livre tremblait dans sa main?... Étranger
Est-ce qu'un écrivain est étranger à ses lecteurs ? Est-ce qu'il a le droit d'ignorer le mal qu'il peut leur faire ou qu'il leur a fait?...
Glarencé regardait Merton de telle sorte que le jeune homme crut que les questions s'adressaient à lui, et répondit :
— Oh île mal!... Les gens qui ne lisent jamais aiment et meurent comme les autres.
Si même elle a voulu imiter votre héroïne, maître, parce qu'elle comprenait mal votre pensée... qu'y pouvez-vous?
— Je pouvais... ne pas écrire !
Ces mots, qui disaient tant de choses, jaillirent sans que Clarencé calculât leur portée. Merton ne pouvait savoir de quel lent travail intérieur ils étaient l'aveu. Aussi eut-il unhautle-corps de surprise, puis le geste défensif et le sourire d'un homme sensé auquel on en veut faire accroire et qui n'est pas dupe.
— Voilà une opinion que personne ne partagera, maître, dit-il aimablement. Ah ! j'en
réponds. Songez! Qu'est-ce que la mort de celte petite fille en regard de la grande œuvre que vous avez créée, qui n'existerait pas sans vous, qui honore votre temps, votre pays, qui vous assure l'immortalité?
Glarencé posa un moment sur le jeune homme son beau regard limpide et doux, et dit:
— Vous êtes bien jeune, mon enfant. Vous ignorez encore combien peu de chose est une œuvre d'imagination, quelque glorieuse qu'elle soit, en regard de la plus humble vie. La durée d'un nom ou d'une pensée, qu'importe? Ce qui compte, c'est le mal qu'on a fait, c'est le bien qu'on aurait pu faire.
Merton recommença •
— Il ine semble que les droits de l'art...
Mais Glarencé l'interrompit d'un haussement
d'épaules :
-4 Non, non, pas cela, je vous en prie!
Laissons celte sotte rengaine! Les grands artistes, les vrais, n'ont jamais raisonné sur
leurs droits, n'onl jamais su qu'ils en avaient, n'ont jamais pensé, surtout, à les séparer de ceux de la vie. Les droits de l'art, c'est une invention des vaniteux et des impuissants, c'est une formule de cénacles ou de brasseries...
Il s'arrêta sur ces mots, puis, changeant de ton, interrogea à son tour :
— Voyons, que savez-vous de cette malheureuse enfant?
— Rien de plus, que ce que je vous ai dit, maître : son nom et son adresse... Au surplus, c'était sans doute une de ces petites personnes comme il y en a beaucoup aujourd'hui, trop cultivées pour leur position, qui ne peuvent se marier parce qu elles n'ont pas de dot, et qui cherchent où elles peuvent une compensation.
Elles sont légion. Ce sont celles-là qui finissent mal.
— Avait-elle un frère? Une sœur?
— Je ne crois pas.
— Ses parents ?
— Oui, son père et sa mère vivent encore.
— Les pauvres gens !... Qui sait s'ils ne me maudissent pas autant que le séducteur?
Le journaliste réprima, par respect, un geste d'insouciance, tandis que cette vision saugrenue traversait son esprit : un petit bourgeois maniaque, juge suprême en matière de poésie; et il attendit, n'osant poser de questions nouvelles. Clarencé semblait regarder en luimême, comme pour y épeler des pensées encore obscures, que son effort devait éclairer. Après un moment de silence, il reprit :
— Moi, vous comprenez, il était dans ma destinée d'écrire des drames d'amour...
Le regard furtif de Merlon chercha le portrait de Claudine, dont la beauté intelligente et sereine lui parut étrangère à l'entretien.
— ... Je les ai faits par instinct, pour obéir à ma nature, sans plus réfléchir que le pommier dont les fruits mûrissent. Pendant des années, la question que soulève ce lamentable c fait divers » ne m'a pas même effleuié l'esprit. Pourtant, votre voix n'est pas la première
qui l'ait posée : un jour, je ne sais quand, je ne sais pourquoi, je l'ai lue au fond de moi. Comprenez-vous maintenant son vrai sens, et la gravité qu'elle prend à cette heure? Pressenlez-vous ce qui se passe dans la conscience d'un honnête homme, quand il s'aperçoit soudain qu'il est peut-être responsable d'une vie éteinte, qu'il n'est, en tout cas, pas entièrement innocent d'une catastrophe? Cela n'est pas de votre âge. Vous en êtes aux droits de l'Art, au respect de l'Art, aux exigences de l'Art, à la religion de l'Art, avec une énorme majuscule... Oui, c'est vrai, on se contente longtemps de cette religion-là, on la croit très noble, très supérieure. On méprise ceux qui la repoussent : des barbares, n'est-ce pas? Et puis, un beau jour, on s'aperçoit que ses dogmes sonnent creux : le dieu n'était qu'une idole... D'où la métamorphose?... On a souffert, on a vécu, on a compris, on s'est rempli d'humanité... Alors, on commence à observer le monde avec d'autres yeux, des yeux qui
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voient : et Ton découvre bientôt qu'au-dessus des livres, des vers, des drames, de TArt, — il y a cette grande et simple chose qui est la vie... Mon Dieu ! oui, la vie, la vie commune... la vie des pauvres hommes si souvent malheureux, parfois bourreaux, plus souvent victimes, artisans de leurs maux et tourmentés par la destinée... Beaucoup, qui sont partis en guerre avec le culte exclusif de l'Art, n'ont, après la victoire, que l'amour exclusif du Bien... Vous ouvrez de grands yeux, jeune homme, et je devine votre pensée: « Déchéance, embourgeoisement, Académie, prixMontyon L.. y> Cela vous remplit de dédain, j'en suis sur... Ce soir, dans la brasserie où vous rencontrerez vos camarades, vous leur direz : c Ce Clarencé n'est décidément qu'une vieille bête! » Ne me démentez pas, je vous pardonne d'avance...
Mais, plus tard, quand vous aurez fait votre chemin, vous vous rappellerez peut-être mes paroles. Et, si vous êtes devenu un homme, vous saurez que j'avais raison.
Pour la première fois, Clarencé venait d'exprimer avec précision les pensées qui le troublaient depuis quelque temps : il sentit qu'indécises jusqu'alors, fluides dans des limbes, elles venaient de prendre corps, qu'elles vivraient en lui désormais, de leur vie propre, et qu'il aurait à compter avec elles. Quant à Merton, qu'il eût ou non compris, il € tenait » un article superbe, une interview comme on en lit rarement, qui pouvait suffire à fixer sa fortune de reporter, comme certains articles fameux dans les fastes du journalisme. Et il ne songeait plus qu'à l'écrire. Il se leva donc pour prendre congé, en disant :
— Je vous remercie, maître, de votre accueil si confiant... Jamais je n'aurais osé en espérer autant... Mais vos paroles vont étonner bien des gens.
Ce mot imprudent rappela à Clarencé que ses propos allaient paraître noir sur blanc : aussitôt il regretta son abandon et se reconquit:
— ... Seulement, dit-il, vous ne. les rapporterez pas... J'ai parlé pour vous et pour moi ; pas pour vos lecteurs.
Le journaliste se récria :
— Comment ! maître, je suis venu en reporter, vous m'avez accueilli comme tel, je vous ai écouté, j'ai pris des notes, et vous voulez que...
— Je ne veux rien, interrompit Clarcncé ; je n'ai riea à vouloir. Seulement, je vous prie d'être discret, parce que j'ai été imprudent. Nous vivons dans un monde où l'on ne peut penser tout haut. La lutte pour la vie a ses lois, dont la plus élémentaire est d'avoir toujours raison devant soi-même. J'ai eu le double tort de parler au lieu de me taire, et de faire mon procès au lieu de mon apologie. C'est que vous vous êtes trouvé là dans un de ces moments où Ton s'oublie. Vous aurez la générosité de n'en pas profiter.
— Mais mon article?...
— Vous le garderez pour vous.
— Je suis depuis peu de temps à VÉtoile^ maître, je n'ai pas encore fait mes preuves... Un tel article, c'était mon salut... Si, au lieu de cela, je rentre les mains vides, que dira mon directeur?
— Je me charge de votre directeur, que je connais de vieille date. Dites-lui que j'irai le voir demain. Il ne vous reprochera rien, je vous en réponds, et vous n'aurez pas à regretter votre silence.
Merton parut ébranlé. Peut-être établissaitil, dans sa tête, un calcul d'intérêt facile à deviner. Peut-être aussi obéit-il simplement à cette générosité que venait d'invoquer Clarencé. Il céda, non sans un soupir de regret :
— Je me tairai donc, maître, puisque vous le désirez. Mais quel bel article je vous aurais dû, quel dommage de ne pas l'écrire !
Debout devant lui, Clarencé lui posa la main sur l'épaule, d'un geste familier, presque amical :
— Soyez tranquille, dit-il,' vous le retrou-
AU MILIEU h{] CHEMIN. 33
verez!... La question que nous avons effleurée, elle se pose chaque jour, sous des formes qui changent avec les « faits divers ». Bien plus large que vous ne le croyez, elle est une page de l'histoire future. Aujourd'hui, jelle était bornée et personnelle, limitée dans le cercle étroit de ce malheur anonyme qui ne laissera pas de traces, et de mon drame qui n'est. . . qu'un drame. Qui sait comment elle se présentera demain? Croyez- vous que nos réflexions ne s'appliquent pas aussi aux nations, aux époques? Le mal littéraire, qui a tué la pauvre petite Céline, laquelle s'est figuré qu'elle mourait d'amour et que c'est magnifique, voyons, n'est-ce pas un des maux dont souffre notre société? On s'en apercevra un jour ou l'autre, et alors...
Il n'acheva que pav un grand geste vague qui semblait évoquer les incertitudes de l'avenir. Merton, sur le seuil, se retourna, comme dans l'attente d'une prophétie :
— Alors?...
Mais Clarencé se contenta de secouer sa tête pleine de doutes.
— Je ne sais pas, dit-iL Je ne possède aucuns livres sibyllins. Seulement, je pense que, le mal étant connu, on pourra chercher le remède. Les hommes de mon âge ne le trouveront pas. Le chercher sera votre tâche, àvous, les jeunes, qui montez derrière nous!...
Merton sorti, Clarencé vit s'éloigner, comme avec lui, la question générale : seul, le cas particulier subsistait, réel, concret, douloureux.
«c D'abord, il faut savoir i^, pensa-t-il tout haut.
En même temps, il eut la vision des < coupures !► de V Argus qui arriveraient le lendemain, dans leur enveloppe jaune, avec son nom souligné au crayon rouge ou bleu. Mais pourquoi attendre? Il sonna Antoine, et l'envoya chercher les journaux du soir :
— Tous, comme après une « première ! i>
Un quart d'heure après, Antoine, — qui ne se pressait jamais, — revenait avec sa récolte
de gazettes, et Glarencé les ouvrait Tune après l'autre, dépouillant cette triste rubrique des e: faits divers » où s'eulre-heurtent l'intérêt et la haine, la misère et la vengeance. Presque toutes racontaient déjà l'anecdote, avec des variantes qui la déformaient, donnant le nom de l'héroïne, la profession du père, indifférentes à l'aggravation de douleur que leur indiscrétion impose aux affligés, appliquant sans scrupules celte peine de la « publicité » dont leur justice frappe les innocents avec les coupables. Cependant l'amant n'était pas nommé. Plusieurs journaux l'appelaient le peintre X... Un ■seul le désignait par l'initiale L. Les récits, d'ailleurs, se contredisaient sur des détails. Lançant à travers cette incohérence son imagination rompue à de tels exercices, Glarencé s'efforça de reconstituer le drame, qui se dégagea bientôt dans sa simplicité nue, sorte de schéma d'un nombre infini de (( faits divers » pareils, survenus dans tous les temps, et dont quelques-uns sont illustres, parce que la fan-
taisie d'un poète s'en est emparée. Elle avait aimé, la pauvre enfant morte, comme dans les livres, comme dans la vie, en répétant les mots dorés que toutes les lèvres adultères ont proférés, des phrases lues, des vers complices, leurrée par cette poésie et confiante en son rêve. Tout à coup, quelque brusque rappel de la réalité : une lettre interceptée par la femme outragée, ou par le père, ou, qui sait? un malaise révélateur, la vision soudaine de la honte qui suit de loin la faute si belle et si chère. Alors, des jours d'angoisse, des nuits de terreur, un silence obstiné, chargé de folie. Puis, sans doute, la scène classique avec l'amant :
— Tu m'aimes toujours?
— Oh! oui, je t'aime !
— Plus que tout ?
— Plus que tout !
— Eh bien ! partons, je t'en supplie, allons mourir ensemble, il le faut, car...
Et la cruelle reculade de l'homme qui avait juré d'aimer plus que la vie, et qui, maintenant,
aimait la vie plus que l'amour, rivé peut-être par des anneaux infrangibles dont il avait longtemps ignoré la solidité. En sorte qu'elle était partie seule pour le grand voyage qu'elle aurait cru si beau d'entreprendre à deux, emportant pour bagage le doute suprême de n'être pas aimée assez... Drame banal, qui en est à peine un tant il est fréquent, tant ses péripéties se répètent; drame que les journaux, d'ordinaire, enregistrent en dix lignes brèves, ou confondent avec d'autres pareils sous le titre : « Épidémie de suicides » ou : « Série noire y>. S'ils le racontaient moins sommairement, cette fois, ce n'était pas pour Céline Bouland, petite fille obscure : c'était à cause de lui, Clarencé. Ils insistaient sur le « livre de chevet ». Ils citaient les fragments, soulignés en marge, de V Amour et la Mort. Certains même y mettaient quelque malice. L'un s'écriait, en terminant son récit ; « Un beau succès pour un poète! > Un autre, plus insidieux, observait :
« Excellente réclame pour la Fiancée du
Lion, que la Comédie-Moderne va donner dans quatre ou cinq jours. Comme de coutume, M. Clarencéa toutes les chances; et une fois de plus, grâce à lui, la chronique a du pain sur la planche. y>
Ces choses-là, les amis, les confrères, les relations les répéteraient, avec des gloses aggravantes; et Clarencé entendait des voix connues insinuer, autour de tables qu'il savait, dans des maisons qu'il aurait nommées :
— On ne peut pas dire que Clarencé ait préparé cela d'avance; mais il n'aurait pas trouvé mieux !
— Qui sait? il est si fort !
— Et caserait mieux charpenté...
Et puis, sûrement, d'autres reprendraient ridée de Merton, viendraient l'interroger, s'en iraient de droite et de gauche, poser leur question : « Que pensez-vous de l'influence des livres ou de la responsabilité des écrivains? » En sorte que l'humble « fait divers » sortirait définitivement du commun; et jusqu'au bout,
son nom, sa célébrité nuiraient aux pauvres gens frappés au cœur, en élargissant le sillon du scandale.
« Ah! les malheureux! » murmura-t-il, ému comme s'il les voyait devant lui, comme s'il entendait leurs sanglots.
Un moment, il souffrit avec eux, sans autre pensée que celle de leur deuil; puis cette sensation, presque physique, s'apaisa peu à peu, et il reprit ses réflexions, dont le thème s'élargit :
€ ... Ainsi, ce ne sont pas seulement nos œuvres qui peuvent nuire : c'est notre vie, c'est nous-mêmes, ce que nous sommes, ce que nous fait le talent que nous pouvons avoir ou la mode qui s'empare de nous. Car nous occupons une place prodigieusement disproportionnée a l'efficacité de notre rôle social ; on nous encense bien au delà de notre mérite, h moins qu'on ne nous «r éreinte y> plus que de raison; mais, en tout cas, il se mène trop de bruit autour de nous. En un temps où le talent
court les rues, le peu que nous en avons revendique tous les droits du génie ; et la badauderie du public les lui concède abondamment. Chacun de nous peut se croire l'axe du monde, se gargariser chaque soir avec les compliments de la journée, se griser de temps en temps de son immortalité, comme d'une illusion plausible.
Et notre vie et notre âme pâtissent de ces excès. Nous finissons par dédaigner la loi commune des hommes, qui seule est bonne. Nous nous enorgueillissons de ne pas leur ressem bler, ou, pour le moins, de posséder quelque chose qui leur manque, un don qui nous élève au-dessus d'eux. Nous voulons vivre à notre guise, avec des sentiments, des plaisirs, des passions que nous soustrayons au contrôle de Tcxpérience usuelle, parce qu'ils sont nôtres. Que d'erreurs nous commettons ainsi, sans en soupçonner la portée! Quelles déformations l'art et la poésie font subir à notre être, jusque dans nos actes!... i»
A ce point de ses réflexions, Clarencé s'ar-
i2 AU MILIEU DU CHEMIN.
rêia : il venait de se mettre directement en
cause, non plus dans sa carrière ou dans sa fonction sociale, mais dans son intimité la plus profonde, avec le sentiment qui, depuis dix ans, remplissait sa vie. Il recula comme devant une porte close qu'on n'ose entr'ouvrir, et, d'un effort, ramena sa pensée vers les affligés de la rue Saint-Ferdinand, en répétant :
€ Les malheureux! les pauvres gens! >
Presque aussitôt, l'impulsion le prit d'aller k eux, de leur porter sa sympathie. Il n'y céda pas tout de suite : très sensible à la fois et très ménager de ses émotions, il lui arrivait souvent de se dérober k quelque démarche pénible que lui conseillait sa voix intérieure :
« Ils ne me connaissent pas, ajouta-t-il :
quel bien leur ferait ma visite? Ou peut-être qu'ils me maudissent, et que ma présence ne pourrait qu'envenimer encore leur chagrin... »
Et il continua à leur dispenser de loin sa stérile pitié.
Antoine ouvrit la porte :
— Monsieur est servi.
Clarencé sonda le crâne luisant et la face solennelle du domestique, dont il crut remarquer que l'œil se dérobait.
€ Sûrement, se dit-il en passant devant lui pour entrer dans la salle à manger, le gaillard a lu les journaux du soir, en me les apportant, pour savoir ce que j'y cherchais. Il a trouvé, n'étant pas bête, malgré son air de marguillier. Et il va supputer mon appétit, en se demandant si a: Monsieur est bien ennuyé ».•.
Tout en s'efforçant de manger, il interrogea :
— Antoine?
— Monsieur?
— Avez-vous porté les livres à M'"° Bréanl?
— Oui, Monsieur.
— Qui vous a reçu ?
— Justine, Monsieur, la femme de chambre.
— On ne vous a rien dit pour. moi ?
— Si Ton m'avait dit quelque chose, je l'aurais dit à Monsieur.
— C'est juste.
ii AU MILIEU DU CHEMIN.
Pourquoi donc Ânloine, volontiers loquace, et qui d'habitude appréciait la conversation de son maître, s'en tenait-il aux réponses indispensables ? Était-il fâché de l'algarade de tout à l'heure ? Mais comme il paraissait tranquille, avec la respectabilité de sa calvitie à tons d'ivoire ancien, de ses pattes de lièvre collées le long de ses joues, de son double menton bien rasé ! Peut-être pensait-il : « Monsieur m'a grondé injustement, je ne parlerai pas à Monsieur, et Monsieur sera puni, car Monsieur n'aime pas manger sans rien dire. > Son silence était de la rancune, tout simplement. Heureusement Antoine avait Tâme bonne : il eut pitié de l'air peiné de Clarencé, et, vers la fin du repas, sortit de son mutisme :
— Faut-il préparer l'habit de Monsieur ?
— Non, Antoine, je vous remercie ; je n'en ai pas besoin.
— Monsieur ne sort donc pas, ce soir ?
— Si fait, je sors ; mais je ne m'habillerai pas.
Glarencé venait ainsi de prendre sa décision, presque malgré lui. Il ajoula :
— Je ne vais pas « dans le monde >, aujourd'hui...
... Lentement, il rejoignit les Champs-Elysées pétillants de lumière, les suivit à petits pas, comme en promenade, pour s'enfoncer ensuite dans l'obscurité des tristes rues des Ternes. A mesure qu'il approchait du but, il se représentait plus poignante la m scène y> que son entrée allait sans doute provoquer : un redoublement de sanglots, une de ces vagues de désespoir qui soulèvent, à chaque nouvel incident, les âmes éplorées. Quel déchirant spectacle pour ses nerfs frémissants ! Et qui sait si ces voix brisées, ces voix qu'il dépendait encore de lui, croyaitil, (^ ne jamais entendre, ne lui répéteraient pas, à travers leurs larmes, les paroles mêmes que, depuis quelque temps, il épelail en lui-même ? Aussi, devant la porte close de la maison, — une de ces vastes maisons mornes où des familles se serrent dans l'en-
tassement des étages, — eut-il une dernière hésitation :
« Pourquoi vais-je là ? Qu'est-ce qui m'y oblige ? Quelle force me pousse ? y>
Il sonna. Il s'informa de M. Bouland dans une loge en désordre, gravit les étages, et, introduit par une bonne effarée, attendit dans un étroit salon, aux meubles recouverts de housses, à peine éclairé par la bougie que la bonne avait laissée en s'éloignant, sa carte à la main. Il examina la pendule à sujet, les lampes de porcelaine et les deux vases de verre bleu qui garnissaient la cheminée, la table ovale où s'étalaient quelques livres illustrés, lés images des cadres, choisies dans les magasins de la peinture sentimentale: Enfin, seuls! un petit soldat prenant congé de sa payse en effeuillant une marguerite. Mais il eut à peine le temps de s'étonner de l'aspect terre à terre de ce milieu où soufflait la tempête : la porte s'ouvrit doucement, le père apparut.
