LETTRE DU PERE MARQUETTE
la voyant bien résolue de servir Dieu, je l’ai baptisée le jour de l’Annonciation. Elle ne manque pas de venir pour l’ordinaire trois fois le jour à la chapelle, où elle demeure plus de temps que les autres pour y reciter de longues prières.
» Dieu a particulièrement assisté les Murons qui demeurent près de notre chapelle. Ils ont eu cette année le bonheur de tuer grande quantité d’ours, de cerfs, de castors et de chats sauvages. Plusieurs bandes n’ont pas manqué de garder ce que je leur avois ordonné pour les prières. Le songe, auquel ils avoient recours autrefois, a passé pour une chimère dans leur esprit; et s’il est arrivé qu’ils aient rêvé sur l’ours, ils n’en ont pas tué pour cela. Au contraire, ayant recours à la prière. Dieu leur a donné ce qu’ils souhaitoient.
» C’est, mon Reverend Père, tout ce que je puis mander à Votre Reverence de cette mission, où les esprits sont plus doux, plus traitables et mieux disposés à recevoir les instructions qu’on leur donne qu’en aucun autre lieu. Je me dispose cependant à la laisser entre les mains d’un autre missionnaire, pour aller, selon l’ordre (le Votre Reverence, chercher vers la mer du Sud de nouvelles nations, et qui nous sont inconnues pour leur faire connoître notre grand Dieu qu’elles ont jusqu’à présent ignoré (1). »
(i) Cette lettre a dû être écrite peu de temps avant le départ du P. Marquette pour l’exploration du Mississipi.
APPENDICE VIII
Les noisettes dont parle le P. Marquette ne seraient-elles pas le Pokékoretch de Perrot?
« Dans les prairies marécageuses (marets où il y a beaucoup de vase et peu d’eau), les sauvages tirent aussy l’hiver « une certaine racine, meilleure que celle dont on vient de parler ; mais elle ne se trouve que dans la Louisiane, à quinze lieues plus haut que l’entrée d’Ouisconching. Les sauvages nomment en leur langue cette racine Pokékoretch et le Français ne luy donne aucun nom , parce qu’il n’en voit pas du tout en Europe. Elle est semblable à une racine grosse comme la moitié du bras ou un peu plus ; elle a de môme la chair ferme et luy ressemble aussy au dehors. Vous diriez, en un mot, à les voir que ce sont véritablement de grosses raves. Mais coupez-la par les deux bouts, ce n’est plus la mesme chose ; car vous y trouvez un trou qui la perce par le milieu, dans toute sa longueur, autour duquel il y a cinq ou six autres petits trous, qui pénètrent aussy d’un bout tà l’autre. Pour la manger, vous la faites cuire sur un brazier, et vous y trouvez un goust de chatagne. La coustume des sauvages est d’en faire provision ; ils les découpent par tronsons, et les enfilent dans une ficelle pour les faire sécher à la fumée. Quand ils sont bien secs et durs comme du bois, ils en remplissent des sacs et les conservent tant qu’ils veulent. S’ils font chaudière avec de la viande, ils y feront cuire de cette racine qui se ramollit, et quand ils veulent manger, elle sert de pain avec la viande. La plus grasse la rend toujours meilleure ; car quoyque cette racine soit bien douce et d’un assez bon goust, en l’avalant, elle s’attache au gozier et a de la peine à passer, parce qu’elle est trop seiche. Les femmes arrachent cette racine et la connoissent par le brin qui