‹ Au MississipiChapitre 36 sur 84 · TROISIEME PARTIE DU VOYAGE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE DU VOYAGE

de plus une île arrête l’eau. Aussi le courant devieut-il fort rapide, et une agitation pleine de dangers succède à la inarcbe d’ordinaire calme et majestnense du grand fleuve. Naturellement les sauvages redoutent ce point et attribuent au démon le furieux

Le canot du P. Marquette dans un rapide.

combat des vagues et le tintamarre de leur clapotement. L’Ohio vient de l’Est, et les Cbouanons habitent la région qu’il arrose. Ils y vivent nombreux, répartis en deux groupes composés, l’im de vingt-trois villages, l’autre de quinze. Cette nation est pacifique; aussi sont-ils victimes de la férocité des Iroquois,

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dont les incursions sont toujours suivies de meurtre et de pillage (1). Non loin du confluent, on voit une mine de fer hématite, au jugement des Français de l’expédition. Des roseaux de graude dimension parurent pour la première fois sur les rives. Leurs tiges sont fort hautes et en grandes quantités ; les bœufs sauvages ont peine à les forcer.

Les maringouins (moustiques) commencèrent à révéler en ces quartiers leur présence par leur bruit et leurs piqûres. Ils sont légion. Comme les moustiquaires n’étaient pas plus connues des sauvages que les vêtements des peuples civilisés, force fut de se protéger par les méthodes en usage chez les indigènes. Ils élèvent un échafaud dont le plancher, fait de perches, est à claire-voie et laisse passer la fumée d’un feu placé au-dessous sur le sol. Ces animaux ne pouvant tolérer une odeur aussi âcre, ne s’aventurent pas auprès des dormeurs. L’édifice se termine par une couverture en joncs et garantit à la fois contre la pluie et le soleil dont les ardeurs sont souvent excessives. Les deux nattes données au début du voyage par les Indiens de la Folle- Avoine servirent à donner semblablement de l’ombre aux rameurs ; il fallut pourtant se résigner à vivre dans la fumée, pour écarter les maringouins des canots.

L’expédition s’avançait vers le Sud, quand un jour apparurent sur la rive des sauvages armés de fusils braqués contre les Français. Le P. Marquette brandit et agita sou calumet empanaché. Vains efforts ! Dans leur frayeur, les Indiens ne le voyaient pas et couchaient toujours en joue les compagnons du missionnaire, eux aussi munis de leurs armes en cas d’attaque. A la fin, tout s’expliqua. Les assaillants venaient, en signe d’amitié, offrir des vivres et des rafraîchissements. Ils consistaient en morceaux de bisou, avec de la graisse d’ours et de succulentes prunes blanches. Ces braves gens ont des fusils, des haches, des houes, des couteaux, de la rassade, et des

(i) Sur une longueur de 700 milles, soit 1,120 kilomètres, les Chicachas occupaient la rive gauche du fleuve.

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bouteilles de verre double, où se garde leur poudre. Leurs cheveux sont longs et leur corps est tatoué, à la façon des

Irocpiois. Les feniines se coiffent et s’habillent coinnie les Hu-

ronnes. Beaucoup des instruments dont ils ont appris à se servir leur viennent des Espagnols, dont dix journées de navigation les séparent. D’après eux, les Européens sont en nombre à rembouchure du fleuve, plus particulièrement sur la rive gauche. Ils ont des chapelets et des images. Plusieurs Espagnols sont des Rolies-Noires, mais jamais instruction ne parait avoir été faite aux sauvages. Le P. Marquette leur donna donc des médailles et profita de l’occasion pour essayer d’allumer dans leurs cœurs le désir de connaître et de servir Dieu.

L’entretien fini, le voyage se continua sans encombre. Les

prairies avaient fait place à de grands bois. La plupart des

arbres étaient des ormes et des bouleaux d’énorme grosseur. Évidemment la hache de l’homme n’avait pas encore exercé par là ses ravages. Cependant l’épaisseur des bois ne devait pas être considérable, puisqu’on entendait à faible distance le beuglement des bisons, signe de la proximité des prairies. Sur le bord de Peau, on tua des cailles et un petit perroquet, dont une moitié de la tête était rouge, l’autre jaune; le cou jaune et le corps vert.

« Nous estions descendus proche des trente trois degrez d’eleuation ayans tousiours esté vers le Sud, quand nous aperçusmes sur le bord de l’eau un uillage nommé Mitchigamea ».