Petit, grassouillet, bedonnant, avec une
AU MILIEU DU CHEMIN. i7
bonne figure ronde toute rasée, des cheveux plats qui grisonnaient, des mains potelées, M. Bouland offrait à première vue le type le plus habituel du bourgeois tranquille, borné, content de peu, ignorant des désirs troublants et des soucis chimériques. Mais cette face placide, ravagée par la douleur, changeait de caractère. Une grosse larme, venue de loin, coulait lentement le long des joues pleines ; les petits yeux clignotaient de fatigue, dans un cercle noir; les allures mêmes prenaient une sorte de noblesse inopinée, comme si le coup brutal du destin eût fait sortir de l'ancien homme, exemplaire moyen de son espèce, un homme nouveau, qui ne se connaissait pas encore.
Tremblant presque, comme un coupable, Glarencé balbutia :
— Je vous demande pardon de venir ainsi, monsieur, bien que je sois un étranger pour vous. • . Mais j'ai appris le malheur. . . l'immense malheur qui vous a frappé... J'ai voulu vous
dire... que j'y prends une part bien grande... puisque...
Il pensait, il allait dire :
« Puisque j'y ai une part de responsabilité, puisque je suis pour quelque chose dans votre désespoir. >
Mais il s'arrêta, laissant sa phrase en suspens.
Le père gémit, essuya ses yeux avec le mouchoir à carreaux qu il tenait a la main.
— Je vous remercie, monsieur... je vous remercie...
Et, laissant tomber à lents intervalles les phrases inachevées, qui ne se liaient pas :
— Ah ! monsieur, vous ne pou vezpas savoir. . . Non, vous ne pouvez pas !... Notre unique enfant !... Et quelle enfant!... Jamais elle ne nous a fait un chagrin, un seul... Jamais une désobéissance. ..Raisonnable, avec cela... Raisonnable et sage !... Mon Dieu ! mon Dieu !
qu'est-ce qui a pu lui arriver?... Il y a des jeunes filles, n'est-ce pas ? dont on se méfie...
qui ont de mauvais instincts... Mais elle!... Un ange, monsieur!... C'est le mot de tous ceux qui l'ont connue. . . Pas un défaut ! . . . Pas un. . . Elle aimait trop les livres, voilà le mal... Elle en a trop lu... Moi, vous comprenez, je croyais qu'elle lisait pour s'amuser... qu'elle oubliait tout en arrivant à la dernière page... comme moi quand je lis... Et je la laissais faire... Eh bien ! monsieur, elle y croyait, à ces histoires qui ne sont jamais vraies... qui font du mal comme tous les mensonges... qui...
Sa voix montait; tout à coup, il s'arrêta, avec un tact très fin :
— Ah! pardon, je n'y pensais plus!... Vous êtes monsieur Clarencé, l'auteur, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur.
En répondant ainsi, timidement, presque humblement, Clarencé sentit passer en lui, comme si un éclair de mémoire les rappelait soudain de leurs lointains effacés, les souvenirs de ses premiers succès, joyeux, orgueilleux,
triomphants. M. Bouland poussa un gros soupir, et reprit d'un ton plus bas :
— Elle avait lu tous vos livres, monsieur...
Je ne dis pas... que ce soient ceux-là... qui... Non, non, je ne dis pas cela!... Mais elle les aimait plus que les autres ! . . . Nous l'avons conduite à votre dernière pièce, sa mère et moi... Reine... comment donc?... Reine Aîiberty,îe crois... Je lui disais bien: «Vois-tu, Céline, ce n'est pas pour toi !... Les histoires romanesques, ce n'est pas bon pour les jeunes filles... » Elle voulait absolument !... Et nous ne savions rien lui refuser... Ah ! si vous l'aviez vue pleurer, àlafm! . . .Ensortant, je me moquaisd'elle.. . Je lui disais : « Tu sais pourtant que ça n'est jamais arrivé!... y> Pauvre petite ! Si j'avais su, moi, ce qui se passait dans son cœur!...
11 parlait sans colère ni rancune, dans cet
accablement du désespoir oùs'apaisentles vains
reproches, les stériles violences. Il soupira de
nouveau, et, après un silence que Glarencé
n'osa interrompre, recommença :
— Si seulement elle avait eu plus de confiance en nous!.'.. Si elle nous avait tout dit!.. Nous Taimions tant, monsieur, que nous l'aurions comprise. . . quoique ces histoireslà ne soient pas pour des gens comme nous...
Nous aurions pu la défendre... la sauver... Elle serait encore là.. . notre chérie... commeavant... Mais elle n'a pas osé... Elle n'était pas faite pour le mal, voyez-vous !... Quand elle a vu... qu'on allait savoir... elle a mieux aimé... elle a mieux aimé... Ah! Thorrible, l'horrible chose!
M. Bouland sanglota un moment, la figure dans son mouchoir. Puis un soupçon vague et lancinant dut lui traverser l'esprit, car il demanda, en relevant la tête avec un commencement de méfiance :
— Vous ne la connaissiez pas, vous?...
— Non, monsieur, je ne l'ai jamais vue.
— Jamais vue... Et vous êtes venu ainsi.., pour...
— Je suis venu par sympathie pour votre malheur, et parce que...
Sa voix fléchit :
— ... Parce que mon nom est mêlé à votre deuil.
— Ah ! oui, votre livre... à côtéd'elle... C'est vrai...
Il y eut un long silence, rempli de muettes pensées. M. Bouland répéta:
— Oui, votre livre...
Puis, avec une légère hésitation :
— Vous voudriez la voir, peut-être ?
— Je n'osais vous le demander.
— Venez, monsieur !
Et, prenant la bougie qui les éclairait seule, il précéda Clarencé dans la chambre mortuaire.
Une gentille chambre de jeune fille, dont les parents peu aisés flattent autant qu'ils peuvent les goûts d'élégance, une chambre coquette grâce à de jolis riens : arrangements de morceaux d'étofles, de photographies bien choisies dans des cadres fins, de bibelots sans valeur disposés avec une gracieuse minutie. Une lampe
était posée sur un guéridon laqué : le rond de lumière qu'elle projetait sous l'abat-jour éclairai^un petit volume relié en bleu, que Clarencé reconnut. Personne, sans doute, ne Tavait touché depuis Céline : il restait là, comme une fiole vide...
Dans un angle de la pièce, la mère pleurait, tellement abîmée dans son deuil qu'elle ne se dérangea point au bruit de pas étrangers. Â côté du lit, un homme en pardessus, son chapeau à la main, contemplait la forme esquissée sous le linceul, parmi des fleurs. Clarencé devina Tamanl. La voix tremblotante de M. Bouland expliqua :
— C'est M. Clarencé, qui a voulu voir Céline. Il ne la connaissait pas, mais...
L'homme se retourna brusquement, et Clarencé tressaillit jusqu'aux moelles, frappé d'un grand coup :
— Toi!... Toi!... C'est donc toi!...
Il venait de reconnaître Laurier, l'ami de son enfance, son plus cher ami, l'ami dont il
croyait connaître le mieux toute la vie. M. Bouland n'avait point achevé son explication qu'ils étaient dans les bras l'un de l'autre, bouleversés, mêlant leurs larmes. La mère s'était levée de son fauteuil et les regardait, secouée dans son désespoir par ce nouvel épisode qu'elle ne comprenait pas.
Ce fut Laurier qui se dégagea, en disant :
— Tu as voulu la voir. . . Eh bien ! regarde!...
D'un geste grave, il souleva le linceul; et la morte apparut...
Elle avait de beaux cheveux foncés, abondants et fins, qui restaient épars autour d'elle, un front très pur, des traits irréguliers, d'un dessin imparfait. En la voyant ainsi, les lèvres exsangues, les yeux clos à jamais, personne n'aurait pu dire qu'elle avait élé belle ; enveloppée déjà dans l'ombre éternelle, elle emportait le secret de son charme, quand l'ardeur du regard éclairait le visage, quand les ondes de la vie palpitaient dans la chair. Déjà, ce qui
avait fait d'elle un être d'amour ne subsistait plus que dans un souvenir. Laurier seul pouvait retrouver encore, sous les paupières fermées, la tendresse des yeux fidèles, la douceur du sourire et du baiser sur les lèvres. Et peut-être que, déjà, l'image vraie de la bienaimée, — celle qu'il ne verrait jamais plus, — tremblait en lui, condamnée à périr pour que rien ne restât de leurs joies...
Il rabaissa le linceul, l'arrangea et se tourna vers son ami :
— Elle te connaissait bien, va !... Je lui parlais souvent de toi... Elle admirait tes livres... Ils ont été nos confidents, nos amis.. .
Clarencé savait mettre dans la bouche de ses héros les répliques éloquentes ou justes qui donnent à des milliers d'inconnus l'illusion de la vérité. Dans les situations difficiles, qu'il excellait à ménager, ses personnages prononçaient toujours les paroles appropriées, les seules qui pussent être dites. Devant sa table de travail, il transcrivait leurs dia-
logues fictifs d'une main sûre, souvent rapide, avec abondance, avec élan, comme s'ils jaillissaient d'une bonne source féconde. Mais là, mêlé au drame, partageant la douleur, il cherchait vainement un mot pour exprimer son émotion ou sa sympathie. Il ne put que balbutier :
— Mon pauvre, pauvre ami !
Puis il se tourna vers les deux parents, qui s'appuyaient l'un sur l'autre, distraits un instant dans leur désespoir par l'étonnementde cette reconnaissance.
— Vous voyez, leur dit-il, je suis ici comme si je vous connaissais depuis toujours, comme un ami... Sans l'avoir jamais vue, celle que vous pleurez, je la pleure avec vous...
La mère murmura, la voix pleine de larmes :
— Vous êtes bon, monsieur, vous êtes bon.
Et Glarencé songea :
« Ils n'ont pour moi que des paroles de douceur et de clémence. >
Il leur dit encore quelques phrases de sympathie : pauvres phrases banales qui servent aux plus ignorants, comme les larmes, et qu'il répétait sans songer à rougir de leur misère. Puis il voulut prendre congé; et les parents eurent ensemble la même exclamation, comme si quelque lien ce formait entre eux et cet étranger qu'ils s'accoutumaient h voir là, mêlé à leur deuil :
— Déjà?... Vous partez déjà?... Vous reviendrez, n'est-ce pas ?
Il promit. Des mains presque affectueuses serrèrent les siennes. Il partit, le cœur soulagé, heureux du pardon que ces humbles ne lui marchandaient pas. Le même pardon, fruit divin de la douleur commune, accompagnait aussi Laurier, qui sortit en même temps. Glarencé remarqua que M. Bouland garda longtemps dans sa main la main du malheureux. La mère lui dit un affectueux c au revoir ». Ces pauvres gens oubliaient le mal qu'il leur avait fait, la haine qui avait d'abord gon-
flé leur cœur, la malédiction dont ils Tavaient accablé : ils le voyaient souffrir avec eux, atteint du même coup, c'était assez. A son humble demande de voir la morte, la mère s'était écriée: « Il n'a pas le droit d'être ici !... > Le père avait répondu : « Il Taimait puisqu'il vient. . . Peut-être qu'il souffre plus que nous. .. » Et ces deux êtres, sur qui n'avait jamais passé le moindre souffle de roman, reçurent leur bourreau comme s'ils comprenaient que l'amour et la douleur effacent tout. . .
... Un moment. Laurier et Clarencé marchèrent en silence, à côté l'un de l'autre, dans la rue sombre. De lointains souvenirs, effacés par les années, se réveillaient dans l'esprit de Clarencé. Tout en observant à la dérobée l'homme écrasé dont la silhouette noire l'accompagnait, il revoyait en lui le petit camarade du lycée de Besançon, fils de paysans comme lui-même,' arrivant aussi gauche d'un village voisin, et aussi plein de rêves. D'emblée, ils devenaient inséparables, battus ensemble par
les mêmes ennemis, faisant à pied des lieues, pendant les vacances, pour se rencontrer dans les champs. Vers la seizième année, Laurier, pris d'une de ces crises de mélancolie qui s'abattent souvent sur les jeunes gens imaginatifs, voulut mourir. Que d'efforts pour le dissuader, pour lui prendre un vieux pistolet, un couleau-poignard, une fiole de laudanum I Puis, deux tresses blondes, surgies au coin d'une rue, emportèrent le goût de la mort; et ce fut une fraîche idylle, qui n'eut pas de len** demain. Dès lors, toujours amoureux, toujours romanesque, Laurier brocha sur toutes ses rencontres de chimériques aventures, dont son imagination fil tous les frais, comme pour celle que termina son mariage. Que de fantaisie il avait prêtée à la paisible jeune fille, aujourd'hui sa femme et la mère de son unique fille, si mesurée, si pondérée, si régulière qu'elle semblait l'avoir assagi, à force de bon sens! Avec ses beaux cheveux en bandeaux, son front tranquille, la sérénité de ses yeux ileur de lin.
la douceur de ses traits d'une délicatesse un peu mièvre, avec la grâce de ses gestes indolents, le charme insinuant de sa voix et de ses propos raisonnables, Jeanne Laurier créait autour d'elle une atmosphère de paix; et Clarencé répétait volontiers à son ami :
— Tu as la femme qu'il te faut. Elle t'a calmé. Elle t'a donné la tendresse, qui vaut mieux que la passion. C'est bien ainsi.
Maintenant, son amour-propre d'observateur s'étonnait de n'avoir pas soupçonné le dernier « roman » de son camarade...
Gomme ils tournaient ensemble dans l'avenue de la Grande-Armée, Glarencé dit avec un imperceptible reproche :
— Tu m'avais caché tout cela!
Laurier répondit par un geste vague. Ils firent quelques pas. Glarencé risqua la question qui l'oppressait :
— Et Jeanne?
— Elle sait tout... depuis hier... Elle a été généreuse...
Ils se turent encore. Clarencé reprit :
— Mdiis elle... comment l'avais-tu connue?
— A Talelier.
— Elle peignait donc?
— Un peu.
Péniblement, comme si chaque parole ne sortait qu'en remuant le lourd fardeau des souvenirs, il poursuivit :
— Elle est venue un jour... avec un pauvre petit paysage.., pour me demander des conseils... Pourquoi s'adressait-elle à moi, qui n'ai pas d'élèves?... Quelque chose la poussait... Elle était timide et n'osaifpas lever les yeux... J'aurais pu lui répondre, comme aux autres, que je ne donne pas de leçons, et la renvoyer ainsi... Pourquoi ne l'ai-je pas fait?... J'ai voulu la connaître... Je crois que j'ai senti tout de suite qu'elle serait ma Destinée... Alors je lui ai dit de faire autre chose, de revenir... Elle est revenue... Tu vois, c'est très simple!
Clarencé prit affectueusement le bras de son compagnon, et le plaignit :
— Mon pauvre ami, comme je le comprends... comme j'ai pitié de toi!
— Tu as pitié de moi, oui, je le crois, fil Laurier, car lu es humain, tu sais souffrir avec ceux qui souffrent... Mais lu ne peux pas me comprendre tout à fait : tu ne Tas pas connue, lu ne sais pas l'être délicieux et profond qu'elle était dans sa simplicité, tu ne sais pas à quel point nous nous sommes aimés... Car cela, personne ne peut le savoir... Et ce sont des choses que les mots n'expriment pas...
C'est l'éternelle illusion des amants de croire que nul n'a* jamais aimé comme eux quand ils aiment, ni souffert comme eux quand ils souffrent. Que leur répondre, lorsqu'ils l'affirment dans le désespoir, devant la mort? Clarencé ne put que répéter son triste refrain :
— Mon pauvre ami ! . . .
Un peu plus loin, comme ils approchaient de la place de l'Étoile, Laurier reprit, en s'arrètant :
— Il y a une question que tu te poses, j'en
suis sûr... Je la devine... Tu te demandes :
«: Comment Ta-t-il laissée partir seule pour le grand voyage? Elle n'est plus, et lui qui dit l'aimer tant, il va, il vient, il vit, il mange, il dormira! Pourquoi?... » Oui, oui, tu te poses cette question-là, toi qui me connais bien.
Il se Vernit à marcher, la tête plus basse, la poitrine gonflée, sans écouler les protestations confuses que balbutiait son ami. Puis il s'arrêta de nouveau, il recommença :
— Pourquoi î... parce qu'il y a des choses qui sont impossibles, tu le sais... parce qu'il y a des devoirs qu'on peut oublier... et dont on sent la chaîne aux heures tragiques... Je ne peux pas mourir, moi : je suis trop pauvre... Mourir, c'est les condamner à la misère...
elleSy elles que j'aime aussi, mon Dieul...
C'est parce que je n'ai rien à leur laisser que je ne puis la suivre... C'est pour elles que je suis là vivant, quand la mort me semblerait si bonne... quand je la désire de toutes mes forces. . . quand je l'appelle de tous mes vœux. . .
Qui sait si ce n'est pas aussi pour cela... un peu... que Jeanne reste au foyer... qu'elle pardonne?... La gêne atténue bien des drames, va!...
Une émotion inconnue poignait Clarencé.
Lui qui avait dépeint avec tant d'éclat poétique les ravages de la passion, il frissonnait devant leur nue réalité, dont il pénétrait pour la première fois le sens profond, qu'enveloppe, orne et fausse la fiction. Lamentable dans son abaissement, elle infligeait un humiliant démenti aux intrigues ingénieuses, aux subtiles analyses, aux nobles arrangements, — à ce magasin artiûciel où puisent les poètes, où il puisait lui-même, et qu'il admirait, et qu'il croyait « vrai y>. Où s'en allait le romantisme des situations qui font éclater les bravos? Une misère sans grandeur soulignait d'un trait dur le mensonge éternel des rcves brodés par la fantaisie sur la trame du désir. L'amour sans ailes boitait parmi des fleurs flétries.
Laurier attendait, comme une aumône, une
parole de pitié, un mot qui pût adoucir son tourment.
— Ce que tu dis là est affreusement cruel dans sa simplicité, murmura Clarencé.
— N'est-ce pas?... Les poètes inventent des choses extraordinaires, et la vie est si simple!... Si simple et si dure!... Tu vois ce qu'elle vient de faire avec Tamour et... je ne dirai pas la misère, ce serait faux. . . la gêne 1 . . .
Après un silence, il reprit :
— Ah! la pauvre bien-aimée!... Je la pleure, mais je ne la plains pas... Non, non, elle a le meilleur lot : la mort n'est pas effrayante comme beaucoup le croient, puisqu'elle est l'oubli, l'inconscience, l'irresponsabilité. ..Tu le sais bien, toi qui l'as écrit... dans cette œuvre qu'elle aimait... qu'elle aimait trop, peut-être... Et je crois bien que c'est la plus grande vérité que j'aie jamais lue, et la plus consolante... Pour le reste, permetsmoi de te le dire, tu fais à peu près comme les autres... Vous atténuez, vous arrangez, vous
embellisse!.., vous faussez les proportions.,. Ainsi, vous êtes les ouvriers de Tillusion des sens et du cœur, qui attire tant de malheureux, qui trompe souvent des âmes loyales... dont on meurt quelquefois, comme ma pauvre amie...
ou dont on traîne la blessure à jamais ouverte, comme moi !...
Laurier remuait toutes sortes d'idées confuses, dont l'expression le soulageait. Il continua de se plaindre ainsi, doucement, avec des éclats et des silences, jusqu'au moment où il s'arrêta devant sa porte, au haut de l'avenue Kléber.
— Veux-tu que je monte avec toi? demanda Clarencé.
— Non, merci... Pas maintenant...
— Tu sais que Jeanne m'aime bien. Peutêtre que...
— Non, non... Tu viendras demain... Cela vaut mieux, je t'assure. . . Demain ! ... Et merci !
Et il disparut dans le trou noir de la porte qui s'ouvrait devant lui.
Glarcncé reprit lentement son chemin. Cer* taines phrases de Laurier tournaient dans sa pensée. Il répéta plusieurs fois, à demi-voix, comme pour peser le sens de chaque mot :
Vous êtes les ouvriers de V illusion des sens et du cœur...
Est-ce qu'en parlant ainsi, son aminé venait pas de lui jeter la réponse définitive h la question, presque abstraite jusqu'alors, qui le préoccupait? Est-ce que ces paroles ne définissaient pas, avec une netteté redoutable, l'effet réel des fictions attirantes, l'infiltration dans Tâme, puis dans la vie, de ces éléments de charme et de mensonge dont jouent les poètes? Est-ce qu'elles n'étaient pas celles-là mêmes
qu'il aurait pu dire à Merton, tout à l'heure, quand il tâtonnait dans ses explications?...
Nous sommes les ouvriers de nilusion de^ sens et du cœur^ — cela veut dire, en termes plus précis : c Nous ajoutons aux troubles ordinaires de la nature des troubles factices qui les aggravent; nos mots dorés, aux sens trompeurs, chassent les notions saines et simples de la vie; les récits de notre invention poussent à des catastrophes de pauvres dupes toutes lîères de se prendre pour des héros ; nous fournissons à des naïfs, à des innocents, des modèles qui les égarent... :» Ainsi guidé par le drame réel dont il venait d'avoir le spectacle direct, il retrouvait son souci personnel, et sa pensée s'élargissait, se transposait, contemplait dans une lumière nouvelle sa propre vie, la chaîne de ses actes gouvernés peut-être, eux aussi, par la fiction qui débordait de ses écrits...
