SECTION VII
[Continuation du voyage. Raretez de la route de la riuière de Pekitanoüi par où on peut aller à la Californie.]
« Nous prenons congé des Il[l]inois sur la fin de juin vers les trois heures après midy. Nous nous embarquâmes à la veüe de tous ces peuples qui admiroient nos petits canots, n’en ayant jamais veu de semblables.
« Nous descendons suiuant le courant de la riuière [uers une autre], appellée Pekitanoüi, qui se descharge dans Missisipi venant du norouest, de laquelle j’ay quelque chose de considérable tà dire, après que j’auray raconté ce que j’ay remarqué sur celte riuière (1).
Passant proche des rochers assez hault[s] qui bordent la riuière, j’apperceu[s] vu simple qui m’a paru fort extraordinaire (2). La racine est semblable à de petits naueaux attachez les uns aux autres par de petits filets qui ont le goût de carotte. De cette racine sort une feuille large comme la main, espaisse d’vn deniy doigt avec des taches; au milieu de celte feuille naissent d’autres feuilles semblables aux placques qui seruent de flambeaux dans nos sal[l]es; et chaque feuille porte cinq ou six fleurs jaunes en forme de clochettes.
» Nous trouuasmes quantité de meures aussi grosses que celles de France et un petit fruit que nous [Drismes d’abord pour des oliues. Mais il auoit le goust d’orange; et un autre fruict, gros comme vn œuf de poule (3). Nous le fendismes en deux et parurent deux séparations, dans chascune desquelles il y a 8 ou 10 fruicts enchâssez. Hz ont la figure d’amande et sont fort bons,
(1) Ici se termine la partie intercalée du récit de Thévenot. Le passage emprunté à cet auteur ne se trouve plus dans le manuscrit de Montréal. Mais comme cet écrivain a td'availlé sur l’original, il est à croire qu’il n’en a pas altéré la substance. La transcription des pages perdues se trouve identique à la copie du P. Dablon envoyée au P. de Verthamont, ou peu s’en faut.
(2) Cactus opuntia.
(3) Diospyros virginiana, ou Persimon très probablement.
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quand ilz sont meurs. L’arbre neantmoins qui les porte a très mauuaise odeur et sa feuille ressemble à celle du noyer. Il se trouue aussi dans les prairies vn fruit semblable à des noisettes mais plus tendres (1). Les feuilles sont fort grandes et viennent d’une tige au bout de laquelle est une teste semblable à vn
tournesol, dans laquelle toutes ces noisettes sont proprement arran-
gées: elles sont fort bonnes cuites et creues.
» Gomme nous cottoyons des rochers (2) affreux pour leur hauteur et leur largeur, nous vismes sur deux de ces rochers deux monstres en peinture qui nous firent peur d’abord et sur lesquels les sauuages les plus hardis n’osent pas arrester les yeux. Ils sont gros comme vn ueau ; ils ont des cornes en teste comme des cheureuils; vn regard affreux, des yeux rouges, vne barbe comme
d’un tigre. La face a quelque chose de l’homme, le corps couuert
d’escailles et la queue si longue qu’elle fait le tour du corps, passant par dessus la teste et retournant entre les jambes; elle se termine en queue de poisson. Le vert, le rouge et le noirastre sont les couleurs qui les composent; au reste, ces deux monstres sont si bien peints que nous ne pouuons pas croire qu’aucun saunage en soit l’auteur, puisque les bons peintres en France auroient peines à si bien faire, veu que d’ailleurs ils sont si haut sur le
rocher qu’il est difficile d’y atteindre pour les peindre. C’est à peu
près la figure de ces monstres, comme nous les auons contretirés.
» Comme nous nous entretenions sur ces monstres, voguant paisiblement dans vne belle eau claire et dormante, nous entendismes le bruit d’un rapide, dans lequel nous allions tomber. Je n’ay rien veu de plus affreux, un ambar[r]as de gros arbres entiers, de branches, d’izletz flottans, sortoient de l’embouchure de la riuière Pekitanoüi auec tant d’impétuosité qu’on ne pouuoit s’exposer à passer au trauers sans vn grand danger. L’agitation estoit telle que l’eau en estoit toute boueuse et ne pouuoit s’epurer. Pekitanoüi est vne riuière considérable qui vient d’assez loing du costé du noroüest, se descharger dans Missisipi. Plusieurs bourgades de sauuages sont placées
(1) Probablement le Castanea pumila... chincapin, ou le lotus,
(2) On les connaissait, sous le nom de Piasa ou Alton Bluffs. Un entrepreneur les a détruits pour en vendre les fragments.
APPENDICE V