— Je n'aurais jamais cru que vous pussiez vous émouvoir à ce point pour un malheur.., très grand, c'est vrai... mais qui ne vous touche pas directement, auquel vous êtes bien étranger.
Glarencé riposta aussitôt, comme s'il avait hâte de poursuivre son plaidoyer contre luimême :
— Étranger?... Je vous le répète, comment le savoir? Comment remonter de l'acte à ses causes? Comment deviner ce qui s'est passé dans la tête de cett^ enfant, pendant que mon