Justement, suivant l'affectueuse habitude qui le conduisait chez Claudine aux heures
du doute, il approchait de sa demeure : un 1res petit hôtel, une sorte de pavillon avec un jardin minuscule, enclavé entre les maisons de rapport de la rue de Balzac. Tout leur « roman )> repassa dans sa mémoire, — avec le désir soudain de le refaire, de changer le sens de certains chapitres, comme il eût pu faire encore pour la Fiancée du Lion. Avait-il, ce « roman >, Tunité et la belle marque des œuvres réussies, — qu'elles soient écrites ou vécues, fruits du rôve ou de Taction? Ne renfermait-il aucun élément d'artifice ou d'erreur? Était-il imprégné, comme V Amour et la Mort, de cette illusion des sens et du cœur qui venait de tuer la petite Céline et de renverser le foyer de Laurier?...
... Il datait d'une dizaine d'années. Bien qu'il ne fût un secret pour personne, il demeurait discret, le monde ayant accepté une liaison que consacrait sa durée. Un petit nombre d'intimes en connaissaient à peu près l'histoire.
C'est peu de temps après ses premiers succès de théâtre que Clarencé avait rencontré M"**" Bréant. Mariée depuis une année à peine, ' elle venait d'être abandonnée. Ayant obtenu son divorce, elle refusa la pension que lui accordait la loi, résolue a ne rien devoir à son mari; car elle entendait, disait^elle sans jamais préciser ses griefs contre lui, TefFacer entièrement de sa vie et le chasser de sa mémoire.
En même temps, pour se donner un but, pour augmenter ses modestes ressources, surtout peut-être pour réaliser un rêve d'indépendance et d'action qu'elle avait toujours caressé, elle voulut utiliser son très réel talent de musicienne. Elle était belle, fière, un peu sauvage, sans coquetterie, plutôt dédaigneuse de sa beauté : cette beauté qui n'avait pu ni la faire aimer ni lui donner le bonheur, et qu'elle jugea bientôt plus nuisible qu'utile aux femmes qui travaillent avec dignité. Clarencé sortait, le cœur oisif, d'une intrigue banale avec une de ses interprètes; Claudine, dès qu'il l'eut remar-
quée, rélonna pai*sa dissemblance des actrices et des mondaines qu'il avait jusqu'alors connues. Il s'éprit d'elle presque tout de suite; mais, soucieux de lui épargner l'offense des hommages qui s'adressent si volontiers aux femmes libres, il dissimula d'abord son penchant, dont il ne s'avouait pas encore la force, sous les apparences d'une camaraderie discrète. Il voyait souvent la jeune femme, qui l'accueillait avec simplicité, et leurs amicales rencontres tissaient un lien qu'ils sentaient à peine. Glarencé, qui avait à son passif quelques déceptions d'amour, se répétait parfois : « Cela vaut mieux ainsi... > Et il se plaisait à songer que « cela > durerait indéfiniment. Il méconnaissait ainsi sa propre nature, assez romanesque pour accepter le charme illusoire d'une amitié à peine amoureuse, trop ardente pour s'en contenter longtemps. D'ailleurs, les circonstances devaient bientôt se charger d'irriter sa passion naissante : quoique dépourvue de coquetterie et prudente dans ses allures, Glau-
dine n'en était pas moins fort entourée; les hommes la recherchaient; des malveillants ou des indiscrets s'arrogeaient le droit de la discuter : à phis d'une reprise, Clarencé entendit parler d'elle sur un ton qui le bouleversa de colère impuissante ; et chaque fois il l'aimait plus fort. D'autre part, elle-même, libre, seule, recherchée, pouvait se croire aimée, aimer, se tromper encore : et il rêvait de la défendre, il éprouvait le besoin tyrannique de la rendre heureuse. Un jour, dans une visite de fin d'après-midi, il trouva chez elle, assis dans le fauteuil qui d'habitude lui était réservé, un confrère connu pour ses bonnes fortunes, Laurent Bellisle. Très à l'aise, les jambes étendues, l'œil allumé, l'intrus semblait déjà chez lui, avec sa nuque insolente, sa forte carrure, le sans-gêne entreprenant de ses propos. Le samovar fumait sur la table, pour lui. 11 croquait de petits gâteaux, en découvrant des dents solides, sous ses épaisses moustaches.
Son désir flottait dans l'air, emplissait le salon,
tenace, insolent, vainqueur. A Téclair de rage qui le traversa, Clarencé comprit qu'il ne s'appartenait plus. Sa volonté, jusqu'alors hésitante, s'affirma. Il lut dans les yeux de Bellisle : « Je la veux ^ ; et il lut dans son propre cœur : « Je l'aime ». Chacun des deux hommes attendait le départ de l'autre. Bellisle, patient, maître de soi, remuait avec une grâce un peu grossière des sujets divers, qui renfermaient toujours une allusion amoureuse. Clarencé ne se possédait pas : hors d'état de causer avec sang-froid, il se tut après quelques phrases maladroites, et garda le silence, les yeux fixés sur la pendule. Son attitude entêtée et farouche semblait dire : « Je resterai là, quoi qu'il arrive. i> L'ironie imperceptible de l'autre répondait : a Reste si tu veux, j'ai toujours le dernier mot! » Pourtant, ce fut Bellisle qui céda : il partit avec un regard de raillerie triomphante qui fit pâlir Clarencé, La contrainte l'avait exaspéré. A peine la porte fermée, il se leva, et, marchant au-devant de Claudine
qui venait de reconduire le rival, il s'écria, avec une violence qui se contenait à peine :
— J'espère bien que vous ne recevrez plus cet homme !
Stupéfaite et debout en face de lui, la jeune femme demanda :
— Pourquoi, je vous en prie?
— Vous ne le connaissez donc pas?... Vous ne savez pas qu'une femme... qui vit seule... ne peut recevoir Bellisle?
Elle s'assit, lui montra du geste le fauteuil que Bellisle venait de quitter, et répondit doucement, en le regardant bien en face :
— Vous me permettrez de vous dire, mon ami, que c'est là une question dont je suis juge.
Il marcha un instant avec agitation dans la pièce, et revint s'arrêter devant elle; très bas, la voix tremblante, il ajouta :
— Et pour une autre raison encore... Parce que je vous aime.
Ellei^ougit un peu.
— M. BelHsIe, fit-elle, ne m'a jamais rien dit de semblable.
— Ah ! s'écria passionnément Clarencé, c'est que ces mots n'auraient pas^ le même sens dans sa bouche que dans la mienne.
Quand un homme comme lui vous parle d'amour, vous entendez ce qu'il vous propose. Moi, je vous offre ma vie, mon cœur, ce que j'ai, ce que je suis : je vous appartiens, vous pouvez faire de moi ce que vous voulez.
Claudine avait détourné les yeux et s'efforçait de cacher son émotion. Quand elle se sentit assez forte pour affermir sa voix, elle répondit :
— C'est très généreux, mon ami, ce que vous faites là. Car je suis une pauvre femnie, qui ne vous apporterais ni relations ni fortune. Peut-être même vous fâcherais-je avec quelques-uns de vos amis, qui sûrement n'admettent pas qu'on épouse une femme divorcée. Vous feriez... une folie. Il est noble à vous d'y songer. Moi, je suis fîère de vous
en avoir donné Tidée. Et pourtant, il faut bien que je vous le dise : je ne me remarierai jamais, j'en ai pris la ferme^ l'inébranlable résolution.
Une fois prononcées les paroles qui l'engageaient, Glarencé attendait une autre réponse : la sympathie que lui témoignait M"" Bréant, le regard amical qui le cherchait dans les salons ou Taccueillait dans l'intimité, les inflexions plus douces que prenait la voix amie en lui parlant, tous ces menus signes qu'exploite volontiers la fatuité masculine, l'autorisaient presque à espérer mieux.
— Ah ! s'écria-t-il avec amertume et dépit, voilk la réponse des femmes qui n'aiment pas!
Le regard de Claudine, qui le fuyait, revint se poser sur lui, doux comme une caresse.
Elle hésita un moment, cherchant ses paroles; puis, les yeux errants, les mains frissonnant un peu sur ses genoux, elle expliqua, d'un ton raisonneur qu'elle prenait parfois :
— Oui, mon ami, je ne me remarierai pas.
Cela est bien décidé. Ne croyez pas que j'aie pris celte résolution par rancune, parce que mon expérience du mariage a été malheureuse. Je n'ai pas la sottise de confondre tous les hommes avec mon mari et je n'ai pas fait leur procès collectif dans celui qu'il m'a fallu soutenir contre un d'entre eux. L'homme auquel j'avais imprudemment lié ma vie, j'ai tâché de l'oublier ; je crois avoir réussi, et ne lui souhaite aucun mal en punition de celui qu'il m'a fait. C'est au mariage que j'en veux. Je le regarde comme un mensonge social, comme un acte d'hypocrisie, comme une couverture qui sert à trop de vilains marchés et de bas compromis. J'estime qu'une femme qui peut s'en passer est coupable de s'y soumettre. Il y a beaucoup de malheureuses qui n'ont pas d'autres moyens d'assurer leur sort : qu'elles capitulent, je les excuse. Moi, grâce au peu d'argent que m'a laissé mon père et au peu de talent que j'ai, je suis
une indépendante. Je ne veux pas être autre chose... Voilà tout!...
Clarencé Técou tait sans la croire; car, jusqu'alors, quand elle exprimait de telles idées devant lui^ il les prenait pour des boutades :
— Quelle dialectique ! fît-il, sans même dissimuler son dépit. Vous raisonnez comme un parfait socialiste. Soit ! Je n'ai aucun droit à savoir ce qui se cache sous vos raisonnements.
— Vous croyez donc qu'ils cachent quelque chose ?
II se possédait si peu qu'il répondit :
— Quand les femmes fontde la philosophie, elles cachent toujours quelque chose... ou quelqu'un.
Claudine ne se fâcha pas; elle continua à le regarder bien en face, d'un regard si loyal et toujours si doux qu'il eut honte de son emportement.
— Pardonnez à ma surprise, reprit-il en baissant la voix : je connaissais déjà votre
liberté d'esprit, mais je ne vous savais pas si avancée dans le féminisme.
Elle secoua légèrement les épaules, et dit :
— Je ne suis pas féministe, je ne suis pas avancée. Je n'ai rien prêché et ne prêcherai jamais rien. Il y a une obligation sociale, une coutume, une loi ou un sacrement, comme il vous plaira d'appeler cela, dont j'ai éprouvé l'injustice, dont j'ai souffert, et qui ne me pliera pas. C'est tout ce que j'ai voulu dire. 11 n'y a rien déplus...
Elle trahit son désir d'être crue en ajoutant, avec insistance :
— Rien, ni personne, je vous le jure...
— Oh! dit Clarencé, vous n'avez pas de serment à me faire. Je ne vous en demande aucun. Vous avez droit à tous vos secrets, puisque vous gardez toute votre liberté.
Il se leva, et, debout, poursuivit en hachant ses phrases :
— Oui, je sais que vous êtes une force, un caractère, une volonté... Vous le dites et vous
le prouvez... Et vous raisonnez à merveille : vos arguments sont sans réplique... Je le sens bien : aussi ne me reste-t-il qu'à prendre congé de vous... Naturellement, je ne vous reverraî pas : je vous aime trop pour rester votre ami.. . Moi aussi, j'ai ma franchise : eh bien ! pour moiy l'amitié serait une hypocrisie, comme pour vous le mariage... Je n'en veux pas... Je ne veux pas être auprès de vous quand sonnera l'heure où vous vous démentirez... Car cette heure sonnera^ ma chère amie. . . Vos résolutions sont sincères, j'en suis convaincu... Mais, un jour, elles s'effondreront... Ce que vous ne voulez pas faire aujourd'hui pour moi, parce que vous ne m'aimez pas, vous le ferez plus tard pour celui que vous aimerez... Vous lui sacrifierez joyeusement votre indépendance, qui ne vous paraîtra qu'un fardeau... Et votre casuistique ne vous servira plus qu'à vous démontrer à vous même l'inanité de vos scrupules.
Elle dit, avec un demi-sourire :
— Vous justifiez votre réputation, mon ami.
Vous montrez que vous connaissez les femmes !
Glarencé ne remarqua pas que la tendre indulgence du regard corrigeait la malice de répigramme.
— Maintenant, dit-il, vous vous moquez de de moi. C'est justice : Tamour importune quand il n'est pas partagé. J'aurai le courage de ne plus vous revoir.
Il s'inclina, la main tendue :
— Adieu! dit-il.
La jeune femme le retint du geste :
— Attendez!...
Quelques secondes tombèrent lentement, ces graves secondes où la décision se prépare dans les chambres obscures de nos âmes. Claudine évitait de regarder Clarencé, k demi détournée, le menton dans la main, le coude appuyé au bras du fauteuil, adorablement jolie dans cette pose attentive.
«... Elle va changer, songeait-il, puisqu'elle réfléchit... »
Le cœur blessé, il prêtait à ce mol « réfléchir > un sens douteux de calcul, et déjà s'entr'ouvrait à ce mépris que nous avons pour les êtres bons quand ils nous cèdent ou faibles quand nous les faisons chanceler. Claudine, cependant, releva sur lui ses beaux yeux où brillait une larme, en prononçant avec une lenteur solennelle :
— Je suis décidée à ne pas me remarier, mon ami... Cela ne veut point dire que je ne vous aime pas... Je vous aime et je serai à vous... Vous voyez que je sais aussi être généreuse...
... Clarencé eut quelque peine à se pardonner d'avoir un instant méconnu Claudine.
Quant à elle, ayant plus d'amour que d'amQurpropre, plus de tendresse que de susceptibilité, elle ne lui garda point rancune des mauvaises pensées qu'il avait eues. Et il se forma entre eux un lien que resserrèrent dix années d'intimité sans l'ombre d'un malentendu. Ils traversèrent sans accident la phase où l'expan-
sion, la joie, la violence de la première passion entraîne les amants au dédain périlleux de l'opinion qui les guette et les juge. Puis, peu à peu, leur sentiment s'adoucit sans faiblir :
aussi unis que par une chaîne légale, ils avaient l'un pour l'autre le respect que donne une absolue confiance. M"** Bréant prit sur Clarencé cet ascendant que les nobles femmes exercent sur les hommes les plus éminents par le seul fait qu'elles sont aimées et dignes de l'être. Il lui dut la sève de ses œuvres, l'équilibre de sa vie, tout le bonheur et toute la sérénité que pouvait espérer son inquiète nature : en sorte que la reconnaissance ennoblit son amour. Jamais ils ne furent un instuit fatigués l'un de l'autre; et, quoique pas un jour ne s'écoulât sans qu'ils se vissent, ils ne se lassaient pas plus de se connaître que de s'aimer...
... Ce jour-là, Clarencé avait déjeuné chez son amie, avant de se rendre à sa ré-
pétilion. lis s'étaient quittés sur ces mots:
— Vous m'apporterez des nouvelles ?
— Pas aujourd'hui. Je suis nerveux après ces longues séances. Je n'aime pas vous montrer ma maussaderie.
Donc, elle ne l'attendait pas, et serait heureuse de la surprise, comme toujours, quand il arrivait à l'improviste. Elle saurait le rassurer : indulgente, sensée, bonne raisonneuse, elle aurait bientôt réduit les scrupules qu'il allait confesser, tout en plaignant avec lui l'ami qu'elle connaissait, et dont elle raillait parfois l'imagination « décidément par trop romanesque » • Oui, vraiment, Glarencé arrivait chez elle comme un malade imaginaire chez le bon médecin dont les seules paroles chassent l'hypocondrie; d'avance, il escomptait l'effet de la consultation ; il était déjà moins sombre en s'arrôtant devant la petite maison.
— Vous?... Quelle bonne surprise !...
Puis, le voyant si ému, si défait :
— Qu'y a-t-il donc ? La pièce ne marche pas ?
— Oh ! la pièce !...
Et Clarencé se mit à raconter Tévénemeat qui venait de le bouleverser : ce qu'il avait appris, ce qu'il avait vu, ce qu'il pensait.
Claudine était toujours délicieuse, en écoutant. Sa figure naturellement attentive prenait alors l'expression qui lui convenait le mieux : avec la beauté sereine de ses traits réguliers, de sa bouche d'un dessin si pur, de son front pensif sous la masse des cheveux sombres, noués à la grecque, et dont une touffe, dès l'enfance, était d'un blanc d'argent, avec la tranquillité réfléchie de son regard limpide, dans l'immobilité d'une pose à la fois rigide et gracieuse, elle rappelait cette adorable Polymnie où l'âme antique a condensé tout ce qu'elle avait de rêverie et de mystère. Et puis, elle comprenait si bien, avec une intelligence si prompte, dont les reflets passaient dans ses yeux clairs, avec une sympathie si pénétrante, que toute sa physionomie exprimait ! Causer avec elle, dans l'abandon des heures, c'était toujours, pour
86 Al MILIEU DU CHEMIN.
Glarencé, ce plaisir exquis de confier sa pensée à un écho fidèle, qui vous la renvoie apaisée, rassérénée, embellie, avec des sons de cristal. Aussi s'apaisail-il en avançant dans son récit, sûr qu'une fois de plus les belles lèvres allaient s'ouvrir pour la parole de délivrance qu'il ne trouvait jamais en lui-même.
Avec son instinct d'amoureuse, Claudine ne vit d'abord qu'une grande douleur d'amour qui frappait des êtres aimés, et toute sa pitié courut à Laurier, à Céline :
— Ah ! les pauvres enfants !... iMourir ainsi, seule, sans l'adieu dernier... Quelle horrible fin des beaux rêves, des belles tendresses !... Et lui !... Survivre à une telle chose ! avec l'âme que je lui connais !... Vous serez très bon pour lui, mon ami... Il ne faut pas qu'il soit seul : on a tant besoin de sympathie quand on soulîre, et tout ce qui l'entoure ne pourra qu'augmenter sa peine... Vous le verrez beaucoup, vous le consolerez...
— Sans doute, je ferai ce que je pourrai...
loutceque je pourrai.-. Mais que puis-je?...
Il ajouta, la voix plus basse :
— Avec des paroles, hélas ! il est plus facile de faire du mal que du bien... Je l'ai compris, quand j'ai vu VAmour et la Mort à côté de cette pauvre enfant... Je me suis senti presque responsable... responsable de ce malheur...
— Vous?...
— ... De celui-là, et de bien d'autres peutêtre... que je ne connais pas... Laurier ne songeait pas à me rien reprocher, le pauvre ami ! . . . Mais comme il a touché juste, en me rangeant parmi les « ouvriers de l'illusion des sens et du cœur !... > Le fait vient de me l'apprendre : les idées que nous lançons dans le monde, sans autre dessein que d'émouvoir les oisifs, ne sont pas de stériles poussières : ce sont des graines, qui germent selon le terrain où le vent les jette. Il en est dont jaillit la plante vénéneuse : les mains insoucieuses qui les ont lancées ne sont point innocentes.
Claudine avait repris sa pose attentive, mais
ne souriait plus. Le regard voilé, elle cherchait une réponse à ces propos dont elle pressentait le danger sans savoir les réfuter. Elle dit enfin, une hésitation dans la voix :
— Ce sont là de vains scrupules. L'œuvre des poètes existe, indépendamment des accidents réels qui lui ressemblent.
— Oui, répliqua Clarencé, le poison existe indépendamment de ceux qu*il empoisonne !
La paradoxale violence de la comparaison excita Claudine, qui riposta vivement :
— Encore ce mol de poison, pour flétrir le plus noble apport des hommes à Tœuvre de la création ! La poésie n'est-elle pas une part essentielle du monde ? Vous nous donnez de la vie l'image qu'en réfléchit votre âme. Que pouvons-nous vous demander de plus ? De transcrire cette image avec une entière sincérité, sans la déformer, telle que vos yeux intérieurs la voient. Votre seule faute serait de la retoucher, poussé par quelque bas mobile.
Mais, quand vous la contemplez avec toute
voire attention pour Texprimer avec toute voire puissance, vous remplissez votre fonction, vous êtes dans voire droit. Qui demandera comple au fleuve des paysages qu'il reflète en les traversant ?
A son tour, Clarencé réfléchit un moment, cherchant le point faible de cette conception de son art dont la beaulé ne le rassurait pas.
