‹ Au MississipiChapitre 35 sur 84 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De la rivière Desmoines à l’Arkansas.

Après avoir été témoins de ces curieuses cérémonies, les voyageurs avaient repris leur course vers le Sud.

Les deux canots laissés sur le fleuve ne tardèrent pas à disparaître à l’horizon, et les Indiens, immobiles sur le rivage, demeuraient dans un profond étonnement, à la suite d’une visite aussi inattendue, en pensant à tant de courage et de bravoure, dont eux-mêmes ne se sentaient pas capables. Ces hommes si bons, si doux, si affables n’allaient-ils pas à une mort certaine, en s’avançant ainsi sans armes vers des tribus redoutables et cruelles aux étrangers? Au bout de peu de jours, Jolliet et Marquette arrivèrent à l’emboucbure du Pekitanoui, désormais connu sous le nom de Missouri. Au point où la rivière se jette dans le fleuve, on voit distinctement et pendant une assez grande distance encore la distinction entre les deux eaux. Autant le Mississipi est limpide, clair dans son calme empreint de majesté, autant son affluent, vrai torrent de boue, est précipité dans sa marche. Aussi les deux courants descendent-ils longtemps, avant de se confondre. A partir de là, la marche du fleuve

est plus rapide, son cours plus impétueux et sa couleur plus trouble.

Les voyageurs avaient eu le temps de remarquer diverses plantes. L’une (1) a la racine formée en manière de chapelet dont les grains ont la grosseur d’un petit navet et sont retenus par des filets ayant le goût des carottes. De la racine sort une feuille large comme la main, épaisse d’un demi-doigt et tachetée, d’où naissent d’autres feuilles semblables aux plaques qui servent de flambeaux. Chacune de ces feuilles porte cinq ou six fleurs jaunes en forme de clochettes. Il y a aussi des mûriers produisant des baies semblables à celles de France. On trouve encore un fruit semblable à l’olive , mais ayant un goût d’oranges. Ailleurs c’est un fruit, gros comme un œuf de poule (2). Il s’ouvre en deux, et dans chaque loge, il y a huit ou dix fruits enchâssés en forme d’amandes, et d’une saveur agréable à l’époque de la maturité. L’arbre répand une mauvaise odeur et sa feuille ressemble à celle du noyer. Dans les prairies pousse une tige à grandes feuilles, avec un fruit ayant l’apparence de la tête d’un tournesol (3) (grand soleil), plein de noisettes fort tendres, et d’un goût agréable, soit crues, soit cuites.

En passant près de rochers affreux par leur hauteur et leur dimensions, les équipages aperçurent sur l’un d’eux deux monstres peints (4), de la grandeur d’un veau, armés de cornes semblables à celles du chevreuil, à barbe de tigre, à face humaine, le corps écaillé, d’une queue assez longue pour faire le tour du corps , passant par-dessus la tête et revenant entre les

(1) Cactus opuntia.

(2) Diospyros virginiana.

(3) Castanea pumilla ou chincopin. La description de cette plante, telle que la donne Pisruot, ne peut guère permettre de douter que ce ne fût une des plus belles nymphéacées connues, le nelumbo indica ou formosa, ou nucifera, le lotus disparu d’Égypte, mais retrouvé aux Indes et au Japon. J. G. Shea se serait trompé en croyant y reconnaître le castanea.

(/i) On les connaît sous le nom de Piasa. Le rocher semble inaccessible. Cf. Shea, p. 39. On les appelle encore x\lton Bluffs.

CH. XIII. — TROISIÈME PARTIE DU VOYAGE

jambes, en se terminant comme une queue de poisson. Trois couleurs s’y rencontrent : le vert, le rouge et le noirâtre. Il ne parut pas possible de croire que ces figures aient pu être peintes par les sauvages. D’abord, elles sont trop bien faites et les artistes de France pourraient à peine faire mieux. Ensuite, le lieu est élevé et paraît inaccessible (1). Non loin de là, si la contemplation d’objets aussi horribles n’avait pris fin en temps utile, ou plutôt si le bruit caractéristique de l’approcbe d’un rapide

Une des deux figures peinte sur les rochers inaccessibles connus sous le nom d’Alton Bluffs,

n’avait averti du danger présent, les canots allaient tomber, sans le voir, dans le confluent du Missouri et du Mississipi. Jamais spectacle pareil n’avait encore frappé les voyageurs. C’était un amas d’arbres entiers enchevêtrés les uns dans les autres, d’îles et de boue. L’impétuosité de cette rivière fit douter un moment si les canots pourraient se frayer un passage. Les

(i) Le croquis du P. Marquette est perdu. Cf. Shea, p. Sg, note *. Mais un dessin exact a été pris au xix« siècle. Ces figures ne sont plus visibles. Le rocher est supprimé,

PÈRE MARQUETTE

voyageurs échappèrent heureusement à tout danger, en passant, comme ils purent, sans avaries sérieuses.

Dans la préoccupation de tous les esprits, le Missouri parut venir du Nord-Ouest, et nos explorateurs, bien que peu au courant des lois générales de la géographie physique, se crurent autorisés à espérer un jour, dans, une autre expédition, remonter vers la source et trouver un passage qui les conduirait à la mer Vermeille ou bien à la Californie. Pourtant, ce rêve s’est réalisé en 1804, grâce à une circonstance que rien ne faisait prévoir eu 1673.

Désormais ils pouvaient conclure que l’embouchure du Mississipi devait être dans le golfe du Mexique. Après avoir constaté une direction générale, constante vers le Sud, il était au moins probable que le fleuve n’en changerait pas sensiblement, avant de se jeter dans l’Océan. Quant à l’autre rivière, ce qui permit au P. Marquette de ne pas se tromper fut l’assertion de plusieurs sauvages. D’après leurs rapports, après avoir remonté le Mississipi, pendant cinq ou six jours, un portage de trente lieues, à travers une prairie, permettrait de s’embarquer sur une petite rivière coulant au Sud-Ouest jusqu’à un lac d’où sort une autre rivière, celle-ci allant droit à l’Ouest. Pour le missionnaire, c’était la mer Vermeille, c’était l’ouverture d’une immense région peuplée d’infidèles, c’était l’extension du royaume de Dieu jusqu’aux extrémités de la terre, et peut-être la voie de terre jusqu’en Chine et à l’est du Japon. Le zèle de l’apôtre dut s’enflammer eu songeant aux résultats de cette découverte plus importante encore à tant de points de vue que celle dont le présent voyage était déjà couronné. Toutefois il convient d’ajouter qu’il faut remonter le Missouri jusqu’aux environs de sa source, pour trouver sur le même plateau la rivière qui conduit, au nord de la Californie, dans la Colombie.

A vingt lieues du Missouri, les hardis navigateurs arrivèrent à rembouchure de l’Ouaboukigou, aujourd’hui Ohio, par 36« de latitude nord. En approchant du confluent, le Mississipi se resserre entre des rochers d’environ 6 à 7 mètres de hauteur, et

Cfî. XIII,

Page 1