CONSEIL D’INDIENS. — LE CALUMET
comprirent pas toute la sublimité d’une indifférence aussi complète.
Après le conseil, commença le grand festin, composé de quatre services. Ce fut d’abord un grand plat de bois rempli de sagamité, c’est-à-dire de farine de maïs , cuite à l’eau et assaisonnée de graisse. L’Indien chargé de l’ordre des cérémonies s’approcha tour
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SECONDE PARTIE DU VOYAGE
à tour des convives, en commençant par le P. Marquette, et leur introduisit dans la bouche, avec une cuiller d’os (1), trois ou quatre portions de la bouillie, comme on ferait à un petit enfant. Pour second plat, il y eut trois poissons. Le même majordome enleva les arêtes avec les doigts, en sépara des morceaux, souffla dessus pour les rafraîchir et les offrit, ou plutôt les déposa dans la bouche des Français comme précédemment. Le troisième service était un grand chien, tué à l’arrivée des étrangers. Les Indiens n'insistèrent pas pour ce mets, quand ils connurent la répugnance de leurs invités qui préférèrent, comme plus appétissant, des bouchées de bison, dont ils reçurent les morceaux les plus délicats.
Le repas fini, en reconnaissance d’un si bon accueil, commença la visite de la bourgade, composée de trois cents cabanes. Un héraut précédait le cortège, à travers les rues, en défendant à chacun de se rendre importun, dans l’empressement de sa curiosité. En signe de joie et d’amitié, ces bonnes gens offraient leurs ouvrages en poil d’ours ou de bison, ceintures et jarretières teintes en rouge, en jaune ou en gris. C’étaient leurs plus précieux objets. Ils ne tentèrent pas la curiosité de M. Jolliet. A la tombée de la nuit, les deux explorateurs acceptèrent l’hospitalité dans la cabane du chef, et le lendemain, 26 juin, prirent congé de lui, en annonçant leur retour dans environ quatre mois de la lune, suivant la manière de compter des sauvages. A la pointe du jour, 600 sauvages descendirent au fleuve, assistèrent à l’embarquement, et témoignèrent, de toute la façon possible, la joie causée par une visite, dont tous semblaient apprécier le prix. Debout, dans son canot d’écorce, le P. Marquette parla une dernière fois, dans le dialecte Illinois, dont il se servait avec facilité, et s’engagea, par manière d’adieu, à venir, dans un an, demeurer avec eux, dans le but de les instruire et d’en faire de bons chrétiens.
Peoüarea était le nom donné par les sauvages au lieu du premier campement.
(i) On les taille dans l’os frontal du bison.
MISSISSIPI. — PÈRE MARQUETTE
Les Illinois sont, comme l’indique l’étymologie indienne de ce mot, des hommes dignes de cette appellation, en comparaison de toutes les autres tribus. Leur dialecte dérive de l’algonquin. Leur naturel est doux et traitable, leur commerce est agréable, et leur éloquence, un peu romantique, pourrait gagner, en retranchant les hyperboles dont ils abusent trop souvent. Ils sont polygames et très jaloux de leurs femmes. Si elles ne sont pas sages, ils leur coupent les oreilles ou le nez, et il n’est pas rare d’en voir plusieurs défigurées par cette marque de leurs désordres. Les hommes ont le corps bien fait et se rendent fort habiles au tir de l’arc par des exercices fréquents, depuis l’âge le plus tendre. Les armes à feu sont assez en usage parmi eux. Cependant, ils s’en servent surtout, dans le but d’effrayer l’ennemi par la fumée et le bruit des détonations, du moins dans les régions de l’Ouest, où le fusil est encore peu connu. Leurs guerres sont, pour la plupart, avec les tribus du Sud et de l’Ouest, dont ils sont redoutés. Les prisonniers faits dans ces expéditions sont vendus fort cher à d’autres nations, ou échangés contre des marchandises. Les objets en métal ne se trouvent pas dans ces tribus, à cause de leur éloignement des peuples civilisés. Leurs couteaux sont des silex taillés. Avant de partir en guerre, le chef fait pousser la veille, au matin et au soir, de grands cris par tout le peuple, à la porte de chaque cabane. Les chefs portent des écharpes rouges faites en poils d’ours ou de bison. L’usage de se teindre le visage avec de la sanguine est général : on trouve cette terre rouge à pbisieurs journées des trois bourgades. Placés dans une région fertile et giboyeuse, ces Illinois ne connaissent pas la famine. La chasse produit une grande abondance de viandes fort Avariées ; la rivière contient d’excellents poissons et le Mississipi leur en fournirait au besoin de plus gros et de meilleurs. Sur le sol, le maïs croît sans grand travail ; les fèves et les melons donnent de la variété à leurs repas. Ils ont aussi des citrouilles , mais les conserA^eut pour l’hiver. Ce légume n’est pas d’un goût bien délicat. Leurs ustensiles de ménage sont en bois, sauf les cuillers; et de la tête du
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bison, ils ont l’habileté de tirer des assiettes, où se mange plus commodément la bouillie de maïs.