— Mon âme, dit-il lentement, n'est pas une eau qui court sans rien savoir. Elle connaît, elle juge, elle compare... J'ai le don de peindre les passions, d'émouvoir les hommes. C'est un don magnifique, je le sais; mais s'il lue?... Voyez encore: nos écrits, c'est de la poésie, de la fiction, de la littérature en un mot. Cependant, chacun de nous croit de ses œuvres qu'elles sont vraies ; et nous n'en connaissons pas de plus bel éloge... Mais de quelle vérité s'agit-il donc, grand Dieu!... Supposez que quelque innocent transpose cette vérité-là dans l'action, prenne nos héros pour modèles, calque ses sentiments sur ceux que nous décrivons? Supposez qu'il
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veuille vivre comme on vit dans nos pièces ou dans nos livres? Supposez qu'il cherche dans la réalité les situations qu'il applaudit au théâtre ou qu'il goûte dans les romans?... Sans doute, je n'ai jamais dit à personne d'en user ainsi, je n'ai jamais donné mes pièces comme des modèles d'existence, je ne me suis jamais posé en directeur des âmes. Mais j'ai orné de mon mieux les couples d'amants que j'ai lancés dans le monde. J'ai tâché de les faire aimer. J'ai rendu leurs douleurs mêmes attirantes et douces, assez peut-être pourdonneràbeaucoup le désir de souffrir comme eux. J'ai mis ce que j'ai de talent à célébrer l'amour. Je l'ai montre dans un règne idéal, où s'effacent les confms du Bien et du Mal. Je l'ai dépeint de telle sorte que, dans mes œuvres les plus applaudies, ii apparaît comme le dernier mot de la vie, comme son but le meilleur...
Les grands yeux de Claudine se levèrent sur • son ami. D'un geste instinctif, qui trahit son souci, elle passa la main sur ses cheveux, et sa
AU MILIEU bV CHEMIN. 91
voix perdît sa tranquille sérénité en répondant:
— Eh bien ! n'est-ce pas la vérité même ?
En cet instant, le sourd travail intime que
Glarencé poursuivait depuis quelque temps,
dut commencer en elle : car, tout à coup, ils se
trouvèrent loin du cas tragique qui venait de
les bouleverser, loin du problème abstrait qu'ils
semblaient discuter, ramenés à eux-mêmes, à
leurs propres sentiments, au souci de leurs
lendemains. Claudine le comprit si bien que,
pour prévenir peut-être une réponse décevante,
elle corrigea d'instinct les termes à la fois trop
naïfs et trop précis de la question :
— ... Ou, du moins, n'est-ce pas une grande vérité?... Vous l'avez crue comme moi, avec moi, j'espère que vous la croyez encore... Si elle déborde de vos livres, c'est que votre vie... notre vie en est aussi remplie. Est-ce nous qui avons imité vos héros, ou sont-ce eux qui nous ont pris pour modèles?... Nous nous sommes aimés en dehors des lois et des règles, parce ^ que nous l'avons voulu... Aujourd'hui comme
S»2 Al' MILIEU DU CHEMIN.
hier, je crois que ce n'esl pas là qu'est le mal. Le mal, c'est d'être faible, de fléchir, de changer. Vos livres ne prêchent pas cet exemple-là, mon ami, ni votre vie...
Gomme tout à l'heure, elle compléta :
— Ni notre vie...
— C'est vrai, murmura Clarencé.
II restait perplexe et troublé. Claudine lut au fond de lui et demanda :
— Le regretleriez-vous ?...
Clarencé prit la main de son amie :
— Non, nous n'avons eu aucun tort, fit-il avec un accent de doute. Nous étions libres l'un et l'autre : nous n'avons offensé personne. Nous n'avons pas menti. Nous nous sommes aimés librement, parce qu'il nous plaisait de nous aimer ainsi. C'était notre droit. Et pourtant... dites, n'avez-vous jamais pensé qu'il serait mieuxpournousderentrerdanslaloicommune?
Claudine secoua négativement sa belle tête fière, et son visage prit une expression obstinée, fermée, presque dure.
II continua, d'un ton plus pressant :
— Voyez plutôt : il nous manque la bénédiction des enfants. Nous avons pu braver le monde, Tusage, la règle; nous avons bien senti que nous ne pouvions disposer à'eux. Nous nous sommes aimés ; nous n'avons pas osé fonder une famille. Est-ce une inconséquence? et d'où vient-elle?
Au lieu de répondre, Claudine retira sa main en murmurant :
— Comme vous changez!
C'était elle maintenant dont les certitudes chancelaient : car, tandis qu'elle s'abandonnait aux regrets que ce verbe remue toujours dans un cœur de femme, Clarencé affirma énergiquement :
— Non, je ne change pas, au sens du moins que vous prêtez à ce mot. Mais, en avançant, je découvre des vérités nouvelles. De jour en jour, par exemple, je sens avec plus de force que ma personne est de peu de prix, que je suis un anneau de la chaîne humaine, et ne vaux que
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parla.,. Vérité que nous ignorions, Claudine, quand nous nous sommes aimés, si fiers de nous enfermer en nous seuls... Non, je ne change pas : je possède une lumière qui nous manquait, et je l'élève pour contempler mon œuvre, et je ne vois pas en quoi elle peut servir les hommes.
— Elle a fait frémir des couples d'amants.
— Peut-être même en a-l-elle perdu qui, sans elle, vivraient dans Tordre et dans la paix...
— L'ordre et la paix! Allez-vous en faire l'éloge?... N'y a-t-il pas plus de noblesse dans le moindre enthousiasme qui les dérange?
L'ordre et la paix!... Vous oubliez le cri de votre poète aimé que vous citez souvent : « On vit à double dans les flammes!... »
— ... S'il s'était trompé comme moi?...
Il y eut un long silence, où leurs pensées se fuyaient. Clarencé reprit sourdement :
— Pardonnez-moi si je vous ai fait de la peine, Claudine; mais je vous en ferais davan-
Uige en vous cachant ce qui s'agile en moi.
Mieux vaut vous parler en toute vérité, comme toujours depuis que je vous connais, depuis que je vous aime. J'élève la même lumière pour regarder ma vie, notre vie. Et je me demande si notre exemple n'est pas dangereux aussi, comme toutes les vies et toutes les œuvres qui peuvent éloigner les âmes de la simplicité, de la sagesse, des lois mûries par l'expérience des ancêtres, des chemins battus par le grand troupeau... Voilà la question qui me hantait, sans que j'en eusse encore saisi le sens : la mort de cette pauvre petite inconnue et le désespoir de mon ami la posent dans son sens tragique,.. Comprenez-vous?
Une larme brilla dans les yeux de la jeune femme, qui répondit :
— Non, mon ami; et c'est la première fois que je ne vous comprends pas...
Elle voulut raisonner :
— Qu'y puis-je?... Aucune lumière ne s'élève devant ma route, pour en changer l'as-
pecl... Je persiste à croire que vos pièces sont de belles œuvres, dont je suis fière... Je persiste à croire que notre amour esl un bel amour... Je ne regrette rien, parce que je vous aime, et, si je souhaite quelque chose, c'est de vous voir lutter contre ces chimères qui vous rabaissent.
Clarencé ne répliqua pas, et ils demeurèrent longtemps pensifs à côté l'un de l'autre, tandis que leurs pensées se croisaient et se contrariaient dans le sil^ice.
Elle songeait :
c S'il va remuer tant de choses lointaines, s'il se préoccupe du bien des hommes, de la loi, des devoirs, hélas! c'est qu'il ne m'aime plus! ]»
Et lui :
< Si nous arrivions à ce tournant de la vie où s'expient les erreurs du cœur et de la raison?... Si nous nous étions trompés?... Si aous ne pouvions plus nous comprendre?... ]>
Pour chasser ces questions mauvaises, il
évoqua les phases de leur bel amour, leur long enchanlemenl, leur intimité si profonde, leur union si parfaite; puis il se rapprocha de Claudine et l'attira contre lui, avec la chère question des amants :
— Vous m'aimez toujours?
Faible soudain, prise d'un éperdu besoin de croire à réternité de leur tendresse, elle se serra, se blottit contre lui, en murmurant de toute son ôme :
— Oh! moi!...
Les lèvres de Clarencé se posèrent sur les beaux yeux pleins de larmes, mais, dans cette minute môme qui s'ouvrait aux ivresses anciennes, le souvenir de l'immorfelle terzine traversa sa mémoire, comme un rappel aigu de toute sa journée.
... Oui, oui, il était bien au milieu du chemin de la vie; et la forêt était obscure, le droit chemin perdu...
Le lendemain, pendant que Clarencé s'habillait, Antoine entra avec une carte de visite. Il fut mal accueilli :
— Encore ! Vous savez bien que je ne reçois pas.
Le domestique avait toujours de bonnes raisons pour justifier ses défaillances. II expliqua, son plateau à la main :
— Mais c'est un parent de Monsieur... Oui, Monsieur, un neveu... Un jeune homme très bien !...
En môme temps, il montrait la carte, qui portait : Jacques Clarencé, homme de lettres.
Ce fut une impression désagréable : celle à peu près qu'éprouvent ces héros de contes fan-
tasliques qui rencontreal leur c double » et s'efforcent en vain de Técarler. D'ailleurs, un instant de réflexion suffit à Glarencé pour retrouver Tétat civil de ce neveu oublié : un des enfants de Maurice, son frère unique, auquel il avait abandonné sa part du bien patrimonial, et qu'il n'avait pas revu depuis la mort de leur père.
— Qu'il entre !
— Dans le cabinet de Monsieur ?
— Non, ici... Un neveu, on peut le recevoir en bras de chemise.
... Il revoyait la vieille ferme, telle qu'elle était jadis, telle qu'elle devait être encore, dans le pays écarté où les années respectent les anciennes choses : son vaste toit dont l'auvent abrite les gerbes de l'année, son balcon de bois ajouré où monte l'escalier extérieur, la porie immense de la grange, le vieux noyer dans la cour, le jardin fleuri de balsamines, de soucis, de passe-roses, de barbes-de-bouc, de tournesols poussés au hasard parmi les légumes, et,
au-dessous, le petit carré de vigne dont le raisin mûrit dans les bonnes années. Des figures d'autrefois, reculées dans l'oubli, sortaient déjà de leur ombre pour animer ce décor rustique. Mais Clarencé n'eut pas le loisir de les reconnaître : Antoine ouvrait la porte et introduisait le visiteur.
Joli garçon, grand, brun, svelte, sans timidité, bien qu'un peu gauche, Jacques avait les joues creusées des adolescents que l'étude a fatigués, une mâchoire carrée et volontaire, une moustache naissante relevée sur la lèvre mince, qui découvrait dans le parler des dents solides, carnassières. Au premier coup d'oeil, on reconnaissait en lui un de ces êtres de force, de ruse et de volonté, qui rompent hardiment avec leurs origines et trouvent d'emblée en eux les qualités nécessaires à la poursuite de leurs fins inconscientes : hommes de proie, aux appétits impatients, construits pour la conquête, ils ne reconnaissent autour d'eux que des alliés ou des adversaires. Dans les yeux de son neveu.
d'un brun froid, clairs et sagaces, Clarencé lui tout de suite cette question, qui le traversa comme une phrase écrite : c Mon oncle est-il fin des nôtres f pounrai-je compter sur lui ? > Et il se dit que ces yeux-là devaient voir juste.
Le jeune homme, cependant, le saluait avec une aisance respectueuse, en lui tendant la main :
— Bonjour... mon oncle !
Il avait hésité, une demi-seconde, à dire € monsieur ». Clarencé prit la main qui s'offiail, souple, musclée, vigoureuse, dont le contact possessif accentua sa fâcheuse impression. Il répondit pourtant, avec cordialité :
— Bonjour, mon neveu !
Jacques dut deviner que son attitude, un peu trop conquérante, déplaisait ; car il la modifia avec une extrême souplesse, prenant un ton moins sûr et plus modeste :
— J'espère, dit-il, que vous voudrez bien m'excuser de vous déranger ainsi. Voilà plu-
AU MILIEU DU CHEMn. 103
sieurs jours que j'hésite à vous demander une place pour votre « première ». Je n'osais pas. J'ai tâché de me la procurer autrement. Pas moyen !... Alors, le désir de vous applaudir a été plus fort que ma timidité...
Sur ce mot, la voix trop aiguë, presque criarde, prit involontairement une inflexion narquoise :
— ... Je me suis décidé. Donnez-moi une entrée, un strapontin, ce que vous pourrez, n'importe quoi !
— Je n'ai pas encore mon « service », répondit Clarencé ; mais je vous enverrai quelque chose, vous y pouvez compter.
Les yeux du jeune homme pétillèrent comme s'il attachait au succès de sa démarche une importance extrême, peut-être un sens superstitieux.
— Merci, dit-il, merci beaucoup!
Bien qu'il s'efforçât de mettre un peu de chaleur dans son accent, sa voix restait sèche et impérative. Il ajouta :
lOi AU MILIEU DU CHEMIN.
— Avoir ua oncle comme vous et ne pouvoir l'applaudir, c'eût été par trop ridicule.
Il restait debout, son chapeau à la main, attendant autre chose.
— Voyons, reprit Glarencé en lui faisant signe de s*assét)ir, depuis quand ôtes*vous à Paris?
— Depuis quelques semaines.
— Et déjà... homme de lettres?
— Puisque je veux le devenir !
— On ne doute de [rien. C'est bien!...
Mais comment se fait-il que je ne vous aie pas encore vu? Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt me donner des nouvelles de la famille? ,
Jacques s'excusa, le regard fuyant :
— Mon Dieu î... je vous savais très occupé par votre pièce... Les journaux le disaient. Je craignais de vous déranger...
— Un neveu!...
— Un neveu sait-il comment il sera reçu,
quand son oncle est un grand homme? Vous ne me connaissiez pas. J'étais toul petit quand vous êtes venu à Prône pour la mort de grandpère. Depuis, on ne vous a jamais revu, on n'a guère eu de vos nouvelles. Mon père disait :
« Paul nous oublie ! >
— C'est vrai, répondit Clarencé, je ne suis pas retourné à Prône et je n'écris pas à ton père, qui, d'ailleurs, ne m'écrit pas non plus. Qu'y puis-je? Le temps passe, la vie nous emporte, les annés filent ; un beau matin, on s'aperçoit qu'on n'est plus jeune. C'est alors qu'on pense aux figures de jadis, aux morts, à ceux qu'on n'a pas revus depuis longtemps et qui se croient oubliés, comme tu dis...
Il chassait sa mauvaise impression, confiant, bonhomme, familier, tutoyant Jacques pour se rapprocher de lui, pour bien lui montrer qu'il était son oncle.
— ... C'est alors qu'on retrouve en soi le vieux sang de la famille... On pense à ce qui
en subsiste, là-bas... On voudrait le revoir... Tu arrives à propos, mon garçon... Ces lempsci, justement, je pensais à vous, au village... Oui, mon cher, au village... Tu as beau me regarder en écarquillant les yeux, c'est ainsi... Veux-tu m'en donner des nouvelles ?...
Jacques répondit, posément :
— Mon père se porte bien, ma môre aussi.
— Combien êtes-vous d'enfants? Dieu me pardonne, je ne le sais plus !
— Cinq. J'ai deux frères, Claude et Jean, qui travaillent aux champs, et deux sœurs, Louise et Pauline. Pauline n'a que huit ans : on lui a donné ce nom à cause de vous.
— Tu es l'aîné?
— Le second. L'aîné, c'est Claude.
— Je voudrais la voir, cette nichée de Clarencé ! . . .
Mis à l'aise par ces questions, Jacques devint plus familier :
— Il ne tient qu'à vous, mon oncle !... Et vous leur feriez un fier plaisir à tous ! Vous ne
savez pas comme on parle de vous, à la maison... Chaque fois qu'on lit voire nom dans un journal, mon père dit : « En voilà un qui a fait son chemin!.,. » Et il nous regarde d'un air qui signifie : « Tâchez donc d en faire autant, vous autres !... y> Quand il est de mauvaise humeur, il ajoute, pour mon frère Claude, qui n'est pas son préféré : « Dire que toi, qui es son neveu, tu ne seras jamais qu'un jocrisse ! ... » J'ai entendu ça depuis que j'existe... Et je me disais : « Après tout, pourquoi ne ferais-je pas comme l'oncle Paul? S'il n'y a qu'à savoir écrire, eh bien, j'apprendrai!... i>
Il s'arrêta, attendant un mot d'encouragement.
— Va toujours ! dit Clarencé.
— Dans les familles comme la nôtre, quand un enfant montre ce goût-là, c'est une calamité, n'est-ce pas? Chez nous, c'a été le contraire: il y avait votre exemple... Un jour, le maître d'école est venu dire à mon père que j'étais intelligent, que mes compositions Téton-
naient, enfin, qu'on pourrait me « meltre aux études ». J'étais là. J'écoutais de toutes mes oreilles. Mon père se frotta le menton, réfléchit, fit peut-être le compte de ce que cela pouvait coûter, et dit : « Eh bien ! il fera comme son oncle Paul, au lieu de s'échiner comme noîis sur la terre qui ne rend plus rien !... Quand on a quelque chose dans la caboche, on se tire toujours d'affaire!... » Et il me répéta cette phrase toutes les fois qu'il traitait mon frère Claude de jocrisse...
Voyant que son oncle l'écoutait avec un visible intérêt, Jacques avança d'un pas :
— ... Même, il ajoutait quelquefois : « Et puis, je suis sûr que ton oncle te donnera un bon coup de main... Car ça lui fera plaisir, d'avoir un neveu qui suit ses traces... » C'est ainsi que ma carrière a été décidée... J'ai pris ma licence es lettres à la Faculté de Besançon, et me voici... Ce que je ferai, je ne le sais pas au juste; mais je tâcherai de faire quelque chose... J'ai reconnu le terrain, il estencom-
Ali MILIEU DU CHEMIN. 109
blé, il est difficile; n'importe ! je ne me découragerai pas!...
Jacques ayant cessé de parler des siens pour parler de soi, sa voix s'échauffait; et la diversion, risquée au moment opportun, réussit. On était bien loin, maintenant, des cultivateurs de l'Ain, courbés sur les maigres jachères que fouelle le vent du Jura, ou charriant les cadavres des sapins par les pentes de la montagne; il n'y avait plus au premier plan que leur fils prédestiné, le petit candidat à la gloire, hardi, confiant, tenace, qui traçait dans l'avenir le plan de ses victoires sous l'œil désabusé de son grand homme d'oncle, dont l'intérêt se nuançait de pitié :
— Tu parles d'or, mon garçon. Te voilà parti comme un brave. Toute ta personne a l'air de crier : En avant ! C'est un beau cri, un cri magnifique, le cri des héros... Mais en avant vers quoi?... Voilà ce que je voudrais savoir, avant de t'admirer tout à fait... Car enfin, il n'y a que les reîlres et les mercenaires
qui se ballent au hasard, pour n'importe qui, pourn'imporlequoi... Les autres ont un but, un rêve, un idéal. . . Quel est le lien ?. . .
Celte question déconcerta Jacques. Son idéal, c'était d'arriver, sans plus; si la comparaison soldatesque de son oncle éveillait en lui quelque image, c'était celle de condottieri devenant princes, d'aventuriers devenant empereurs. Hais il tenait de ses aïeux, paysans retors, la prudence qui dissimule : prêt à accuser son oncle de c pose », il se garda bien d'étaler la candeur de ses appétits ; et, après avoir réfléchi un instant, il répondit avec conviction :
— Mon idéal, c'est de faire de belles œuvres, comme les vôtres, comme celle qu'on acclamera dans deux jours.
Clarencé murmura :
— Pauvre enfant!...
Il aurait voulu crier ses doutes, montrer à ce fils du même sol et des mômes ancêtres les fatigues du chemin le plus heureux, la vanité
du but alleint. Mais à quoi bon? Serait-il écouté ? Déjà la figure de Jacques prenait une expression de méfiance défensive : l'expression du paysan dont un voisin déprécie le champ, le porc ou la vache. Clarencé se contenta donc de répéter, sans s'expliquer davantage :
— Pauvre enfant!...
Puis l'oncle et le neveu se regardèrent un moment en silence, séparés par tout ce que vingt années de vie peuvent avoir amassé entre deux âmes dissemblables. Jacques le jugeait, avec une pointe de dédain :
« C'est un poseur ou un faible : ou il se moque de moi, ou il est au-dessous de sa fortune, puisqu'il regrette, puisqu'il doute. Le plus probable est qu'il veut m'en imposer, sans croire un mot de ce qu'il dit. Mais comme il a l'air sincère, et quel bon comédien !...))
Clarencé l'observait en songeant :
€ Son visage me rappelle mes vingt ans, ses traits me rappellent mon père. Nous
sommes bien deux branches du même tronc.
Ai-je été comme lui? Que fera-t-il ?... »
Ce fut Jacques qui rompit ce silence un peu gênant. Il se leva, prit son chapeau, et dit, presque condescendan t :
— Vous me semblez un peu nerveux, mon oncle.,. Ce n'est pas étonnant, à la veille d'une c première!... » Mais tout le monde assure que la Fiancée du Lion sera un triomphe... Et puis, il y a cette petite histoire... la jeune fille de la rue Saint-Ferdinand .
— Ne me parle pas de cela ! s'écria Clarencé presque violemment. Tu ne sais pas quelle corde tu touches... Tu ne comprendrais pas!
L'algarade fut si vive, que Jacques resta penaud, son chapeau à la main, ne sachant plus comment sortir. Mais Clarencé recouvra son calme, et lui dit plus doucement :
— Vois-tu, mon garçon, il y a des choses qu'il faut que tu saches et que tu comprennes, puisque tu veux écrire. Je te les expliquerai. Viens donc déjeuner un de ces jours. Après ma
«première». Nous causerons. Pour aujourd'hui, je suis occupé. Tu m'as retenu trop longtemps.