Un grave danger faillit en ce point anéantir tout espoir de succès. Les jeunes guerriers de la tribu descendirent en armes et se mirent en mesure d’attaquer les canots. Après avoir invoqué la Sainte Vierge Immaculée, le P. Marquette éleva son calumet, comme dans la précédente rencontre ; mais cette fois encore les Indiens furent longs à le reconnaître. A bord de longs canots de bois, les uns remontaient le fleuve, d’autres

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le descendaient, dans le but évident de couper toute retraite aux étrangers. Le plus grand nombre s’agitaient sur le rivage, bi’andissant leurs armes, et plusieurs se mirent à la nage pour atteindre les Français. L’un d’eux jeta même sa massue dans l’espoir de briser un canot. Heureusement elle passa au-dessus, sans atteindre le but. Enfin des vieillards se montrèrent sur la rive, et l’un d’eux, ayant reconnu le calumet, fit un signe et calma l’ardeur de cette bouillante jeunesse. Deux autres se dirigèrent vers le P. Marquette et jetèrent à ses pieds leurs arcs et leurs carquois en signe d’amitié. Sur leur invitation, tout le monde aborda sur le rivage et l’on tint conseil. Les six langues indiennes que parlait le missionnaire ne lui servant pas à se faire comprendre, il se trouva un vieillard entendant et parlant un peu l’Illinois. Après l’échange des présents, et plusieurs discours répétés par un si pauvre interprète, il était difficile de savoir si l’instruction faite, avec le désir de faire connaître les fondements de la foi chrétienne, avait été comprise. Un repas suivit la réception. Il consistait eu saganiité et poisson. L’expédition passa la nuit, non sans quelque inquiétude ; mais on apprit qu’environ dix lieues plus bas sur le fleuve, il y avait un village du nom d’Akansea, sur la rive gauche, d’après la carte manuscrite conservée au collège Sainte-Marie de Montréal.

Le lendemain, un canot de bois monté par dix hommes de Mitchigamea descendit le fleuve à l’avance pour annoncer l’approche des étrangers. Tout le village d’Akansea se trouva sur la rive pour les recevoir, et deux canots s’eu détachèrent, en signe de respect, pour venir à la rencontre d’hôtes aussi dignes de bon accueil. Un vieillard tenait en main le calumet; il s’empressa de le présenter, en dansant, selon la coutume; puis vint l’oblation de saganiité et de pain fait avec la farine de maïs. Le cortège se mit en marche et parvint à l’échafaud, où attendait le chef du village. Là s’assirent eu rond les anciens; le peuple autour eu foule s’approchant pour entendre. Il se trouva un jeune homme connaissant assez bien l’Illinois. Le

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P. Marquette put donc facileiuent , eu offrant les présents ordinaires, faire plusieurs discours, exposer le but du voyage, et parler de Dieu, de l’Évangile, et du salut par la foi chrétienne et la pratique des vertus. De son côté, le peuple parut satisfait et désireux de garder dans la tribu le zélé missionnaire, afin d’être instruit des mystères de la religion.

La conversation prit alors un tour différent. Plus on approchait de rembouchure, plus il était nécessaire de prendre des informations exactes. L’Espagne occupait la Floride, et ses droits sur une partie de la rive gauche du Mississipi semblaient assez probables, bien qu’ils ne le fussent pas en réalité. Comme aucune nation n’était plus jalouse de conserver et d’accroître les domaines au delà des mers, cette disposition en ffiisait un ennemi redoutable, à craindre et à éviter. D’ailleurs, après les victoires et con(piêtes de Louis XIV, le nom seul de la France était odieux aux fiers Hidalgos, et l’on devait prendre les plus minutieuses précautions, afin de ne pas tomber entre leurs mains. De l’ensemble des informations recueillies à Akansea, il résultait que ce point était à dix journées de l’embouchure, mais qu’il était possible, eu descendant le courant à force de rames, de franchir la distance en cinq jours. Les Indiens d’Akansea ne s’aventuraient pas si loin dans cette direction , par peur de la tribu de xMitchigamea, dont les canots semblaient avoir pris le monopole de la navigation. Comme le passage de l’Arkansas à la mer se trouvait ainsi fermé, là se bornèrent les renseignements recueillis.

