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CH. VI. — ÉTAT DE LA MISSION EN

Dans cet intervalle, au prix de labeurs, d’efforts et de sacrifices héroïques, les premiers arrivés s’étaient initiés à leur apostolat par une étude approfondie de la langue ou des mœurs de diverses tribus sauvages. Cette dernière connaissance n’avait rien eu d’encourageant. Aucun ministère n’offrit peut-être, sur aucun point du monde, de pareils obtacles, et aux difficultés qui se présentaient du côté des naturels s’ajoutaient celles qu’avaient fait naître les premiers colons, presque tous protestants. Ce n’est pas qu’ils eussent tenté de faire des prosélytes. La plupart ne songeaient qu’à la traite et au commerce des pelleteries, et non contents de les échanger contre des armes à feu, de la poudre et du plomb, ils finirent par donner aussi de l’eau-de-vie. Dès lors la dégradation, compagne inséparable de l’ivresse, introduisit parmi les Indiens les maladies propres aux excès de la luxure. Dans de fréquentes orgies, ces barbares, on le conçoit, n’avaient pas appris à beaucoup respecter les Européens. Aussi la prédication de l’Evangile allait-elle rencontrer des difficultés de plus d’un genre. Si les commerçants n’avaient eu aucun intérêt à implanter la foi, les Peaux-Rouges, dans leur insouciance et leur grossièreté, n’étaient pas fort empressés de la recevoir. Un seul moyen s’imposa donc aux missionnaires, dés r heure où leur retour devint possible, celui de vivre au milieu des infidèles et loin des colons, afin d’apprendre la langue des diverses peuplades et de les préserver des dangers de la corruption. Le P. Paul Le Jeune eut le courage d’accepter le premier cette lourde tâche, après avoir essuyé le refus des interprètes et surtout d’un coureur de bois nommé Nicolas Marsoulet, dont les services eussent été reçus avec empressement s’il avait voulu les rendre.

Un apostat, revenu de France, où les Récollets l’avaient emmené à leur départ forcé du Canada, donna au Jésuite, à Notre- Dame -des -Anges , les premières leçons. L’énergique disciple, malgré les erreurs volontaires d’un maître dépravé, s’en contenta d’abord. Il se composa même une petite grammaire, un lexique et bientôt, après avoir écrit une série de phrases, il parvint à se

PÈRE MARQUETTE

faire comprendre des Indiens. C’était le montagnais, dialecte , de la langue algonqiiine , la plus universellement parlée , en dehors de la région des Hurons et des Iroquois, de la baie d’Hudson à la Caroline. Un frère de l’apostat, bon chasseur et d’humeur traitable, Pierre Mestigoït, avait pris en amitié le P. Le Jeune. L’autre , nommé Carigoüan , sorcier, violent , et passé maître en fourberie, résolut de s’adjoindre au petit groupe, où Mestigoït avait invité le missionnaire à le suivre pendant plusieurs mois d’hiver. Si l’on avait pu savoir comment , par ruse , l’apostat accomplirait plus tard ce dessein, il est douteux que, malgré son courage et l’amour de la croix, le missionnaire se fût senti assez de force pour suivre son bourreau.

La petite caravane de Montagnais se mit en route vers la fin d’octobre 1633, en canot, sur le Saint-Laurent, jusqu’à l’île d’Orléans. De là, renforcés par deux autres groupes de Montagnais, poursuivant leur marche vers le lac Saint-Jean , ils débouchent dans les régions boisées, près des sources de Saguenay. Dès le 12 novembre, la terre se trouva blanche de neige, sur une épaisseur de plusieurs pieds.

A partir de ce moment , il devint impossible d’avancer , à moins d’avoir chaussé les raquettes, et d’ordinaire, les Indiens préfèrent , dans ces conditions , dormir et jeûner sous leurs huttes enfumées, plutôt que de chasser et courir les bois, en quête de provisions. A la vie déjà fort dure des voyages en canot succédait celle des marches pénibles , sur un sol inégal , où les chutes fréquentes sont suivies de douleurs cruelles. La route est glissante et si le voyageur tombe , il se relève avec peine, transi par le froid et meurtri par le coup. La neige forme paquet avec les raquettes; la marche est lente et pénible, et il faut porter une lourde charge sur le dos, ou la tirer derrière soi sur un traîneau. Si, pour l’Indien, habitué à braver l’intempérie et les rigueurs du climat , de tels voyages ne s’entreprennent pas sans de puissants motifs, un zèle dévorant pour le salut des âmes peut seul expliquer, comment un Européen put s’engager à braver de pareilles fatigues, dont ni son éduca-

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