Dès que Jacques se fut retiré, en remerciant avec abondance. Clarencé se fit conduire chez Laurier. Dans son fiacre, il dépouilla la récolte des journaux du matin. Depuis la veille, le « fait divers » avait grossi : sous la rubrique habituelle, il occupait maintenant une demicolonne, enrichi de renseignements sur la victime, sur sa famille, sur l'amant dont on donnait les initiales; même, il envahissait la première page, car deux ou trois chroniqueurs le prenaient déjà pour thème à leurs réflexions. Selon la prévision de Merton, ils posaient la question de Tinfluence des œuvres littéraires sur la vie, et la traitaient chacun selon son tempérament ou son école, l'un en artiste intransigeant, un autre en moraliste. Leurs dissertations n'apportèrent aucune lumière nouvelle à Clarencé : auparavant, cette question générale l'effleurait en le troublant ; depuis la
veille, elle le bouleversait, et il l'avait plus creusée, en une nuit d'insomnie, que ceux qui la soulevaient du bout de leur plume. Elle se dressait devant lui, non plus abstraite, mais incarnée, en quelque sorte, en des êtres qu'il aimait. Tout ce qu'il allait voir, pendant les jours prochains, ne pourrait qu'en fortifier l'obsession. Ainsi, dans peu de minutes, quand il aurait sonné à la porte amie, quelle émotion l'attendait! D'autant plus intense qu'ici le malheur immérité frappait un être charmant, né pour le bonheur, étranger d'instinct aux violences de la passion, qui pourtant ne l'épargnaient pas. Pauvre petite Jeanne, si douce, gracieuse et simple, dont les trente ans gardaient un joli reste d'enfance, et qui, gentille épouse, mère excellente, prenait la vie pour un jardin fleuri, sans accidents ni surprises! Sa personne déjà semblait tenir à distance le drame et le roman : elle était mignonne et mince, sans teint, avec des traits d'une finesse de verre filé, des yeux fleur de lin, bien ignorants,
des cheveux pâles, la peau d'une blancheur presque transparente, un air volontiers dolent sans rien qui pût appeler la flamme. Gomment cette plante poussée dans un quartier moyen de Paris, comment cette source endormie avait-elle attiré l'âme romanesque de Laurier? Clarencé ne l'avait jamais compris. Un léger obstacle, l'opposition de bons bourgeois de parents, commerçants retirés dans une maisonnette de la banlieue, sous un toit rouge, où ils ne rêvaient pas pour leur fille un artiste à l'avenir incertain; puis, l'apparition d'un gros cousin de province qu'on paraissait destiner à la jeune fille : — il n'en avait pas fallu davantage pour exciter la fantaisie du peintre et le lancer dans un roman dont il fit certainement tous les frais. Se croyant épris, se croyant jaloux, il insuffla dans l'âme de Jeanne tout le romantisme qu'elle pouvait contenir, il s'agita, se désespéra, il parla de mort et d'enlèvement. Jeanne souriait; les parents cédèrent; et la vie conjugale commença. Un épisode, tragique
en son genre, la troubla de bonne heure : une catastrophe financière emporta les épargnes des bons petits rentiers, dont Laurier se chargea aussitôt, et qui d'ailleurs ne survécurent guère à leur ruine. A part cela, pas un nuage, pas une maladie, des couches faciles, un enfant bien portant : on eût pu croire que le paisible regard de Jeanne en imposait à la Destinée, obéissante aux yeux fleur de lin...
c Gomment prend-elle son malheur? » se demandait Glarencéen approchant. Et,m algré lui, son imagination professionnelle s'exerçait sur cette douleur, la «creusait », la « fouillait )» comme une « situation :». Quel thème émouvant, en effet, que cette brusque entrée dans le compartiment tragique de la vie d'un être pur, heureux, candide, à qui se révèlent en un clin d'œil les violences ignorées, la colère et la jalousie, le désespoir el la haine! Il appelait quelquefois Jeanne ce petite fleur » : anand l'orage souffle, les petites fleurs se courbent sur leur tige; et toutes ne se relèvent pas. Laurier
avait dit : € Elle est généreuse... i> Mais où s'arrêterait, et que cachait cette générosité du premier moment? « Elle en mourra peut-être, » se dit Clarencé ; et il évoqua Tintérieur de son ami, d'une tranquillité ouatée, où, peu de jours auparavant, il répétait sa phrase habituelle :
— Tu as la femme qu'il te faut, tu es un heureux homme...
Pas un geste, pas un tressaillement ne l'avait démenti : André témoignait à Jeanne la même tendresse attentive, c Gomme il mentait ! »
songea Clarencé. Mais, aussitôt, il corrigea : c Qui sait ? Son imagination de héros de roman, si féconde en complications singulières, le gouvernait seule; son cœur d'amoureux était très capable d'aimer deux femmes... :»
Comme il tournait autour de ce cas possible, il conclut :
^ La vie est plus riche que nous : nos inventions n'atteignent jamais les siennes... ^
Un instant après, il aurait pu ajouter :
«... Et nous les déformons si souvent, si mal!... ]>
Laurier venait de sortir. Justine, la femme de chambre, introduisit Glarencédans le petit salon, en disant, avec un air de mystère :
— Madame est un peu souffrante. Faut-il prévenir quand même?
— Certainement!
II attendit. Les meubles Louis XVI, en bois laqué, garnis d'étoffes claires, et les bibelots disposés sur la cheminée, sur les guéridons, sur une étagère, gardaient leur apparence habituelle, chacun à la place exacte qu'il occupait depuis longtemps. On eût dit qu'ils venaient d'être passés en revue par la maltresse du logis, dont c'était le plaisir d'essuyer ellemême les vieux verres de Venise, les beaux vases de Chine, les délicates porcelaines, tous ces fragiles objets qui sont souvent à la fois des bijoux et des souvenirs, et que fendent, ébrèchent ou brisent les mains mercenaires. Clarencé s'attendrit devant une coupe où mou-
raient des muguets : André les avait rapportés avant le malheur ; Jeanne ne leur donnait plus d'eau. La voix des choses parle ainsi, quelquefois, comme si leur passivité reflétait nos tumultes.
Jeanne entra, très soignée comme toujours, dans un joli peignoir de la couleur de ses yeux, garni de dentelles moins blanches que sa nuque. Gomme les statuettes de porcelaine, elle avait son air de tous les jours, son air de gentille petite femme qui ne demande qu'à se laisser vivre en souriant. Clarencé, en la voyant si pareille à elle-même, songea : « Elle croit que je ne sais rien; elle se contraint... » Cette fois encore, il se trompait. Jeanne le tira d'erreur dès les premiers mots :
— Vous êtes au courant, mon bon Paul?
A peine si sa voix de cristal sonnait une imperceptible fêlure. Elle était si calme qu'il faillit lui demander : « Et vous-même ?... Savez-vous?... Comprenez-vous?.., ^
Elle n'attendit pas sa question :
— Ce pauvre André est déjà là-bas y continua-t-elle. Il a pleuré toute la nuit. Il est bien malheureux.
Cette fois, la question jaillit :
— Mais vous, Jeanne?... Vous-même?...
Les yeux fleur de lin errèrent un moment
dans le vague, puis revinrent, francs et simples, se poser sur Clarencé :
— J'ai eu beaucoup de chagrin, mon bon ami, comme vous le pensez... J'en ai eu d'autant plus que jamais je ne me serais attendue à une telle chose... Depuis quelque temps, André changeait, c'est vrai... Il était souvent préoccupé, souventabsent... Il me délaissait... un peu... Mais j'étais si sûre de son cœur, si sûre de lui!...
Une larme brilla au bord des longs cils. Les paupières s'abaissèrent : elle avait disparu.
— Et puis, j'ai réfléchi...
La mignonne figure aux traits d'enfant prit une expression de gravité qui la transforma :
— J'ai pensé à notre Paule d'abord... Vous
savez comme elle a l'imagination rapide, la chérie, comme elle voit courir le vent... Il faut qu'elle ne sache jamais rien de cette histoire... D'autre part, j'ai vu le désespoir d'André... Il est si cruellement puni... Songez donc, une telle mort!...
Un frisson secoua sa taille frêle et courut presque visible sur sa peau nacrée :
— Que vouliez-vous que je fisse?... Prendre notre enfant, partir avec elle : briser noire foyer, abandonner ce malheureux... J'en ai eu ridée, je l'avoue... Oui, j'ai eu des idées de colère, de vengeance... Et puis, j'ai regardé l'enfant, j'ai regardé le père... Et j'ai dit à André : « Je te pardonne!... y> Et je ne veux pas lui pardonner à demi, je vous le promets... Tout ce que je pourrai faire pour le ramener... pour le consoler... je le ferai...
— Savez-vous, Jeanne, que c'est 1res beau?
Elle murmura, les yeux perdus :
— C'est tressage!...
Il insista :
— Pour sentir et agir ainsi, il faut beaucoup de générosité.
— Ou beaucoup de bon sens.
Il comprenait mal le choix de ce mot, un peu médiocre, pour définir une attitude qu'il jugeait sublime. Jeanne reprit, de son air posé :
— Ce que je dis là vous étonne?... C'est que vous êtes un artiste, comme lui... Vous et lui, mon ami, vous faites toujours de la poésie, dans la vie... Je l'ai bien vu, au temps de nos fiançailles... Et cela m'inquiétait un peu, car, moi, je n'en fais guère... Depuis hier, il m'a fallu réfléchir tout à coup à beaucoup de questions auxquelles je n'avais jamais pensé, même en lisant des romans... Je me suis rappelé des histoires de jalousie et de passion... Mais je n'étais pas jalouse... Peut-être parce que... la personne est morte... Elle ne peut plus nous nuire : comment lui en vouloir encore?...
Quant à André, il demeure mon compagnon, mon mari... Il me reste : nous sommes unis
pour la vie.-. Et je ne veux pas le perdre, je le garderai malgré tout, je le sauverai... Et ce grand chagrin que j'ai s'apaisera, comme tous les chagrins s'apaisent...
La voix de cristal mourut sur ce dernier mot :
— Oh! Jeanne! s'écria Clarencé, quel philosophe vous êtes, sans qu'on s'en soit jamais douté! Et comme vous savez la vie, sans l'avoir jamais apprise ! . . .
Quelque chose comme un demi-sourire traversa la mélancolie des grands yeux pensifs :
— Ce n'est pas ce que vous attendiez, mon ami?... Que voulez-vous? Tout le monde ne peut pas faire des drames, — ni les vivre...
Maintenant, je n'ai qu'un désir : c'est que nous soyons bien au dernier acte, et que nous puissions rentrer dans l'ordre, dans la paix. . . Aidezmoi dans ce sens-là, je vous en prie... Mais prenez garde, oubliez que vous êtes un auteur !.. w Ne soyez qu'un simple homme ! . . . Tirez
18i AU MILIEU DU CHEMIN.
votre ami du roman, pour le ramener à la réalité : c'est le vrai service que vous pouvez nous rendre, — vous seul peut-être, car vous connaissez bien André, et vous savez ce qu'il faudra lui dire...
Lesjours qui suivirent furent, pourClarencé, remplis d'impressions aiguës, de suggestions inattendues. Mille incidents s'accordaient pour repousser son esprit dans le môme cercle. Il avait sous les yeux le spectacle constant des formes de la douleur que le suicide de Céline laissait après soi : le morne désespoir des parents, frappés dans leur affection suprême, rabattement mortel de Laurier, qui s'abandonnait sans résistance à sa plaie intérieure, la tristesse plus fière, non moins profonde de Jeanne, raidie pour défendre son foyer et sauver peut-être quelques épaves de son bonheur. Il ne quittait ces malheureux que pour courir
à ses répétitions, qu'il suivait distraitement,
accompagné par leur souvenir. Là-bas, dans le petit appartement de la rue Saint-Ferdinand ou dans l'atelier de l'avenue Kléber, c'étaient de vraies larmes qu'il voyait couler, des cris sincères qui lui déchiraient le cœur, sans les artifices de la composition, sans les parures du style. Ici, sur les planches, dans le demi-jour du théâtre, dans la friperie des décors et des accessoires en désordre, les situations se déve-^ loppaient, autrement conduites, non plus par la main brutale et gauche du Destin, mais par l'adroite main de l'artiste : et, àans cet art dont il s'enorgueillissait la veille, il ne voyait plus qu'un dangereux mensonge. Quand, meurtri par le drame réel auquel il s'arrachait, il revenait au drame fictif; quand il échappait au spectacle du vrai deuil de ses amis, pour retourner parmi ses interprètes, avec leurs gestes calculés, leurs larmes feintes, leurs cris étudiés, la Fiancée du Lion ne lui paraissait plus qu'une œuvre misérable et frelatée. Une actrice lui demandait :
AU MILIEU DU CHEMIN. ifl
— Trouvez-vous que je sanglote trop fort?
Une autre :
— Faut-il m'évanouir sur le fauteuil ou sur le canapé?
Celui-ci le consultait sur la coupe de sa jaquette; celui-là le suppliait de modifier une réplique, qui n'était pas dans ses « moyens >. El ces détails l'humiliaient, comme autant d'aveux des mensonges de l'art.
Homme d'imagination concrète, il avait besoin de faits, de « scènes » pour fouetter ses idées : l'enterrement de Céline devait être un de ces incidents décisifs, qui déterminent pour une longue période la direction de nos pensées. Là encore, une fois de plus, la réalité lui apparut sans apprêts, dans sa simple éloquence, dans sa grandeur qui défie l'expression. Il n'entendit pas une des phrases qu'il avait écrites : des soupirs, des larmes, des sanglots étouffés, un cri désespéré de la mère quand le convoi se mit en marche, un autre quand il passa devant l'église fermée et dure comme un
iiS AU MlLItilU DU CHEMIN.
analhème, le piétinement lourd du cortège, derrière le char qui balançait les couronnes funéraires. Mais son art, ici, le servait : Tesprit au travail, il devinait, il entendait les paroles inexprimées, confuses, incohérentes, qui s'entre-choquaient dans l'âme labourée de Liaurier; il lisait dans le cœur du père, plus tranquille dans son accablement, dans celui de la mère aussi, où d'affreuses terreurs d'éternelle damnation empoisonnaient le deuil. Pour la deuxième fois, il refit ce drame dont la violence et la simplicité défiaient tout talent, en pesant les deux termes, fiction et réalité, entre lesquels il croyait voir à cette heure osciller son existence. Il mesurait du regard l'espace infranchissable qui les sépare, et les voyait pourtant comme enchaînés, sortant l'un de l'autre dans un perpétuel enfantement, sans pouvoir jamais se pénétrer ni se confondre.
« Un poète, songeait-il, croit-il avoir saisi la vérité? Il est dans le royaume ennemi, au pays des mensonges. Et pendant qu'il s'y leurre
AU MILIEU DU CHEMIN. l'29
de ses illusions, pendant qu'il interroge ou contemple les fantômes issus de son rôve, voici que la vérité se dresse devant lui, inondant d'un flot de lumière les cortèges trompeurs qui s'anéantissent. Il tend les bras vers elle : elle passe et s'évanouit. Où la poursuivre? Comment refaire en sens inverse le long chemin qui s'est éloigné d'elle? Comment échapper au mensonge où l'on s'est enfermé, aux chimères qu'on a créées, aux mirages où l'on se complaît, — à la fiction, en un mot, à la fiction dont on s'est imprégné l'âme?... »
En rentrant avec Laurier, égaré et inconscient, Clarencé aurait voulu prodiguer à son ami les paroles qui consolent. Mais là encore, sa double nature l'arrêtait. Eût-il écrit la scène, il aurait trouveront un dialogue, dont beaucoup se seraient émus. Il la vivait, et il sentait l'impuissance des mots, et il se taisait en serrant la main de son ami, le silence ayant seul assez d'éloquence pour sa compassion. Il n'osa pas lui recommander le courage, il n'osa pas
lui parler de la morte, ni des siens, ni des lendemains. Ils n'avaientpas échangé deux paroles quand la voiture de deuil s'arrêta dans l'avenue Kléber.
— Tu rentres ? demanda Clarencé, en approchant.
— Oui, répondit Laurier.
— Je monte avec toi ?
— Si tu veux.
Clarencé lui ouvrit la porte, et le vit tomber en sanglotant dans les bras de Jeanne, qui l'attendait avec Paule à ses côtés. L'enfant, effrayée, lâcha les jupes de sa mère et s'enfuit. Et Jeaune tint longtemps son mari contre elle, tendrement, doucement, sans rien dire, en posant les lèvres sur son front jusqu'à ce qu'il s'apaisât. Puis elle l'emmena, en le soutenant comme un malade, avec un demi*sourire à l'ami qui la regardait, et qui s'éloigna.
Depuis trois jours, Clarencé avait à peine entrevu Claudine, qui d'ailleurs le comprenait mal, sourdement inquiète, blessée aussi par
tout ce qu'elle apercevait d'étranger en son ami. Ce fut pourtant auprès d'elle que le poussa son besoin de partager sa peine. Chemin faisant, il songeait presque malgré lui : c Je ne lui ai point fait de mal, et je souffre ; saura-t-elle me prendre contre son cœur, comme cette petite Jeanne, la pauvre blessée, a pris son mari ?. . . » Hélas! les propos qui l'attendaient soulignèrent leur mésentente. Dans les beaux yeux de Claudine, il ne lut ni la pitié dont son cœur débordait, ni la compassion qu'il attendait comme un baume. Il tâchait d'exprimer l'intensité des trois douleurs qu'il quittait à peine et ses angoisses devant un tel désastre. Elle répondait en les plaignant aussi, mais avec des conseils de sagesse qui bientôt le froissèrent : — ... Je comprends votre trouble, mon ami, mais je voudrais vous le voir dominer... Il faut rester fort devant le spectacle de la vie, même quand on est atteint. Croyez-vous qu'en surmontant votre excessive sensibilité, vous n'aurez pas plus d'action sur l'ami que vous voulez
aider? Il a besoin de vous, de votre énergie...
— ,0h! dit Ciarencé, il a son admirable femme, qui lui pardonne... Si vous l'aviez vue pleurer dans ses bras...
Claudine avait toujours regardé Jeanne, qu'elle connaissait à peine, comme un petit être passif et mou qui comptait peu.
— Eh bien! dit-elle avec une pointe d'ironie, sa femme le consolera. Toutes les blessures guérissent, mon ami, et, comme |on dit, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
Elle pensait à l'autre, à la disparue, à celle que l'amour avait détruite, et qu'on oubliait déjà, comme pour la punir d'avoir troublé la paix d'un bonheur légitime. Elle ajouta :
— Pourtant, ce n'est pas ceux qu'on plaint le plus...
Puis, changeant de ton :
— Ne vous attardez point à de vaines mélancolies sur ce qu'on ne peut plus corriger. Le passé est passé, seul l'avenir importe. Songez
qu'en ce moment même vous avez une bataille à livrer !
— Ah ! taisez-vous ! s'écria Clarencé. Ne me parlez pas de cette œuvre dont j'ai peur!... Je voudrais la détruire... Je voudrais ne l'avoir jamais écrite!...
Elle sourit, raisonnable et maternelle :
— Heureusement que cela n'est plus possible. Et j'espère que, dans deux jours, vous aurez changé d'avis I...
... Le lendemain, la « première » de la Fiancée du Lion, annoncée dès longtemps pour « l'événement littéraire de la saison >, se développa comme tant d'autres solennités pareilles, devant les figures connues des critiques et ries gens du monde, sans autre incident qu'un peu de houle au début, pendant les scènes hardies qui posaient la situation, puis avec un magnifique crescendo de succès. Mais l'intérêt essentiel de cette mémorable représentation — qu'aucun « soiriste» ne soupçonna — ne portait ni sur l'aspect de la salle, e: brillante ^
13i AU MILIEU DU CHEMIN.
comme toujours dans ces occasions-là, ni sur les toilettes arborées par les actrices, dont plusieurs devaient être reproduites par les journaux de modes, ni sur les bijoux qu'étalaient des poitrines en vedette, ni même sur l'accueil exceptionnellement enthousiaste fait à l'œuvre nouvelle d'un maître célèbre et toujours discuté. Aucune des paroles prononcées dans les couloirs, au foyer ni dans les coulisses, n'en marqua le vrai caractère, qui échappa à la curiosité du public, et demeura condensé tout entier dans la baignoire de M*""" Bréant, où Clarencé suivait les péripéties de la soirée. Là, entre deux âmes qui s'en doutaient encore à peine, commençait un drame profond et muet, qu'elles ne trahirent pas.
Claudine n'était point blasée : elle suivait un spectacle, quel qu'il fût, en s'y donnant, si bien que Clarencé la plaisantait quelquefois sur sa puissance d'illusion. Aussi, bien qu'elle eût vu naître l'œuvre et la connût dans ses moindres détails, fut-elle vite prise au frémissement
d'amour et de douleur qu'une fois de plus le vibrant talent de son ami communiquait à la foule. A cette émotion, qu'elle partageait avec tous, se mêlait une sensation particulière, qu'elle seule pouvait éprouver : l'attente épeurée au lever du rideau, la confiance qui s'ébranle et revient, la joie triomphante quand le silence haletant de la salle atteste qu'elle est conquise, quand jaillissent les bravos. Ce drame n'était-il pas un peu d'elle? En tout cas, il lui appartenait : cet amour, qui remplissait la scène, était sien; elle le retrouvait à chaque réplique, elle le respirait dans tout l'inexprimé qui soutient les œuvres fortes; elle pouvait le suivre jusque dans l'armature invisible de la pièce. Même, elle reconnut dans l'héroïne certains de ses propres traits, trop discrètement indiqués pour les désigner aux autres, assez flatteurs dans leur vérité pour qu'elle se retournât vers son ami, en murmurant :
— Mais c'est moi. . . c'est nous ! . . .