La maladie les rend très libéraux envers leurs médecins, dans la persuasion que le soulagement du mal sera en proportion avec leur générosité. Les étoffes leur sont encore inconnues et tous leurs vêtements sont faits en peaux de bêtes. Les femmes sont modestement vêtues, mais les hommes ne prennent aucun souci de se couvrir.
On voit parmi eux et parmi les Nadouessis des hommes habillés comme les femmes pour toute leur vie. Ils ne peuvent se marier et une fois entrés dans cette profession dégradante, pour n’eu plus sortir, tirent beaucoup de gloire à faire tout ce que font les femmes. En temps de guerre, on ne leur permet pas de se servir de l’arc, mais seulement de la massue. Dans les fêtes du calumet, le chant ne leur est pas interdit ; mais il leur est défendu de danser. On les appelle au conseil, et rien ne peut se décider sans leur avis. Enfin, le peuple les considère comme des personnages d’importance, des génies, en un mot, des manitous.
Eu parlant de cette caste, le P. Marquette aurait pu, à bon droit, ajouter que, plus d’une fois, l’opposition viendrait de ce côté-là contre la diffusion de l’Évangile. La seule raison de son silence, c’est que sa lettre était destinée au Supérieur de la mission, qui n’avait pas besoin d’une remarque déjà faite par tous les Jésuites.
Le calumet est pour les Indiens un objet sacré. Pour eux, rien n’est si mystérieux ni si recommandable, et les couronnes, les sceptres et les trônes ne leur inspireraient pas plus de respect. Le calumet semble être le dieu de la guerre et de la paix, ou encore un arbitre de vie ou de mort. Dans le combat, au milieu de la mêlée la plus furieuse , à son seul aspect , tous les guerriers mettent bas les armes. Aussi le présent des Illinois de Peoüarea fut-il de la plus grande utilité pour les voyageurs français, et comme il semble n’avoir été donné avant eux à aucun de leurs compatriotes, cette distinction n’en est que plus flatteuse pour les explorateurs du Mississipi. C’est d’ail-
PÈRE MARQUETTE
leurs le P. Marquette qui a décrit le plus longuement le calumet (1).
Le tabac des Indiens de Virginie, sans avoir le parfum des plants de Cuba, ou la douceur et l’arôme plus délicat des produits de Java, de Manille ou de l’Inde, est toujours estimé en Europe. S’il n’y a pas lieu de parler ici des dangers que présente son abus, ni même des bienfaits de son usage, on devra du moins constater combien les naturels de toute l’Amérique l’avaient en honneur. Pour eux, comme pour Voltaire, c’était un poison lent, sans effet sur la longévité, du moins quand on fume avec modération. Soumis à des alternatives de jeûnes et de repas pantagruéliques, dans les temps de chasse fructueuse et d’abondance, les Indiens voyaient dans la fumée de tabac un digestif puissant et un calmant merveilleux. De là à voir dans le calumet un génie supérieur et bienfaisant, il n’y avait qu’un pas. Leur imagination le franchit sans peine. Il existe des calumets de deux sortes : l’im, pour la guerre, est orné de plumes rouges ; l’autre est pour la paix. On s’en sert pour terminer les différends, affermir les alliances et recevoir les étrangers.
