ÉTAT DE LA MISSION EN
propice, ils bondissent, de çà de là, en quête d’un morceau. La nuit, ils sautent sur les dormeurs et ne connaissent le repos que lorsqu’on partage avec eux un coin de sa couchette. Celle-ci est une couverture ou une fourrure dont on s’enveloppe , en s’étendant sur la terre nue. Après ces longs festins , personne n’a la tentation de sortir et la malpropreté envahit la cabane. L’Indien ne se lave, ni la figure, ni les mains. L’odeur devient intolérable. La vermine se multiplie et la dysenterie court bien
Cabane des Indiens.
risque d’emporter même les plus robustes des Européens. Le P. Le Jeune en éprouva les atteintes et sa guérison tient lieu de prodige. Le P. Marquette , moins heureux , devait plus tard succomber à la' violence de ce mal. Aux festins pantagruéliques succèdent parfois deux , trois et même quatre jours de jeûne. Les missionnaires ont alors à tromper souvent la faim. Pour celui dont il est question, il le fit, tantôt en dévorant des peaux d’anguille, dont il s’était servi pour mettre des pièces à - sa
PÈRE MARQUETTE
soutane, tantôt en mangeant de vieilles peaux d’élan, du lichen cueilli sur les arbres, ou de jeunes pousses d’arbres. Toutes ces tortures physiques sont peu de chose cependant en comparaison de la grossière immoralité de ces pauvres gens. Entendre leurs propos, être témoin de leurs désordres, et se voir en butte aux sarcasmes d’êtres dégradés comme l’était le sorcier Carigouan, fut, pendant six mois, le plus dur supplice du P. Le Jeune. Peu d’hommes, même du caractère le mieux trempé, auraient résisté à un pareil supplice. Sa vertu héroïque ne fut pas cependant sans imitateurs et, peu à peu, les mystères de toutes les langues parlées au Canada cessèrent d’être impénétrables. D’autre part, les missionnaires, par ce contact intime, bien au courant des mœurs et des usages, se virent en état de prêcher la foi et de gagner la confiance, l’estime, l’amour et la reconnaissance des Indiens, dont la conversion était le grand but à poursuivre.
Ce serait trop sortir du sujet qui nous occupe que de retracer les moyens mis en œuvre par les Jésuites français. Voici, d’ailleurs , en deux mots , le secret de leur méthode : ce fut de s’abaisser jusqu’à vivre comme les sauvages, afin de les élever jusqu’à la connaissance et l’amour de Dieu. A force de souffrir et de prendre patience , pleins de constance dans le travail , inébranlables dans leur angélique chasteté, forts dans les dangers, les supplices et les affres de la mort, ces héros ont fini par gagner, convertir et transformer des natures peu faites, en apparence, pour se courber sous aucun joug.
Pour le P. Marquette, si en arrivant il n’eut pas à endurer toutes les épreuves subies avec tant de courage par le P. Le Jeune, il en connut là plupart. Peu de temps après son arrivée, ses supérieurs l’envoyèrent au poste le plus éloigné du centre de la mission, afin d’y apprendre plusieurs langues. Le voyage des Trois-Rivières, à l’extrémité du Lac Supérieur, en lui donnant un avant-goût de l’expédition sur le Mississipi , lui fournit l’occasion de s’exercer au maniement de la rame et de s’habituer aux mœurs et aux usages des Indiens, pendant une assez longue navigation sur tous les lacs, sauf celui du Michigan.
CH. VI