Un mot d'amour, au second acte, venait
d'elle : Clarencé l'avait cueilli sur ses lèvres et transporté dans son œuvre, comme un baiser dont un miracle d'art fixerait la saveur. Donc, une fois de plus, elle était le modèle unique de Son cher artiste, il ne se lassait pas plus de puiser dans son âme que les peintres ne se fatiguent de copier leur Fornarine aussi longtemps que dure leur amour, elle restait la source vive où buvait son génie, il l'éternisait avec lui...
Mais, au moment même où elle se réjouissait ainsi, dans son orgueil de femme, dans sa tendresse d'amante, les paroles de la Veille traversèrent violemment son esprit :
« Mon œuvre... je voudrais la détruire... ne l'avoir jamais écrite... d
Elle entendit la voix qui les jetait, elle revit le regard qui les accompagnait; et, tandis que, la veille, elle les prenait pour une boutade, elle en pressentit soudain le vrai sens, elle comprit que les mots cruels frappaient l'œuvre jusque dans ses origines, et qu'elle-même avait sa part dans la malédiction...
Justement, le deuxième acte finissait dans une salve d'applaudissements. Elle se retourna vers Glarencé : il s'était esquivé, sans rien dire, pour gagner le foyer.
Il rentra après le lever du rideau. Elle le guettait, avec un espoir : le vent chaud du succès, qui soufflait de toute son haleine, allait peut-être lui gonfler la poitrine, le délivrer de ses vaines chimères. Mais non, Glarencé se rassit sans un mot, comme un indifférent que le spectacle ennuie. Chaque fois qu'elle le cherchait des yeux, elle le voyait enfoncé dans l'ombre, le front barré, distrait, comme absent.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle au milieu de l'acte. On dirait que vous n'êtes pas là.
— Moi? Quelle idée !... Cela va très bien, je suis content...
Le son de sa voix démentait ses paroles.
Claudine essaya de se reprendre au drame, dont l'intérêt grandissait. Elle ne put ; inquiète,
elle s'agitait, se retournait vers son ami. Il lâchait de lui donner le change, en répondant à son regard par un sourire qui ne souriait pas, à ses questions par des paroles qui ne voulaient rien dire. Et les efforts visibles qu'il faisait ainsi la troublaient davantage : pourquoi manquait-il de confiance? quelles peines s'efforçait-il de cacher par ce manège? Un instant, elle crut trouver le moven de l'intéresser à la salle :
— Victor Delambre est là, dans la loge du directeur. Le saviez-vous? Voyez comme il applaudit !
D'un geste de son éventail fermée elle montrait la fière et belle tête du vieux maître, sa moustache hardie, toute blanche, ses fins cheveux d'argent frisés : une figure presque légendaire, miroir d'une âme à la fois vigoureuse et tendre, un corps d'athlète que les victoires n'ont point fatigué, que l'âge respecte, qui reste prêt à toutes les luttes. Glarencé l'aimait, l'admirait, tenait à son approbation.
Pourtant il se contenta de répéter, nonchalamment :
— C'est vrai, il est là...
Le succès croissait : on le voyait en quelque sorte courir dans la salle, on en sentait le frisson; et Claudine s'attristait davantage.
Pendant le troisième entr'acte, au foyer, Clareneé trouva ses interprètes exubérants et joyeux. Il y eut des serrements de main, des embrassades, de véhémentes félicitations, de petites phrases suggestives comme il en tombe toujours au milieu de ces victoires :
— Une aubaine pour le théâtre!...
— ... Deux cents représentations, hein?
— Pour le moins!...
— ... Maintenant les autres pourront attendre!...
Merton, entré avec la foule, réussit à s'approcher de Clarencé :
— Ah ! maître, je pense à notre conversation...
— Oubliez-la!
— Non, non ... je la médite. . .
Que voulait-il dire? Avait-il compris? Les paroles étaient-elles tombées dans un bon terrain?...
— Revenez me voir, pas en reporter... Nous causerons...
— Merci, maître!...
Jacques aussi s'était faufilé jusqu'au foyer. Seul, dans la cohue, il dévisageait tranquillement les gens célèbres, qui ne lui en imposaient point. Dans son for intérieur, il trouvait l'œuvre romantique et rococo; mais il tâchait de faire une figure admirative. Quand il put arriver jusqu'à son oncle, il lui secoua la main en s'écriant, avec toute la chaleur dont sa voix en fausset était susceptible :
— Magnifique!... Admirable!... Je suis fier... un peu comme si c'était de moi!
c ... Celui-ci peut entendre des drames d'amour, se dit Clarencé, il est à l'abri de la contagion : en vaut-il mieux pour cela?... y>
Jacques recula devant Delambre qui s'avan-
AU MILIEU DU CHEMIN. Ui
çait de son pas à peine alourdi par les années, l'œil clair, le regard franc, la main tendue :
— Vous avez mis dans le mille, mon ami!...
Que de choses je voudrais vous dire!... Soupezvous, après?
— Je suis £rop fatigué, je rentre.
— Voulez-vous que nous sortions ensemble?...
Pendant ce temps, dans la baignoire de Claudine, c'était un défilé d'amis enthousiastes. Quelques-uns ne trouvaient que des exclamations; d'aulres cherchaient à motiver leur avis; certains avaient happé au passage des phrases de critiques en vogue qui présageaient des articles éblouissants, et les rapportaient comme des trophées. Tous débordaient de cette sympathie qu'on ne marchande jamais aux heureux. A les voir si remplis de la pièce, si vains de son succès, si préoccupés de sa carrière, Claudine retrouva quelque confiance :
lui aussi, pensait-elle, serait gagné par cette ivresse, à la fin, car comment le triompha-
leur resterait-il indifférent dans Tallégresse de sa victoire? Â demi rassurée, presque heureuse, elle appartint de nouveau, pour le dernier acte, au drame qui se précipitait, lâchaat dans l'air alourdi, comme un tourbillon qui passe et attire, la passion puissante, contagieuse, irrésistible.
— Oh ! ces scènes d'amour et de mort, mon ami, je n'en avais pas senti toute la grandeur, quand vous me les avez lues!...
Elle osait à peine les louer. Elle dit encore, presque craintive pour la première fois :
— ...Vous y avez mis le meilleur de vousmême, votre force d'aimer, votre cœur, ce qui fait de vous un homme au grand sens du mot, un poète...
Elle voulait ajouter quelque chose de plus intime, peut-être ceci :
or ... Ce qui fait que vous savez si bien aimer... »
Mais elle rencontra le regard de Glarencé,
OÙ passait une angoisse infinie, et les mots s'arrêtèrent sur ses lèvres...
Quelques minutes plus tard, il se penchait vers elle... Sans doute, c'était sa tardive réponse... 11 dit :
— Pardonnez-moi de vous quitter... Vous savez, ces jours-là sont les seuls où je ne vous appartiens pas...
Jamais elle n'eût tant désiré l'avoir bien à elle, pour le garder, pour le défendre. Elle répondit pourtant :
— Allez, mon ami!...
Il s'éloigna, sans voir la larme qu'elle essuyait...
... Quand la bien*aimée tomba sous le poignard de l'amour terrible, de l'amour fauve, de l'amour qui tue, il y eut comme un instant de surprise effrayée; puis la salle croula, empoignée comme elle l'est toujours quand un puissant poète a déchaîné l'orage. Mais Claudine fut la seule qui n'applaudit pas : les lèvres serrées, le cœur haletant, elle restait subju-
Ui AU MILIEU DU CHEMIN.
guée par une terreur sourde, angoisse ou pressentiment, qui la tenait courbée et muette à sa place. Ils pouvaient applaudir, acclamer, trépigner: elle ne les entendait pas; et, par delà [cette foule en délire, elle apercevait en frissonnant l'infini ténébreux où parfois des forces secrètes poussent les hommes, sans que les plus chères, sans que celles qui aiment le mieux, puissent les arrêter ni les suivre...
Un solennel acteur s'avança pour proclamer, avec condescendance, le nom de l'auteur. Les acclamations redoublèrent. Des bravos partaient comme des fusées de gloire. Dans les intervalles, quand les mains s'arrêtaient par fatigue, on se montrait Delambre qui, penché hors de sa loge, applaudissait comme les autres, avec plus de jeunesse, avec plus de force. Comme il n'avait point coutume de manifester ses impressions avec autant d'éclat, quelques-uns commentèrent :
— Il doit tout de même être un peu inquiet.
notre vieux Delainbre ; car enfin, ce théâtre-là, ce n'est plus le sien...
— C'est peut-être pour cela qu'il applaudit si fort.
— Taisez-vous donc. Il est parmi les rares qui soient au-dessus de l'envie.
— Personne n'est au-dessus de l'envie.
Le La Rochefoucauld au petit pied qui venait d'émettre ce bel aphorisme eût été bien surpris si, une demi-heure plus tard, après le brouhaha des congratulations au foyer, il avait vu Clarencé sortir du théâtre avec Delambre.
— Marchons un peu, voulez-vous ? dit le vétéran glorieux en prenant amicalement le bras de son cadet. La nuit est belle. On a besoin d'air frais, après les émotions que vous nous avez données.
Ses soixante-quinze ans ne gênaient pas sa démarche. Il les portait allègrement, comme un fardeau proportionné à ses forces, la taille droite, le pied ferme. Sa vieillesse semblait à tous un soir magnifique, fait de splendeur
et de sérénité; et nul ne pouvait rapprocher sans l'aimer.
Les deux hommes marchèrent d'abord en silence, par les boulevards, jouissant ensemble de la fraîcheur de l'air. Puis, Delambre commença :
— Belle soirée pour vous, mon ami... Des moments comme ceux-là récompensent le travail... Vous avez fait une œuvre de hardiesse et de vérité... un chef-d'œuvre, je dis le mot. Et vous avez été compris. 11 n'y a pas de meilleure joie dans notre carrière.
Peut-être Delambre pensait-il à ses batailles d'autrefois qui toutes n'avaient pas été des victoires, à ses premières pièces dont quelquesunes avaient mis dix ans à s'imposer.
— Oui, répondit Clarencé, la soirée a été bonne. Je suis content.
Il avait dans la voix une hésitation qui n'échappa pas à son compagnon.
— Hé ! comme vous dites cela ! . . . sans élan, sans joie... Moi, quand mes e: premières >
allaient bien, j'avais des rayons dans le cœur, il me fallait crier, courir, gambader comme un enfant !...
Clarencc se taisait; Delambre continua, d'un ton plus affecteux :
— ... Je vous ai observé, ce soir : vous vous teniez comme en méfiance; on eût dit que vous craigniez d'être deviné. Mais voyez donc : il n'y a là personne pour nous écouter. Vous n'avez pas à vous demander dans quel sens on interprétera demain vos paroles. Nous sommes aussi seuls que sur un chemin du désert. Je suis votre ami. Nous aimons notre carrière.
Nous avons le respect de notre art. Moi, je suis tout rempli de votre œuvre, et je vois que vous avez quelque chose sur le cœ.ur... Eh bien?...
Il s'interrompit quelques secondes, et termina, une émotion dans la voix :
— Pardonnez-moi si je suis indiscret, mon enfant... Mais je suis votre aîné, et je vous admire : voilà tout !
Touché par cette loyale sympathie, qui devi-
nait si juste et s'offrait à l'heure opportune, Clarencé répondit :
— Vous ne vous trompez pas, mon cher raallre : ce succès ne me fait aucun plaisir. Et k qui donc mieux qu' ; vous pourrais-je confier pourquoi? Qui mieux que vous pourrait me rassurer, si c'est possible? Vous êtes Thonneur de notre carrière, vous avez eu toutes les leçons de la vie, vous savez tout comprendre...
Il se recueillit un instant, et reprit :
— Non, ce succès ne m'a pas fait plaisir...
Où donc est le temps où le succès me semblait la chose la plus désirable ?... Être admiré, être acclamé, posséder cette notoriété bruyante qui remplace la gloire à laquelle les hommes de notre temps ne peuvent pas raisonnablement prétendre, il y a un moment où c'est pour l'artiste ce que les pépites sont pour les chercheurs d'or, les millions pour les spéculateurs... A peine si Ton regarde au delà... Mais quand on a touché ce rêve?... Un beau jour, on s'arrête au milieu du chemin pour réfléchir à l'œuvre
qu'on â réalisée, à celle qu'on porte encore en soi. Et voici qu'un doute vous prend... La critique approuve^ le public applaudit, les recettes se maintiennent, les directeurs vous assiègent : il n'importe!... On se dit à peu près : c J'ai dressé une œuvre plus ou moins forte, plus ou moins une, mais enfin, une œuvre qui existe, qui a sa place au soleil. Elle se répand dans le monde. Selon les apparences, elle s'y maintiendra pendant un temps que je ne puis prévoir. Peut-être me survivra-t-elle. En tout cas, elle est à cette heure, elle sera pendant quelques années encore une force active, une de celles qui préparent l'avenir. Des hommes en subiront l'influence ; quelques-uns l'imiteront; elle agira sur la sensibilité des femmes^ des jeunes gens, des jeunes filles. . . »
Sur ce dernier mot, il eut un tel tremblement dans la voix, que Delambre s'arrêta net, devinant.
Debout à côté de lui, devant l'espace ouvert où scintillaient les tardives lumières de la place
delà Concorde el desChamps-Élysées,Clarencé poursuivait :
— ... Eh bien, que vaut cette action qu'elle exerce? Ces ignorants qui la subissent, les pousse-t-elle vers le bien ou vers le mal?... Oui, oui, j'emploie exprès ces deux mots démodés, je parle de ces deux pôles inconnus que nul voyageur n'a jamais atteints, mais dont nous subissons l'attraction contraire et dont nous sentons bien l'invisible réalité... Est-elle une bonne semence, qui nourrit, qui fortifie, ou renferme-t-elle de ces germes mauvais qui ne peuvent qu'aggraver la condition des hommes?... Est-elle le fruit bienfaisant ou la plante vénéneuse?... Voilà ce que je me demande, mon cher maître : c'est à ces questions que j'ai pensé toute la soirée. Pouvez-vous y répondre?
Toujours immobile, Delanibre écoutait avec une extrême attention. Puis il se remit à marcher à pas lents, en répondant :
— Hé ! mon enfant, comment pouvez-vous
VOUS arrêter à de tels scrupules?... Ils seraient fondés chez ceux dont l'œuvre suspecte exploite les bas instincts, spécule sur les passions mauvaises. Mais vou6, dont la sincérité est si évidente!... Vous qui avez si visiblement senti et pensé tout ce que vous avez écrit!... Vous qui avez si loyalement cherché la vérité ! . . . En toute franchise, j'ai peine à vous comprendre...
Et, cliangeanl de ton, avec une candide bonhomie :
— Moi aussi, après tout, j'ai décrit des âmes troublées et tâché de semer des idées. .. Moi aussi, j'ai été... je suis peut-être encore une de ces forces dont vous parlez... Mais, je l'avoue, la question que vous me posez ne m'a jamais traversé l'esprit!
— Oh! vous, mon cher maître, c'est bien différent!...
— Pourquoi donc?
— Vous n'avez jamais sacrifié, comme moi, au dilettantisme. Vous n'en avez pas eu
la pensée imprégnée. Chacune de vos œuvres démontre une vérité : j'entends une vérité dont vous êtes certain, que vous croyez bon de répandre, pour laquelle vous partez en guerre, l'épée au clair et la lance au poing. Là est la clef de votre sérénité. Vous n'êtes pas seulement un grand homme de lettres, vous êtes un grand homme d'action.
Delambre interrompit :
— Ne serait-ce pas une raison de douter davantage?
— Non, car vous avez exailé la volonté, la justice, le courage. Vos héros sont sensibles : ils ne sont jamais faibles. Ils hésitent parfois au carrefour : c'est pour entrer d'un pas plus ferme dans le bon chemin. On les subit plus qu'on ne les aime ; mais vous êtes sur qu'en les imitant, nul ne déchoira de son rang d'homme; el vous pouvez les montrer aux descendants, en leur disant : c Faites comme eux! »
— Est-on jamais sûr du sens de ce que
Ton écrit? répliqua pensivement Delambre. Il est déjà difficile d'être sûr de soi : combien plus Test-il d'être sûr de sa pensée!... Quand on l'incarne en des êtres imaginaires, la difficulté s'aggrave encore, car ces êtres-là dépendent en partie de ceux qui les comprennent ou les expliquent... D'ailleurs, Dieu lui-même n'a-t-il pas fait des coquins séduisants, mon ami? Et qui songe à les lui reprocher?... Mais les hommes de votre âge ont l'âme inquiète, l'esprit hésitant, facilement tourmenté : ce sont des chercheurs qui doutent toujours...
Ceux de ma génération étaient... je parle au passé, puisqu'il n'y en a plus guère... oui, nous étions plus solides!... Vous regardez autour de vous avec des yeux qui voient trop de choses à la fois, et la roule vous paraît encombrée d'obstacles... Nous avons marché devant nous plus librement, avec plus d'imprudence : nous étions plus insouciants, plus jeunes...
— Plus spontanés !...
— Si vous voulez... Pour ma part, je n'ai
15i AU MILIEU DU CHEMIN.
jamais beaucoup réfléchi... Pas assez, je le crains... Vous autres, au contraire, vous réfléchissez trop ; et peut-être que cela ne vaut pas mieux... Vous usez les idées avec une eff'rayante rapidité... Vous les dévorez... Vous devez en avoir une indigestion... Il n'y a rien qui nuise autant à la sérénité...
— C'est vrai, ditClarencé. Mais allons plus loin... N'est-il pas normal qu'après de tels excès, quelques-uns d'entre nous se trouvent égarés et songent à revenir sur leurs pas ?... C'est mon cas... Je mesure mon action et j'en suis eff^rayé... Je la vois, je Vai vue (il- souligna les trois mots d'un geste catégorique)... je l'ai vue entrer dans la vie pour la décomposer, détruire au fond de deux pauvres êtres l'énergie et le courage, pour les livrer sans défense au désespoir... Comment pourrais-je l'oublier?...
De sa belle voix sonore et tranquille, Delambre rectifia :
— Vous croyez avoir vu cela, mon ami, parce que vous interprétez les faits selon votre
état d'esprit. . . Et je comprends de quels faits vous parlez... Mais l'action vraie de la pensée, qui la mesurera?... Comment? à quoi?... Que prouvent des faits isolés? N'en trouverait-on pas autant d'autres qui concluraient en sens contraire?... Vous craignez d'avoir causé du mal : qui donc est entièrement innocent?...
Chassez cette idée fausse et dangereuse...
Pensez plutôt au bien que vous avez aussi fait...
— Le bien peut-il compenser le mal?...
De nouveau, Delambre s'arrêta. L'avenue élait presque déserte, le silence à peine rompu par le glissement de rares voitures :
— Je vous trouve bien difficile, dit-il gravevement, et peut-être bien orgueilleux ! . . . N'exagérons point notre importance, pas plus dans le mal que dans le bien... Le monde marche et nous entraîne plus que nous ne le conduisons... Il marche selon ses lois mystérieuses, vers ses fins inconnues... Que sommes-nous?
Des étincelles dans l'espace... Il en est, comme
t56 AU MILIEU DU CHEMIiN.
VOUS et moi, qui brillent un peu plus que les autres ; elles s'éteindront aussi, à leur heure, pour faire place à d'autres... comme les étoiles du soir s'éteignent devant les étoiles du matin. En attendant, laissez-moi croire que la lumière est toujours bienfaisante !..•
— ...Si la flamme brûle, au lieu d'éclairer?...
— Cela se voit quelquefois ; mais écoutez !...
Delambre chercha un instant, pour ordonner sa métaphore, et reprit :
— Une paisible lampe éclaire le travail du penseur penché sur sa page blanche, l'âme pleine d'inlîni... Pendant qu'il accomplit son œuvre dans le rond de lumière que l'abat-jour projette devant lui, des phalènes étourdies papillonnent autour de la flamme et se brûlent contre le verre... Fallait-il donc, pour les épargner, éteindre la lampe, fermer le cahier, laisser mourir les idées?...
Clarencé voulait répliquer encore ; mais De-
lambre, à qui son image paraissait sans doute décisive, ne lui en laissa pas le temps :
— Ne cherchez pas plus loin, conclut-il...
Poursuivez votre roule en continuant votre œuvre, qui ne peut être que bonne, puisqu'elle est belle... Soyez simple et franc comme vous Tavez toujours été... Surtout, chassez les vains scrupules : c'est du temps perdu pour le travail !
Il tendit la main a Clarencé et continua de monter, d'un pas de jeune homme, vers l'Arc de triomphe, tandis que son compagnon le suivait d'un regard pensif.