Cet instrument est composé de deux pièces : un tube creux fait en bois et un brûleur en pierre rouge, polie comme du marbre, où l’on pratique une cavité destinée à recevoir le tabac, au fond de laquelle est percé un trou communiquant à une partie de la pierre taillée en tube qui s’adapte au tuyau déjà décrit. Le soleil n’est pas étranger aux cérémonies du calumet. Les sauvages ne manquent jamais de le lui offrir, et c’est encore une superstition à combattre au début de leur conversion. Des danses ont été instituées en son honneur, et plusieurs actes de la vie publique ne sauraient se produire sans des fêtes particulières, dont le cérémonial est scrupuleusement observé. Ainsi personne n’oserait se baigner eu été, ou manger des fruits nouveaux, avant d’avoir dansé le calumet.
Quand la nation veut décider de la guerre ou de la paix,
(i) Le lecteur pourra consulter à l’Appendice d’autres détails curieux sur ce sujet.
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recevoir un visiteur honoré, partir à la pêche ou à la chasse, le premier soin est de placer sur une natte le manitou de celui qui conduira la danse. Tantôt le choix se porte sur un serpent, tantôt sur un oiseau, une pierre ou tout autre objet. A côté du Manitou, l’Indien dépose le calumet, et tout autour, en manière de trophée, s’élèvent les armes de guerre, massue, hache d’armes, un arc, un carquois et des flèches. A l’heure convenue, les chanteurs, hommes et femmes, désignés parmi les plus belles voix, s’assemblent sous le feuillage, et le peuple défile, en saluant d’une bouffée de fumée le manitou déposé à terre. Le danseur s’avance et prend avec respect le calumet, puis le balance, en se servant des deux mains, suivant le rythme des chanteurs. La cadence de son pas suit celle de ses bras. Tantôt il le montre de côté et d’autre, comme pour mieux faire admirer sa beauté et ses vertus. Tantôt il le présente au soleil. Parfois il l’incline vers la terre ; ou bien, au contraire, il le lève rapidement en l’air, tandis que les plumes dont il est orné se soulèvent et donnent l’illusion de l’oiseau qui s’envole. Puis chaque assistant est invité à y aspirer de la fumée. Ainsi se passe la première scène de ce ballet fort original.
A la reprise, un tambour se joint aux chansons, ou exécute seul ses roulements rapides. Le danseur fait signe à un guerrier, le provoque à la lutte, et le combat se fait en cadence, sans effusion de sang. L’art suprême consiste à mesurer les coups , de manière à paraître avoir frappé l’adversaire sans le toucher, ou du moins en lui permettant de parer. Par manière d’intermède, l’un fuit et l’autre poursuit, toujours en dansant et au son du tambour. Après le combat, dans une troisième partie, le danseur se transforme en orateur et raconte les victoires remportées dans les diverses batailles, où l’intérêt, soit général, soit privé. Ta engagé, ses dangers, ses succès, le nombre d’ennemis emmenés en captivité, leur force, leur nombre, leur région. Le chef lui donne une robe en peau de castor ou un autre présent. Le calumet de la danse passe alors de bouche en bouche et finalement reste aux mains de celui que la nation veut honorer,
PÈRE MARQUETTE
par exemple, au délégué de la tribu qui est venu négocier la paix. Cette cérémonie est la marque de la paix éternelle entre les deux peuples.
Voici un spécimen des chansons recueillies par le P. Marquette, extrait du manuscrit de l’école Sainte-Geneviève. L’auteur n’y a pas joint la traduction des paroles.
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