‹ Au MississipiChapitre 41 sur 84 · CH. XV. — SECOND VOYAGE · texte numérisé non relu

CH. XV. — SECOND VOYAGE

d’une âme aussi droite et aussi pure avec le Ciel, où les élans de son cœur lui inspiraient le désir de jouir au plus tôt de la gloire et du bonheur des élus? Pas un mot de son journal ne fait allusion aux saints transports, aux ravissements, où le jetait d’ordinaire la seule pensée de Jésus et de Marie. Mais n’était-ce pas, à toute heure, sa joie, sa force et sa consolation de leur envoyer d’incessants messages d’amour? Pendant ces longs jours et ces interminables nuits, reposant sur une mauvaise natte, exposé à toutes les incommodités du froid et de la maladie, perdant ses forces et réussissant à peine à se tenir debout pour célébrer la sainte messe, calme et tranquille, plein d’affabilité pour ses compagnons, le P. Marquette demeure ainsi dans la plus héroïque des résignations. N’était-ce pas la mort à petit feu pour un apôtre dévoré comme lui par le zèle, loin du commerce des hommes, abîmé en Dieu et conversant de long mois avec les habitants de la patrie céleste?

Ses chers Illinois n’eurent pas la même patience. Ils ont à peine entrevu la Robe-Noire, dix -huit mois auparavant, mais sa parole de feu les a enflammés d’ardeur pour connaître la bonne nouvelle de l’Évangile. Ils ont hâte de croire toute la doctrine du salut, dont le missionnaire leur a fait le plus séduisant exposé, et ses entretiens pleins de grâce et d’onction les a disposés à conformer désormais leur vie à la loi de Jésus-Christ. Ils le pressent de venir, ils lui députent des messagers, et quand ils apprennent que la maladie ne lui permet pas de se mettre en route vers eux, avant le printemps, ils le supplient de se laisser transporter. De peur que les provisions fassent défaut dans sa cabane, ils lui envoient du maïs, de la viande sèche, des citrouilles et douze castors , afin de le nourrir de vivres frais et de lui procurer une bonne fourrure. Déjà deux Français, dont un chirurgien , grand trappeur, lui ’ avaient envoyé d’autres vivres. Mais les sauvages s’inquiètent et prient le chirurgien d’aviser aux moyens de rendre la sauté à celui qu’ils considèrent déjà comme un envoyé de Dieu. Dans leur naïveté touchante, ces grands enfants lui recommandent de prendre courage, de

PÈRE MARQUETTE

demeurer et de mourir près d’eux, mais pas avant longtemps, puisqu’on leur a annoncé qu’il vivrait de nombreuses années.

La dyssenterie se calma, à partir du 9 février, au commencement d’une neuvaine à Marie, « la Sainte Vierge Immaculée. » Pierre Porteret et Jacques s’y sont associés et se sont approchés de la sainte table à cette intention. Le flux de sang a disparu, mais il reste au malade une grande faiblesse d’estomac.

Il y eut des symptômes d’amélioration dans l’état de sa santé, vers la fin de mars, si l’on peut considérer comme tels, après le mauvais goût ou la fadeur qu’il avait constatée dans les aliments, le 24 janvier, tout au contraire, la saveur marquée qu’il trouva aux palombes, le 26 mars.

Dès le dégel, les trois Français passent en canot, sans portage, de la petite rivière, sur laquelle s’est élevée depuis la cité de Chicago, jusqu’à l’Illinois. L’inondation avait permis de flotter de l’une à l’autre, et il suffit de traîner le canot pendant trois lieues. Les vols de gibiers d’eau, tels que d’outardes, de canards, d’oies, de grues, etc., permettent de se nourrir à peu de frais. La débâcle ne s’étant pas produite assez complètement, nos voyageurs eurent à cabaner le 31; mais, dès le 2 avril, ils se remirent en route, dans l’espoir de rencontrer un peu plus loin le chirurgien. Ce fut dans la rivière qu’ils croisèrent son canot chargé de pelleteries. Ce brave homme, qui avait profité de sa visite à la hutte du missionnaire pour s’approcher des sacrements, voulut saisir encore, sans doute, pour le devoir pascal, une aussi bonne occasion. C’est du moins la raison la plus plausible de son action. Il enterra tout son castor et rebroussa chemin, en canot, à la suite du Père, pour l’accompagner jusqu’à Kaskaskias.

Ici s’arrête le journal, et la suite du récit nous est fournie par une lettre du P. Dablon au P. Piuette (1).

Le 8 avril 1675, les Illinois eurent la joie de saluer leur apôtre. On était le Lundi-Saint. Le P. Marquette, qui n’avait

(i) Relations inédites (1672-79). Paris, Douniol, i86i. T. II, p. 24 et suivantes).

Page 1