‹ Au MississipiChapitre 24 sur 84 · CH. VI. — ÉTAT DE LA MISSION ET · texte numérisé non relu

CH. VI. — ÉTAT DE LA MISSION ET

plus d’un lecteur sera sans doute surpris de voir le P. Marquette, à peine âgé de trente-six au s, partir seul pour un voyage aussi dangereux et d’une issue fort incertaine. D’abord, les Supérieurs ne le laissèrent pas si abandouné à lui-même. A défaut d’un religieux de son Ordre, ils lui adjoignirent un homme sûr et dévoué, dont les services lui furent des plus utiles, cette année 1673 et l’année suivante, plus peut-être que ne l’auraient été ceux d’un prêtre. D’ailleurs, sa vertu éprouvée donnait toute confiance et sa délicatesse de conscience bien connue faisait croire que, s’il n’avait pas la consolation de se confesser pendant de longs mois, il n’en sentirait pas la nécessité.

Comment ne pas se demander également ici, pourquoi le P. Marquette a pu passer si longtemps inconnu dans son pays natal, la France et la ville de Laon ? Il semble que, dès 1676 le bruit d’une exploration aussi importante par ses résultats et couronnée par un succès à peine espéré aurait dû être entendu de ce côté de l’Atlantique. Il n’en fut rien, et l’éclat des honneurs décernés au Jésuite en Amérique depuis vingt-trois ans n’a. pas encore réussi à provoquer le moindre enthousiasme dans sa ville natale, où sou nom n’est peut-être pas inconnu mais où ses travaux semblent ignorés de tous.

Voici l’explication du silence. Pour continuer l’impression des Relations de la Nouvelle-France, il aurait fallu mécontenter la Cour de Rome ou celle de Versailles. Laisser imprimer la correspondance des missionnaires, par ordre du roi, sans le visa des censeurs désignés par le Pape, eût été une désobéissance aux ordres du Saint-Siège. C’était au moins se faire soupçonner de connivence avec le pouvoir temporel, afin d’échapper à la puissance spirituelle. D’autre part, se soumettre aux décisions pontificales aurait offensé Louis XIV. Les Supérieurs prirent le parti le plus sage, celui de se taire, en attendant des temps meilleurs. Or, ce silence n’a guère été rompu avant la seconde partie du xix® siècle, et l’on verra bientôt comment l’envie des uns et la haine des autres ont exploité contre les Jésuites une attitude dictée par la prudence.

MISSISSIPI. PÈRE MARQUETTE

Thévenot, sans doute, a décrit la découverte en 1682 ; mais son récit est incomplet, et l’impression, faite à Paris, sur des données inexactes du voyage d’exploration accompli en 1673 et d’une carte où l’auteur prétend indiquer le voyage de Marquette, sans le nommer toutefois, n’a pas triomphé des affirmations du P. Le Clerc et du P. Louis Heunepin, religieux mineurs de la stricte observance, dits Récollets. Depuis longtemps, les ouvrages sortis de la plume de ces deux écrivains ont été l’objet, en Amérique, de réfutations décisives de la part d’historiens, même protestants En France, plusieurs écrivains se sont égarés à la suite de M. Gabriel Gravier et ont cru devoir, notamment aux fêtes de Rouen en l’honneur de Cavelier de la Salle, enlever au P. Marquette la gloire d’une découverte, dont les Récollets l’avaient dépouillé, en abusant du silence forcé des Jésuites. La publication du manuscrit original et daté, dont il existe un exemplaire au collège Sainte-Marie de Montréal (Canada), ne saurait désormais laisser aucun doute (1).

Le fleuve dont il suivit le cours valait la peine d’être reconnu.

(1) Cf. John Gilmary Shea. Discovery and exploration of the Mississipi Valley with the original narratives of Marquette, Allouez, Memhré, Hennepin and A thanase Dounay with a fac-similé of a new discovered map of Marquette. Redfield, Clinton Hall, Neiv-York, 1852. Iii-8% p. 80-267.

Bien que cette copie du journal perdu de Marquette ne soit pas la meilleure, elle n’en a pas moins une haute valeur, comme aussi celle dont la reproduction a été faite par le P. Félix Martin et le P. Demontézon, pour les Relations inédites de la Nouvelle-France, publiées à Paris, chez Douniol en i86i. Cependant, pour un ensemble de raisons, la copie, qui se rapproche le plus du texte original, est celle qui sera donnée à l’Appendice. C’est la transcription du journal autographe de Marquette, envoyée à Paris par le P. Dablon, avec les lettres de 1678.

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