Chaque fois qu'apparaît une de ces œuvres rares qui remuent les fonds de Tànie humaine ou réclairent aux yeux inaltentifs de la foule, des idées, paresseuses à l'ordinaire, se réveillent et s'agitent. Les indifférents s'aperçoivent soudain que, par delà le train journalier qui nous roule au gré de son inconscience, il y a une autre vie, supérieure et nécessaire, qui les pénètre un instant de sa réalité. Beaucoup de questions, qui ne se posent que dans sa sphère, sont habituellement délaissées :
qu'un drame ou qu'un roman les soulève, et pendant une demi-semaine elles côtoient dans les journaux les contes épicés, les faits divers
pittoresques, les racontars politiques. C'est ce qui arriva, après la « première » de la Fiancée du Lion : autour de l'œuvre imaginaire, dont une anecdote authentique avait souligné le sens, on discuta du bien et du mal, du devoir et de la passion, de Tinfluence des lettres sur la morale publique. Glarencé lisait avec une extrême attention ces c chroniques » et ces € premiers-Paris » ; Claudine, ferme dans son point de vue d'esprit libre, les appelait des prêches^ et les raillait.
— Voilà bien, disait-elle en froissant quelque feuille dont le ton l'avait agacée, voilà bien Téternelle hypocrisie du monde ! Qui sont donc ces censeurs? Où prennent-ils le droit et l'autorité déjuger? Pourquoi s'improvisentils les champions d'une vertu qu'en d autres moments ils se plairont à ridiculiser, d'une morale à laquelle ils font la nique, d'un idéal de pacotille qu'ils retrouvent pour la circonstance au fond de leurs souvenirs de catéchisme?
Glarencé ne répondait pas, ou se meltait à les défendre :
— Hé ! cela même n'est-il pas un hommage à ces lois que nous méconnaissons trop sou* vent, à cet idéal dont nous nous écartons à chaque instant?
Elle ripostait, la lèvre dédaigneuse :
— Dites plutôt que c'est un hommage au préjugé.
— Ce que vous appelez préjugé, àcette heure, c'est l'héritage traditionnel de l'expérience humaine.
— Bel héritage! Allez-vous le défendre?
N'en avez-vous pas démontré cent fois, vousmême, l'arbitraire, l'illogisme, l'hypocrisie?
Glarencé murmurait, en regardant vers le passé :
— Peut-être ai-je eu l'esprit trop libre.
Et Claudine répétait :
— Prenez garde de ne pas l'enchaîner !
Un de ces articles, surtout, irrita M"** Bréant. C'était l'histoire fantaisiste de la conversion
162 AL MILIEU bU CHEMIN.
d'un auteur à la mode : pas de nom, mais des indications assez claires pour qu'aucun lecteur avisé ne s'y trompât; le thème principal fourni par l'interview de Merton, qui l'avait racontée à quelque indiscret; de claires allusions au malheur de la rue Saint-Ferdinand ; et, à la fin, unretour définitif à la Foi, avec un fragment prophétique emprunté malicieusement à la biographie de Racine par son fils :
... // avoua que les auteurs de pièces de théâtre étaient des empoisonneurs publics ; et il reconnut qu'il était peut-être le plus dangereux de ces empoisonneurs. Il résolut non seulement de ne plus faire de tragédies et même de ne plus faire de vers; il résolut encore de réparer ceux qu'il avait faits ^ par une rigoureuse pénitetice. • . Lorsqu'il eut pru la résolution de se marier^ V amour ni V intérêt n'eurent aucuns part à son choix : il ne consulta que sa raison pour une affaire si sérieuse; et l'envie de s'unir à une personne très vertueuse^ que de sages amis lui proposèrent, lui fit épouser ^ le 1®'* juin 1677,
Catherine de Romanet^ fille d'un trésorier de France du bureau des finances d'Amiens.
Fut-ce ce dernier trait qui froissa Claudine? Elle n'en convint pas, mais gronda son ami :
— Vous devriez garder pour vous les paradoxes qui vous viennent à l'esprit. Mais je reconnais là des propos que vous m'avez tenus : vous les répétez donc ailleurs?... A des étrangers, à des indifférents... Vous voyez l'usage qu'on en fait!... Ah! mon pauvre ami, vous n'êtes plus vous-même ! . . .
Sur sa demande, Clarencé lui amenaLaurier, qu'elle n'avait pas revu depuis la catastrophe. Elle le plaignait, de tout son cœur d'amoureuse, et croyait trouver pour lui des paroles de pitié bienfaisante. Mais sa vaillance, son énergie, son esprit de lutte et de résistance se révoltèrent au spectacle de tant de faiblesse . Le malheureux, en effet, s'abandonnait à la dérive, sans nerfs, sans muscles, comme une masse inerte. Vieilli, affalé, négligé, il offrait le spectacle d'une douleur sans dignité, d'une
misère morale dégradée et lamentable. Ses paroles aggravaient encore cette impression.
Tantôt il ressassait le morne emploi de ses jbumées :
— ... Je m'enferme dans mon atelier, sous prétexte de travail... Je regarde mes toiles vides, ma palette sèche... Les heures passent ainsi : je ne les compte plus...
Tantôt il s'enfuyait vers ce qui aurait pu ne pas être, recommençant à perte de vue le calcul des possibilités perdues, dans le désespoir de l'irréparable :
— Ah ! si je ne l'avais jamais rencontrée!... Elle vivrait, elle serait heureuse... Ses parents, les pauvres gens, seraient heureux par elle... Un autre l'aurait aimée, épousée : car elle était néepourlesafïectionslégitimes,pourlebonheur régulier, pour avoir tout ce que la vie donne aux autres femmes, qui ne se tuent pas... Si j'avais prévu, si j'avais eu la force!... Pourquoi lui ai-je dit de revenir à l'atelier, au lieu de la renvoyer comme les autres?... C'est qu'on ne
sait pas, et tout parait si beau !... Et, plus lard, si nous étions partis ensemble... Oui, oui, tout valait mieux que ce qui est... Elle est morte, affreusement... Et ceux auxquels nous avons tant sacrifié souffriront quand même... Car que puis-je pour eux, maintenant?... Rien, absolument... Je suis une épave... Je ne travaillerai plus. . . Comment travailler, avec une telle vrille dans le cœur?... Et je ne guérirai jamais, jamais...
Il allait ainsi, lentement, les yeux fixes, recommençant les mêmes plaintes, répétant les mêmes phrases... Claudine l'arrêta :
— Ne parlez pas ainsi, monsieur Laurier !.. . Votre douleur est immense, et nous la comprenons... Mais on peut être fort, même contre une telle douleur... On peut, on doit résister... Songez donc, il vous reste beaucoup, dans la vie... Vous avez autour de vous des affections très chères, très nobles... sans parler des amis qui feront tout pour vous donner du cou^ rage...
— Je sais, madame, je sais tout cela... Si elle était morle autrement... d'une morl naturelle... j'aurais la force... mais...
Une indescriptible angoisse traversa son regard :
— Ainsi... Ainsi... Dans le désespoir!... Il me semble que c'est ma faute. Et cette idée, voyez-vous, je ne puis pas la supporter, je ne puis pas !... Mon Dieu ! si seulement je pouvais lui demander pardon ! . . . Mais elle est si loin, si loin!... Je ne la reverrai jamais...
— Comme de tels propos Tétonneraient!
s'écria Claudine en s'exaltant. Vous pardonner! Quoi donc? De l'avoir aimée?... Quelle est la femme qui ne pardonne pas tout le mal que fait l'amour?... Vous pouvez en être sûr, elle est morte avec votre nom sur les lèvres, comme elle s'endormait le soir, sans une pensée de reproche, en vous bénissant seulement d'avoir été sa vie et son désir... Votre seul crime à ses yeux, ce serait d'en douter. Croyezm'en, car je ferais comme elle, moi!... Allez!
nous n'aimons pas comme vous, nous autres ! . . . Nous nous donnons pleinement, sans rien garder, sans rien réserver, sans rien reprendre, nous ne regrettons jamais davoir aimé, quoi qu'il en coûte ; et la vie compte pour peu de chose quand il s'agit de notre amour...
Laurier murmura seulement :
— Pourquoi ne suis-je pas mort à sa place?
Il prolongea longtemps sa visite, morne,
veule, exténué.
— Le pauvre homme ! dit Clarencé après l'avoir reconduit. Quelle misère!
— Oui, répondit Claudine, quelle misère d'âme!... Je n'aurais jamais cru qu'on pût être aussi faible... Et ces regrets stériles, ces si... si... si... Cela n'est pas viril, cela manque de force et de noblesse.
— De force, sans doute, fit rêveusement Clarencé, mais de noblesse?... Se dresser orgueilleusement sur le mal qu'on a fait, voilà qui n'est pas noble!... Le reconnaître pour eu souffrir, ce n'est point de la faiblesse.
— Qae peat-on espérer d'un pareil abattement?... d'une destruction si totale de la volonté dans un être humain?
— Qui sait?... Peut-être que de telles souffrances détruisent dans Fâme le mal qu'aucun effort ne pourrait plus réparer...
Claudine parut peser le sens de celte phrase, et murmura :
— Quelle métaphysique, mon ami!...
Puis, avec un soupir :
— Tout ce que j'y comprends, c'est que nous ne sommes pas d'accord.
Glarencé corrigea, tristement :
— Nous ne sommes plus d'accord.
... Où s'en allait l'entente parfaite qui avait rendu si douce leur longue intimité? Pourquoi ne pensaient-ils plus de même, sur toutes choses? Qu'est-ce qui se glissait entre eux d'étranger, de presque hostile?...
— Ce n'est pas moi qui change, dit Claudine.
— Il faut savoir changer avec la vie.
Alj MILIEU DU CHEMIN. 160
Elle secoua sa belle tête fière, le front barré d'un pli obstiné :
— Pourquoi? quand on a raison?
— Est-on jamais bien sûr d'avoir raison?
— Ah ! mon ami, que vous êtes faible!...
Mais elle aussi fléchit à son tour : elle vit
s'attrister les yeux de Clarencé, et regretta de l'avoir affligé, et s'approchant, attendrie et câline :
— Vous êtes nerveux, vous êtes fatigué... II faudra qu'on vous réconforte... qu'on vous console... quon vous aide à chasser tous ces papillons noirs... qui voltigent là... Il faudra qu'on soit forte pour vous,., qu'on veille à votre place... Voyons, est-cemoiquiseraiThomme?...
Il cueillit le baiser qui fleurissait les chères lèvres, en tâchant de sourire : Tenacem propositi virum... dit-il.
Mais la plaisanterie s'arrêta, le baiser n'avait pas la saveur accoutumée...
... Une visite de son neveu Jacques, qui vint
réclamer le déjeuner promis, maintint Glarencé dans le même courant d'idées.
Le jeune homme avait une souplesse naturelle qui ressemblait à de l'élégance, beaucoup de sûreté dans les manières, un certain sansgône de garçon résolu. Il parlait avec adresse, mesurait prudemment ses mots, tâchait de plaire, et n'y réussissait guère, en raison même de ses efforls, à cause aussi de sa voix au timbre criard, qui sonnait faux dès qu'il oubliait de la surveiller. 11 complimenta son oncle en termes préparés, louant de préférence les scènes discutables, avec l'inconscient parti pris de rabaisser ou de dédaigner les parties les plus simples et les plus vraies. Ces éloges aga* çaient Glarencé, qui les interrompit en se mettant à table. Pour y couper court, il essaya, pendant qu'Antoine servait les hors-d'œuvre, de ramener la conversation sur Prône. Il n'obtint que de sobres réponses : le père était taciturne, absorbé par le travail quotidien, âpre au gain, dur à la fatigue, n'ayant pas eu dans sa
vie une idée qui dépassât la ligne noire du Jura ; la mère, une maîtresse femme, menait la maison avec économie et sévérité. Les frères, inégaux d'intelligence, ne s'entendaient point entre eux; et Jacques, malgré sa réserve, ne put s'empêcher de dire combien, pour son compte, il avait souffert de leur jalousie :
— Ils se résignent mal à rester des paysans : Jean, parce qu'il n'est pas bête, Claude, parce qu'il l'est. De là leur haine, leurs mauvais traitements. Ils m'appelaient la « demoiselle », et, comme ils étaient les plus forts, rien ne les amusait comme d'écraser dans leurs grosses pattes mes mains plus blanches. Pendant les vacances, ils m'empêchaient d'étudier, déchiraient mes cahiers, me faisaient travailler aux champs, en se moquant de moi quand je pliais sous des fardeaux légers à leurs épaules.
C'était leur revanche des mois de collège où, disaient-ils, je ne battais pas le coup.
Au fond, ils crevaient d'envie, je le voyais bien...
Ht AU MILIEU DU CHEMIN.
Une rancune s'allumait dans ses yeux. Il ajouta rageusement :
— •. . Et cela me consolait!
Il se tut sur ce mot, pour se débattre avec une patte de homard, dont il mangeait pour la première fois. La crainte de se montrer gauche le préoccupait : du coin de Tœil, il observait son oncle, dont il tâchait de répéter les mouvements, et s'absorbait dans cet effort.
— Et les petites? demanda Clarencé.
— Mes sœurs? Qu'en pourrais-je dire? Des gamines comme les autres!
Évidemment il englobait les siens dans un mépris collectif : son père, sa mère, ses frères, ses sœurs n'étaient pour lui que des indifférents qu'on voudrait ne pas connaître; et il s'étonnait que son oncle, dégagé de tous liens avec celte famille, affectât de s'y intéresser encore.
— En somme, tu ne leur ressembles pas?
dit Clarencé, avec une nuance d'ironie que Jacques, toujours aux prises avec son homard, ne remarqua pas.
— Ah! certes!... Au milieu d'eux, j'étais seul de mon espèce.
— ... Qui est la bonne?...
Cette fois le jeune homme comprit : il abandonna son homard, se mil sur la défensive et riposta :
— Je ne sais pas si elle est meilleure. En tout cas, elle est différente.
— Eh bien ! maintenant que tu m'as parlé des autres, en gros, parle*moi de toi... en détail.
Jacques n'était pas de ceux qui supportent la raillerie :
— De moi? fit-il en restant sur ses gardes; que voulez- vous que je vous dise?
— Continue, comme tu avais commencé l'autre jour.
Le jeune homme prit un air fermé, méfiant; mais il dut se dire qu'après tout, quelles que fussent les dispositions de son oncle, le meilleur moyen de le gagner devait être de le traiter en ami. Il vida d'un trait son verre de
ehablis, sa figure s'anima, son regard s'éclaira de franchise, et il se mil à raconter son acharnement au travail, lentement, d'abord, en eherchanl ses mots, puis, avec une chaleur de volonté qui le rendit éloquent :
. — •..Je voulais être premier, toujours, et je l'étais; je voulais des prix : je les ai eus. Il m'a fallu bûcher pour cela, je vous en réponds! car, au sortir d'une école de village, on n'est pas bien fort, vous en savez quelque chose!
N'importe! J'ai fait ce qu'il fallait. D'ailleurs, j'aime le travail. Je l'aime pour lui-même, d'abord, en haine de l'inaction, de la paresse. Et je l'aime aussi parce qu'il est un moyen de eonquête, une arme, un levier. J'ai souvent pensé que, pour ma génération, l'Université est ce que fut.i'ÉcoIe militaire au temps de Napoléon : elle conduit à la victoire, à la conquête. Les hommes d'intelligence sont les maîtres du monde, comme les soldats le furent k l'époque des grandes guerres.
Clarencé sourit de cette ardeur :
— Es-lu bien sûr, demanda-t-il, de ne pas le tromper de quelque dix ou quinze ans?
Jacques ne comprit pas tout de suite :
— De quinze ans?... Qu'est-ce à dire?...
— Regarde autour de toi. Dénombre, si tu peux, Tarmée formidable des jeunes gens qui calculent de même. Est-ce que leur foule ne t'effraye pas? -
— Oh ! si l'on s'inquiétait de la concurrence ! s'écria Jacques, dans un élan d'audace qui l'illumina.
— Attends! Je reprends la comparaison.
Au temps de Napoléon, les jeunes gens pouvaient se ruer sur la guerre : elle se chargeait défaire place aux nouveaux venus. La guerre a besoin d'un personnel qui se renouvelle sans cesse, puisqu'elle détruit : il n'y en avait jamais trop. Mais, dans les lettres, dans les arts, dans les carrières dites libérales qui attirent nos paysans comme la glu les étourneaux, sous prétexte qu'elles mènent à tout, en est-il de même?
— Pas tout à fait, évidemment.
— Et puis, après Napoléon, qu'est-ce qui s'est passé? La guerre a fait banqueroute. On croyait qu'elle recommencerait toujours, on comptait sur elle comme sur les moissons...
La paix est arrivée ; et les lieutenants de vingt ans, qui fussent devenus généraux à trente, ont eu beaucoup de peine à passer colonels, à l'ancienneté. Adieu le bâton de maréchal dans la giberne du conscrit ! Se sont-ils ennuyés dans les casernes, grand Dieu! ces petits officiei'S qui avaient rêvé de continuer l'épopée!... Ne penses-tu pas qu'il en pourrait être de même, toutes proportions gardées, pour les héros des carrières auxquelles, depuis un demi-siècle, on demande tout?...
Jacques riposta :
— Vous êtes la preuve du contraire, mon oncle !
— Parbleu ! je suis arrivé au bon moment, moi... comme Àugereau, Ney, Masséna!...
Mais sortons de notre point de vue personnel,
veux-lu? Regardons les choses de plus haut!... Mesure, si tu peux, la somme énorme de talent que vous représentez, vous les jeunes, et demande- toi, d'autre part, pour combien compte la littérature dans la vie d'un pays?...
— Elle en peut être la gloire! s'écria Jacques.
Glarencé haussa les épaules :
— En tout cas, elle ne vaut pas par sa masse!... Voyons, n'as-tu jamais, songé à l'effrayante inutilité des livres qui s'entassent dans les caves des éditeurs?... A la somme de travail, d'espoir et d'illusions qu'ils additionnent?... Au peu de poids qu'ils auront dans l'avenir?...
Jacques, soupçonneux, cherchait des mobiles secrets aux propos décevants de son oncle, calculant :
« Pour me décourager ainsi, il doit avoir ses raisons : peut-être crain t-il de devoir m'aider ?. . . Ou bien il ne veut pas d'un confrère qui porte son nom?... »
Incertain entre ces deux hypothèses, il répondit d'un air brave :
— Non, vraiment, je ne pense point à ces 0hoses-là. Que ferait-on, si Ton voyait toujours l'obstacle? Nous sommes nombreux, c'est vrai, trop nombreux, je lésais. Beaucoup tomberont sur la route : la loi de la sélection agit à peu près comme les hasards de la guerre, qu'elle remplace : c'est elle qui se charge d'éclaircir les rangs. Parmi ceux qui persistent, deux ou trois, partis avec du talent, arriveront peut-être avec du génie. N'est-ce pas l'histoire des plus grands? Victor Hugo était-il plus qu'un bon élève en rhétorique, quand il donna les Odes et Ballades?.,. Voilà pour nous!... Quant au pays... est-ce qu'un pays ne vaut pas par ses grands hommes?...
Clarencé corrigea :
— Par ses grands hommes d'action.
— La pensée est égale à l'action.
— Cela dépend du siècle et de l'heure. Je L'ai dit comme toi, je l'ai cru. J'ai plus sacrifié
que beaucoup d'autres à la joie de penser. Mon esprit s'est enivré de sa liberté. J'ai fait le tour de bien des idées, en croyant les dominer; je me suis enorgueilli de mes audaces... Maintenant, je regarde autour de moi, et je suis effrayé de ce que nous avons détruit, moi et les hommes de mon âge, sans mauvais dessein, d'ailleurs, et sans même nous en apercevoir, par cela seul qu^ nous avions confiance en notre intelligence et la suivions...
Jacques goûtait une aile de pintade, qu'ii trouvait bonne. Il songea :
« Si mon oncle avait fait toutes ces réflexions à vingt ans, tout au plus pourrait-il m'offrir la soupe aux choux et l'omelette au lard ! i^
Et il dit :
— Voilà les intellectuels sur la sellette, une fois de plus.
— Dieu me préserve de les rabaisser ! s'écria Glarencé ; car j'en suis. Ce que je veux dire, c'est que, si Ton écrit, il ne faut pas que ce soit pour ajouter quelques romans ou quelques
chroniques au monceau qui s'en élève chaque jour : il faut que ce soit parce qu'on détient des vérités et qu'on est poussé par l'impérieux besoin de les manifester. Là est notre unique raison d'être. El toi, mon garçon, toi qui descends de tes montagnes pour te jeter sur Paris, voyons, dis un peu, quelles vérités nous apportes- tu?
— J'ai du moins le désir de les chercher, la plume à la main.
— C'est vrai?...
Le franc regard pénétrant de Clarencé se posa surle jeune homme, qui le soutint d'abord avec crânerie, puis rougit et baissa les yeux.
— Tu vois bien! reprit Clarencé, tu veux grossir nos rangs pour chercher tes avantages, simplement... Oh! sans doute, tu aimes les lettres, j'en suis persuadé : tout le monde les aime, elles sont si bonnes filles! Mais ce n'est pas une vocation nécessaire qui te pousse :
tu te fais écrivain comme un autre se ferait ingénieur...