M. John Gilmary Shea, p. 46, note *, donne sur ce point quelques détails intéressants. D’après lui, Akansea ne pouvait être loin de Gachoya, où était mort de Soto, cent trente ans auparavant. De plus, Mitchigamea serait Amiuoya, où Alvarez de Muscoso, construisit sa flotte de brigantins pour s’en retourner à Mexico. L’historien de l’expédition dit : w Le jour même nous quittâmes Amiuoya, et nous passâmes à Guachoya, où les Indiens nous attendirent dans leurs canots w. Les Espagnols, en descendant le fleuve, furent attaqués par les pirogues réunies en grand nombre. Dans un des engagements, Jean de Gusman et onze

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hommes périrent. Au bout de seize jours, ils atteignirent l’embouchure du Mississipi , et le 10 septembre 1543, les débris de cette expédition, jadis si splendide, arrivèrent à Mexico. Il est donc à croire que Soto mourut près de l’embouchure de l’Arkansas et non à la Rivière-Rouge (Red River). Cette dernière rivière n’est pas à plus de 350 milles de l’embouchure du Mississipi et il n’aurait pas fallu seize jours à la flotte de Muscoso pour franchir cette distance. M. J. -G. Shea calcule que les brigautins n’auraient pas pu faire moins de 70 kilomètres par jour, en descendant un fleuve aussi rapide. Sans doute, ils auraient pu facilement parcourir les 560 kilomètres en huit jours. Mais cette raison fort probable ne donne pas une preuve certaine du fait. Par suite, il plane encore des doutes sur l’hypothèse du savant écrivain.

Le P. Marquette n’y songeait assurément en aucune façon, en continuant à écouter ses hôtes.

Pendant toute la durée de l’eutretieu, uu repas composé des mets les plus divers ue cessa d’être servi et occupa toute la journée. Des morceaux de chien furent aussi offerts, faute de bison, dont cette tribu n’ose faire la chasse, toujours par crainte des ennemis , leurs proches voisins. Mais le maïs est abondant et donne trois récoltes par an. La vaisselle est de terre cuite; c’est uu progrès vers la civilisatiou. Les hommes sont nus et portent les cheveux courts. De leurs nez percés pend de la rassade, et de même pour leurs oreilles. Les femmes sont vêtues de peaux, et le seul ornement de leur parure consiste dans la manière dont elles rejettent sur les oreilles deux tresses de cheveux. Dans les festins , les plats sont grands et chargés à profusion. Chaque invité se sert à sa guise, et les restes passent ensuite de l’un à l’autre. Leurs cabaues sont longues et larges, faites d’écorces, et les couchettes placées aux extrémités, à environ deux pieds du sol. Le maïs se conserve dans de grands paniers faits de roseaux ou dans d’énormes gourdes, d’une contenance d’environ cent litres. Le castor est inconnu dans cette région et les vêtements sont eu peaux de bisou. Ici, la neige

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ne tombe jamais et l’iiiver se distingue de l’été par des pluies. On cultive pour tout légume le melon d’eau , mais la terre serait apte à produire toutes les espèces les plus variées, si ces naturels avaient des connaissances de culture.

Un peu d’agitation avait régné dans la tribu et un parti s’était tbrnié dans le dessein de tuer les étrangers pendant la nuit , en leur cassant la tête. Les anciens tinrent donc un conseil secret et déjouèrent ces menées; puis la danse du calumet commença et le chef le donna au P. Marquette, en signe de parfaite assurance.

De leur côté, M. Jolliet et son compagnon se demandèrent si, après avoir atteint 33°40', il était sage de descendre au 32®, où se trouve le golfe du Mexique. Il était impossible que le Mississipi pût se jeter sur les côtes de la Virginie , puisqu’on avait dépassé le 34® degré sans arriver à la mer. De même, ce ne pouvait être à l’Ouest, en Californie, la direction du fleuve étant constamment au Sud. Par suite, son embouchure était le long de la Floride, c’est-à-dire dans le golfe du Mexique. Mais alors, eu allant en Floride, on tomberait au pouvoir des Espagnols, et ce serait la captivité sans espoir de secours. Ou bien les Indiens du golfe, alliés aux Européens, bien armés de fusils, offriraient une résistance insurmontable et l’on perdrait tout le fruit du voyage. Comme il était certain que le fleuve se dirigeait au Sud jusqu’à la mer et qu’on avait pris de fort utiles observations, tout le long de la route, il parut sage de ne pas compromettre le but principal de l’expédition et de revenir sur ses pas. Notification de cette résolution fut donnée aux sauvages le lendemain matin , 16 juillet, et après un jour de repos, tout fut préparé pour le retour.

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