AU MILIEU h\] CHEMIN. . 181
Jacques releva la léle, en bon coq de combat qui ne fléchit pas longtemps :
— Permettez, mon oncle, dit-il... Oui, permettez-moi de vous répondre en toute liberté... comme si je n'étais pas votre neveu très respectueux... Quand vous'^ êtes venu à PiU'is, comme moi, quand vous avez débuté...
apportiez-vous des vérités essentielles?...
Il hésita deux secondes, — le temps de calculer l'accueil probable que recevraient ses paroles, — et, le calcul établi, continua bravement :
— ... Et votre dernière œuvre elle-même, cette Fiancée du Lion, que j'ai applaudie l'autre soir?... C'est un drame magnifique, à coup sûr : autour de moi, les plus difficiles prononçaient le mot c chef-d'œuvre ». Mais enfin, est-ce autre chose qu'une élude désintéressée de passion, qui n'a d'autres raisons d'être que sa perfection, sa puissance, sa poésie?
A son tour, Clarencé se troubla : l'argument direct le touchait au point vulnérable, son
embarras laissa triompher un instant le hardi contradicteur, tout fier de la victoire.
— Tu as raison, dit-il enfin, mon œuvre n'est point d'accord avec mes paroles, et je le sais. Mais qu'importe? Je ne suis pas en cause : il ne s'agit ni de moi ni d'hier; il s'agit de loi et de demain. Lorsque j'ai débuté, voila vingt ans, qui pouvait prévoir la crise où nous sommes? 11 y avait place encore, en ce temps^ là, pour le dilettantisme, et l'on ne savait pas où il nous mènerait. Aussi, ne pense pas a mes pièces, ne les prends pas en exemple :
pense à mes paroles. L'écrivain s'est peut-être trompé; l'homme, à cette heure, voit clair; c'est lui qu'il faut écouter.
Jacques, encore en méfiance, réfléchissait.
Ses lèvres remuèrent, comme si sa réponse était prête; mais il la retint, et se contenta d'esquisser un sourire équivoque, plein de sous-entendus. Clarencé, qui l'observait avec beaucoup d'altenlion, saisit au vol ce jeu de plnsioPiOmie :
AU MILIEU' DU CHEMIN. i83
— Tu penses quelque chose que lu n'oses pas dire, fit-il. Va! parle sans te gêner! Je ne t'en voudrai jamais de ta franchise, au contraire !
Le sourire acheva de se dessiner sur les minces lèvres, plus ironique que les paroles :
— Oh ! ce que je pense n'est pas bien méchant, mon oncle!... Je pense simplement que tous parlez comme ces don Juan convertis qui prêchent la continence... Vous dites son fait au talent : n'en avez- vous pas eu tout ce qu'on en peut attendre?... surtout la joie de le déployer?... Ne lui devez-vous pas le bonheur de votre vie ?. . .
— Le bonheur!...
Le geste et le ton soulignaient l'accent mélancolique du mot mystérieux.
— Le bonheur?... Quelle est donc la carrière qui pourrait le donner?... Te figures-tu, par hasard, qu'il dépend du succès ou de la fortune?...
184 AU MlLIEi: DU OHEMIW.
Jacques fit des yeux le tour de la pièce^ tendue de riches tapisseries, décorée de faïences rares, de cuivres précieux, ramena son regard sur la table où brillait la glace d'un beau surtout Louis XVI, le posa avec complaisance sur les coupes chargées de fruits magnifiques, sur les verres remplis de vins excellenis :
— En tout cas, dit-il avec conviction, vous avez bien l'air de l'avoir.
Clarencé devina ce qu'il pensait, et répondit, lentement :
— Je t'ai dit le danger de notre carrière, quand on pense à la vie nationale, au bien collectif, à la grande marche de la race vers ses destinées. Maintenant, tu ramènes la question à son côté le plus personnel, le plus intéressé. Soit!... Là aussi, mon garçon, il faudra déchanter... Tu vois le bien-être ou le luxe que nous devons à nos œuvres; tu ne vois pas ce qu'elles nous coûtent. Et tu ne peux pas t'en douter : on ne le comprend qu'après vingt
ans de travail... Elles développent en nous la faculté la plus dangereuse, Timagination : elles la développent si bien, que le moment arrive où nous ne la dominons plus; et tu ne soupçonnes pas l'instrument de torture qu'elle devient alors, le prix qu'elle nous fait payer ce qu'elle nous a donné!... Ce n'est pas tout encore : en nous maintenant dans le cercle de la fiction, nos œuvres nous font une sensibilité factice et tourmentée, nous trompent sur les conditions mêmes de la vie : de sorte qu'en observant sur nous-mêmes les ravages qu'elle» ont produits, nous pensons à ceux qu'elles ont promenés par le monde. Un doute nous étreint : celui d'avoir semé des graines vénéneuses dans un jardin ouvert à tous les ignorants. Si tu savais combien ce doute est amer! Si tu savais comme il nous fait trembler devant notre pauvre petite notoriété passagère, que vous appelez cia gloire > !...
Les paupières à demi baissées, Jacques écoutait, en songeant : « Ou bien il est sincère,
\S\j AU MILIEU DU CHEMIN.
OU bien il rendrait des points à ses meilleurs interprètes. Comment savoir?... »
— ... Nous, les aînés, nous ne pouvons plus changer; noire œuvre est faite, nous sommes intoxiqués de notre propre poison. Mais vous, qui êtes encore les maîtres de l'avenir ! Quelle est donc la force mauvaise, le mirage menteur qui vous attire sur nos traces?... Vous êtes des paysans : que ne restez-vous dans vos campagnes? Ou, si vous les trouvez trop étroites, que n'allez-vous remplir les continents nouveaux, von? qui savez manier la hache et la piorhc ?... L'homme est fait pour défricher les forèls cl ponr grader hi terre, mon ami : ce 'sont là sc:^ fondions naturelles, comme le miel aux abeilles, comme aux loups la chasse. Ils souffriront jusqu'à la fin de leur espèce d'avoir méconnu cette vérité. Va, la noblesse de la vie, la vraie indépendance, le bonheur même, — si Ton tient à maintenir le mot dans le dictionnaire, — ce n'est pas nous qui les posséderons jamais. Ils sont bien loin de nous, — der-
rière nous, si lu veux, — dans la simple acception d'une humble destinée, dans le travail modeste, utile et sain...
De telles idées étaient trop contraires à la nature de Jacques, à son esprit de conquête, à sa ferme volonté d'échapper à sa condition, pour qu'il pût s'y arrêter. Aussi n'écoutait-il plus que d'une oreille, en dressant l'inventaire des objets précieux qui l'entouraient. L'argenterie, maintenant, l'intéressait : il admirait les couverts à entremets, massifs, ciselés avec art par un orfèvre du vieux temps. C'était sa première rencontre avec l'élégance : elle le frappait plus que des propos déçus. Il avait trop de finesse pour contredire à outrance, trop d'orgueil pour capituler. Quand son oncle se tut, en le regardant pour l'inviter à répondre, il se contenta de dire, en soupesant un lourd couteau à fruits :
— Chacun choisit pour la conquête qu'il se propose les armes qu'il pense lui convenir le mieux, sans savoir quel intérêt le guide. Vous
188 AU MiLlEU DU CHEMIN.
l'avez fait, mon oncle. Cela vous a réussi.
Pourquoi n'essayerais-je pas de faire comme vous?
Clarertcé conclut:
— Le malheur, c'est que la vie t'apparait comme une conquête à faire, alors qu'elle ne doit être qu'une fonction inoffensive, ou mieux, un devoir bienfaisant. -
Il prononça d'une voix grave, les yeux fixés sur son neveu, ces paroles qui résumaient toute son expérience. Mais Jacques avait vingt ans : comment les eût-il comprises?...
La pitié d'une femme aimante est douce auxdésespérés : Laurier prit Thabitude de venir souvent chez Claudine. Jamais il ne se doula de l'espèce d'incompatibilité qu'il y avait entre^ sa faiblesse et les goûts d'énergie de M™® Bréant ; car la jeune femme était trop bonne pour en rien laisser paraître. D'ailleurs, la violence de douleur qui persistait en Laurier l'avait touchée et conquise. Elle disait :
— 11 est faible, mais il n'oublie pas !
Et elle lui savait gré de son désespoir.
Le malheureux, en effet, n'était plus qu'uneombre inquiète et malade. D'habitude, il res-tait silencieux, inattentif à ce qui survenait^
poursuivant dans le vide son idée fixe. Auprès de M'"° Bréant, dans l'atmosphère sympathique du petit hôtel où flottait toujours comme un parfum d'amour et de roman, il se ranimait en parlant de la morte. C'étaient parfois de légers souvenirs, une parole, un geste, qu'il ressuscitait et qui lui fournissaient un thènje à de longues broderies. Ou bien c'était une lente et complète évocation, en phrases incertaines comme des ombres : la morte surgissait, poétisée encore par l'infini qui l'enveloppait maintenant ; sa figure, que Claudine ignorait, s'estompait sur les fonds obscurs du passé; le timbre même de sa voix résonnait dans les silences.
— Comme elle vous aurait aimée ! disait Laurier à la jeune femme...
Elle répondait :
— Ainsi va la vie : on la traverse sans rencontrer ceux qu'on devrait connaître. Quelquefois, on est séparé par la largeur d'une rue : cela suffit pour qu'on s'ignore.
Il revenait à ces si, que roulait perpétuellement son imngination frappce.
— ... Et qui sait Taction d'une parole juste dite par la voix qu'il faut ? Si elle vous avait connue, si vous aviez été son amie, elle vous aurait ouvert son cœur; vous l'auriez sauvée, vous qui éte^ le courage, la volonté, la force !
Claudine it ces stériles hypothèses,
sachant que parier soulage; et puis, raisonnable et très douce, elle tâchait de le rattacher à la vie.
— Vous-même, pourquoi ne m'écoutez-vous pas?.,. Le courage ? On en a le germe en soi ; il n'y a qu'à le développer par un effort de volonté : pourquoi ne le faites-vous pas?...
Quand vous venez ici, dites-moi vos regrets, dites-moi votre tristesse, abandonnez-vous à vos souvenirs, qui ont leurs droits... Mais ensuite, pourquoi n'essayez vous pas de vous reprendre?... en travaillant, par exemple?... Le travail est un grand médecin : le seul qui
ail quelque pouvoir contre un mal comme le vôtre... Votre amie croyait à votre talent. Elle avait de Tambition pour vous, elle vous voulait grand. Réalisez les œuvres que vous rêviez ensemble !
Il baissait la tôle, en inunnuranL :
— Oui. oui... elle avait de Tambition...
Moi, je n'ai plus la force!...
— Travaillez pour sa mémoire, pour la joie qu'elle aurait eue.
— Si je pouvais !... Mais je ne peux pas...
Ma main tremble, mes yeux s'obscurcissent, j<^ 5uis impuissant devant ma toile...
Il ajoutait parfois, plus bas, comme si un souci nouveau, qu'il s'eflbrçait de chasser, passait dans les nuages de sa pensée :
— Et si cela dure!... Oh! Dieu, que pourrai-je pour les miens ?...
Claudine ne comprenait qu'à demi le sens de cette phrase : car elle ne connaissait pas Tintérii3ur de Laurier. A peine avait -elle, à de longs intervalles, rencontré deux ou trois fois Jeanne,
qu'elle jugeait avec ses partis pris de femme indépendante, et sans sympathie. Aussi, sa pitié n'allait-ellc qu'à l'homme; Tautre victime ne l'émouvait pas : car, dans son idée, une petite personne comme celle-là devait se consoler sans peine avec son pot-au-feu. Mais Clarencé eut bientôt la clef de cette nouvelle inquiétude, qui sourdaiten son malheureux ami. Jeanne, qu'il voyait souvent, la lui expliqua, un jour qu'elle le recevait dans Tatelicr abandonné, où la petite Paule jouait avec une poupée japonaise, sans rien dire, en petite fille qui sent le deuil autour d'elle. Ils avaient longuement parlé de Laurier, dont la lénébjeuse mélancolie s'aggravait de jour en jour. Pensive, le regard fixé sur l'avenir inconnu, la jeune femme dit :
— Ah ! si mon pardon avait pu lui suffire ! Jamais je ne lui ai fait un reproche ; je tâche de l'entourer d'affection, — et je le vois dépérir à côté de moi, sous les yeux de l'enfant qu'il effraye et regarde à peine... J'ai peur de
Il)i AU MILIEU DU CHEMIN.
ce qui nous menace... D'autant plus que je ne puis rien non plus contre cet autre danger.
— A la longue, dit Clarencé, votre bonté le sauvora...
Jeanne se plia dans un mouvement d'indicible lassitude :
-^ Non, non... Je sens bien que je ne puis plus rien pour lui... Auprès de moi, il reste absent... Même morte, elle le possède encore, elle l'empêche de guérir...
— Peut-être, suggéra Clarencé, qu'un changement d'air et de milieu lui ferait du bien. Il faudrait Tcnvoyer à la campagne, dans son pays natal... Ou, mieux, l'y emmener.
Sourdement, Jeanne murmura :
— Oui, s'il voulait... Mais il ne faudrait pas tarder... Bientôt, nous ne pourrions plus...
D'une voix plus basse encore, une rougeur au front, elle ajouta :
— Vous comprenez, son travail, c'était notre pain !
Clarencé, stupéfait, s'écria :
— Qu'est-ce que vous me dites ? Auriozvous des embarras d'argent ?
Elle avoua, rouge jusqu'à la racine des cheveux : ^
— J'ai vendu des bijoux pour payer notre terme.
— Avec un nom comme le sien !...
— Un nom.., du talent... c'est vrai... Mais nous vivions au jour le jour . . .
... Ah! que tout cela ressemblait peu à l'adultère romanesque, aux scènes de jalousie et de passion qui remplissent les livres, qui nourrissent le théâtre ! Là-bas, dans la fiction, des dévouements héroïques, des actes également sublimes dans le mal et dans le bien, de nobles désespoirs, des décisions suprêmes. Ici, dans la réalité, des besoins étroits, des calculs mesquins paralysant tous les élans du cœur, ceux qui poussent au pardon, ceux qui poussent à la mort. Quelle distance, de la morne pluie froide battant à petits coups ces pauvres êtres, à l'éternel tourbillon dont les
âilcs emportent la bande des amants illustres^ sous les yeux des divins poètes arrêtés pour les contempler ! C'était pourtant le même orage ; mais voici, l'homme vivait, trop faible pour l'acte qui délivre, et la femme, sans oi'gueil dans le cœur, sans jalousie dans les sens, pensait avec angoisse au pain du lendemain. Et c'était là la vérité nue et laide. L'amour avec son cortège d'oublis éperdus, de rêves magtiifiques, de mépris hautains, — des mensonges ! Vu de près, jugé dans son œuvre, il ne semblait plus qu'une fièvre mah'gne qui, à travers les mirages du {jiélire, dévore la chair et jaunit la peau. Ainsi, tôt ou tard, la réalité triomphe, plate et précise, sèche et banale, stupide et tyrannique. L'essaim ailé des chimères se lève devant elle, comme un vol d'étourneaux devant un maigre chien, et se fond dans l'espace :
et c'est la vie, avec ses charges les plus humbles, qui renferme le dernier mot des destinées...
... Quelques heures plus tard, Clarencé
racontait à Claudine le détail imprévu de cette triste visite. Aussi étonnée qu'il l'avait été luimôme, la jeune femme s'écria :
— La gène ! ... la gêne dans un tel momen t ! . . . Il faut les aider, leur acheter des tableaux, de^ études ! . . .
— J'y ai déjà songé, répondit Clarencé.
Mais demain?... Mais plus lard?...
— Ohl plus tard!... Songeons au plus pressé, à l'heure présente... Plus tard, il guérira, il reprendra son travail.
— Vous croyez?...
— Puisqu'il ne s'est pas tué !
Avec un demi-sourire, où il y avait un peu de son dédain pour les faibles, elle ajouta :
— Men hâve died from time to time and worfns hâve eaten them. But nol for love. . . Vous vous rappelez Rosalinde?
— Oui, répondit Clarencé, ainsi parle une héroïne de roman. Mais, malgré leur dédaigneux réalisme, ces mots sont encore de la poésie ; et ils mentent, comme presque toute
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poésie... On ne meurt pas d'amour, soit! On peut mourir des suites de l'amour...
Il frissonna, en ajoutant :
— Et puis, ce ne sont pas les seules portes de la Mort qui s'ouvrent devant certains désespoirs... Il y en a d'autres, encore plus noires... plus redoutables... Notre malheureux ami me semble tout près de celles-là...
L'affreuse vision de l'être déchu de sa raison passa devant leurs yeux. Ils se regardèrent en silence, comme si la même image les hantait, pris ensemble d'une épouvante mille fois plus cruelle que celle de la mort.
— Ah ! Dieu! murmura Claudine en fermant les yeux.
Puis, retrouvant d'un effort sa vaillance :
— Il faut lutter, essayer quelque chose...
On ne peut pas le laisser sombrer ainsi...
— Que voulez-vous fairp?... Lui rendre sa maîtresse?... Le délivrer de son remords?...
C'est également impossible!...
Elle affirma :
Al' MILIEU DU CHEMIN. 19i)
— Nous pouvons du moins vouloir à sa place, prendre une décision pour lui, Taider de notre énergie... Écoutez!... Il me parle souvent de son village natal, avec une sorte de nostalgie; il parle de sa mère, qu'il n'a pas revue depuis tant d'années. Il voudrait la revoir, j'en suis sûre. C'est un désir, un signe de vie... qui sait? peut-être' un commencement d'espérance... Envoyez-le là-bas; emmenez-le, si c'est nécessaire... Vous, pas sa femme : elle ne lui serait d'aucun secours.
— On pourrait essayer, dit-il.
Elle poursuivit, plus lentement, sans oser souligner le rapprochement qui se (\ii.sait, malgré elle, dans son esprit :
— Et vous-même, mon ami.'., qui cependant n'avez pas à vous plaindre de la destinée... voyons, n'avez-vous pas, un peu, le même désir?...
Clarencé rougit d'être si bien deviné :
— Oui... quelquefois... peut-être... Mais tout cela est si loin !
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Claudine détourna les yeux, en étouffant un <ou|)ir :
— Partez aussi, dit-elle... Vous le conduirez dans son village et vous irez dans le vôtre... Une cure de grand air et de souvenirs!... Après, vous serez plus Tort pour reprendre votre vie li<!ureusc, libre cl fièrc, voire belle vie de semeur d'idées et de créateur d^art.
... Comme en causant avec son neveu, Clarencé revit la vieille ferme, les gerbes blondes sous le loit en auvent, le grand noyor dans la cour, les fleurs démodées du jardin, la petite vigne ingrate. La saveur de Talr respiré par ses poumons d'enfant lui revint aux lèvres, cette saveur fraîche et forte du vent que parfument les sapins du Jura, et qui descend sur la plaine comme un souffle divin. Pourtant, i\ n'avoua pas l'intensité soudaine de son désir :
— Vous m'accompagneriez? demanda-t-il.
Claudine fit doucement un signe négatif :
— Réfléchissez! dit-elle. Vous trouverez là-bas un frère, une belle-sœur, des neveux.
AU MILIEU DU CHEMIN. ÎOt
des nièces qui vous entoureront, qui vous voudront pour eux. Moi...
Elle n'acheva pas. Clarencé lut ses pensées :'
« Qu'irais-je faire, étrangère, dans cette maison que j'ignore? Quelle serait ma place au foyer familial où Ton ne sait rien de moi?
parmi ces humbles qui ne soupçonnent même pas notre vie? De quel œil dédaigneux ils me regarderaient, et qu'aurais-je à leur dire?.,. »
Peut-être une ombre de regret l'envahit-elle un instant : car enfin, il y avait quelque chose qu'elle ne pouvait partager avec son ami; il lui échappait, ne fût-ce que pour un mois ou pour une semaine; il s'éloignait d'elle, et, qui sait? sans souhaiter vraiment qu'elle l'accompagnât. Mais Claudine ne s'abandonnait jamais à des impressions stériles : elle les secoua bien vite, et reprit, en se redressant comme si elle les bravait ou les dominait de tout son orgueil :
— Je veux vous laisser tout à voire famille, mon cher : cela fait partie de la cure que je vous conseille... Ce qui m'inquiète un peu, c'est que vous serez bien près de Laurier, n'est-ce pas?.,.
— Quelques kilomètres, à peine.
— Mon ordonnance comporte que vous le voyiez le moins possible, quand vous l'aurez remis à sa mère... Laissez-les ensemble : cela vaudra mieux, pour lui comme pour vous...
Ne lui montrez pas un visage qui lui rappellera sans cesse ses heures les plus douloureuses... Et pensez à vous-même... Vous avez besoin de changer, vous aussi : moins que lui, mais comme lui... Vous reviendrez guéris tous les deux.
Il répéta, d'une voix hésitante :
— Si seulement je pouvais vous emmener!
Claudine eut l'intuition que ce vœu n'était
pas absolument sincère :
— On ne peut pas tout avoir, mon ami, dit elle. D'ailleurs, mieux vaut peut-être que
VOUS ne m'ayez pas. Vous me retrouverez.
— ... La môme?
— Toujours!
... Ils reparlèrent à peine du double voyage, qui se prépara très vite.