‹ Au MississipiChapitre 81 sur 84 · LE SÉNATEUR VILAS · texte numérisé non relu

LE SÉNATEUR VILAS

peut se rappeler ce souvenir. Cet État, le dernier venu , avait à peine une existence de seize ans, quand il reçut l’invitation de partager l’honneur et le devoir de contribuer à enrichir la salle des statues de la nation.

« L’accepter, par conséquent, dans des termes non qualifiés, demandait un examen parmi des contemporains dignes de passer à la postérité. Cette tâche ingrate, sans attrait pour aucun homme, ne pouvait cependant être déclinée. Il n’y avait aucune chance de revenir en arrière sur les ailes du temps. Une revue du passé adoucit les lumières, éteint le souvenir, mais si elle permet de juger avec modération, elle ne laisse pas toujours place au vrai mérite. Les pionniers d’autan, les créateurs de l’État, dont les services se recommandent au respect et à l’affection des contemporains, comme au souvenir reconnaissant de la postérité, ne manquaient pas au Wisconsin. Ils étaient trop nombreux et trop chers au peuple, pour permettre d’en isoler plusieurs, au préjudice des autres. Quand vint l’heure de la guerre, et que les hommes arrivés à la maturité entendirent, à travers leur région, l’appel aux armes de la Liberté, l’écho du Wisconsin ne vint pas seulement de quelques foyers, habités par les plus ardents ou les plus intrépides. De toutes les demeures, des maisons comme des chaumières, de la ville et de la campagne, des milliers d’hommes sortirent, prêts à affronter la bataille, et chacun savait pour quèlle cause il allait lutter. Près de la moitié des hommes valides s’engagea sous les étendards du Wisconsin, flottant, côte à côte, près du drapeau de l’Union, et combattit dans le Sud, sans manquer un seul engagement. Un autre Homère pourrait à peine chanter tous ces héros. Parmi eux,- nous n’oserions pas faire un choix, tant ils se sont tous montrés également dignes d’honneurs et d’estime.

C’est ainsi que plus de vingt ans s’écoulèrent sans réponse à l’invitation du Congrès et du Président. Ce n’était pas manque de sensibilité. Il n’y avait pas de somnolence dans l’appréciation des honneurs à rendre aux plus dignes. En un mot, si l’on gardait le silence, personne n’avait oublié.

APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SÉNAT

« Mais, Monsieur, si la nature avait conservé longtemps son empire, à l’abri des changements causés par rimmigration et l’allottement des terres, cette bonne région du Wisconsin avait fait son entrée dans l’histoire de l’Amérique à une date plus reculée. L’homme blanc l’avait découverte et visitée, longtemps avant d’avoir pénétré d’autres États, confédérés bien plus tôt qu’elle. Un charme particulier s’attache à la mémoire de ces temps anciens et peut-être est-il eu proportion avec le long espace de temps écoulé entre la découverte et les premières exploitations. Le développement de l’activité humaine sur d’autres points fait si bien ressortir le calme du Wisconsin. Cette opposition avait rejeté dans une ombre plus intense les faits du passé et jeté comme un clair-obscur sur ses annales, au point de les faire ressembler à de l’histoire ancienne. Enfin, quatorze ans

avant la date de l’arrivée du May Flower et de ses colons, munis

de semences et d’outils propres au défrichement de la Nouvelle- Angleterre, Jean Nicollet, sa rame à la main, traversait en canot les champs de riz (1) de la rivière des Renards, au centre des limites actuelles de notre État. Jusqu’alors le Peau-Rouge avait été le seul à fouler aux pieds le versant occidental des monts Alleghanys et bientôt la « bonne nouvelle d’une grande joie w transmise, à travers les âges, par un Sauveur mis en croix, allait

retentir, en faveur des enfants barbares de la forêt, bien au

loin sur le sol du Wisconsin.

« Ce fut la manière, dont la nature avait façonné le continent du Nouveau-Monde, qui attira les explorateurs vers son centre, sitôt après que les premières colonies s’établirent sur les frontières : une fois sur les grandes eaux de ces gigantesques mers intérieures , comme le reste de la terre n’en possède pas de semblables, une irrésistible fascination poussa les hommes à rechercher leurs sources. Côte à côte, souvent même la main dans la main, la cupidité et la charité, avec même audace et même intrépidité, entreprirent de résoudre le mystère. Mais

(i) Lire : Folle-avoine.

APPENDICE XIV. — LE SÉNATEUR VILAS

l’avidité du traiteur ne l’emporta jamais sur l’énergie de ces grands cœurs, sur lescpiels s’était émoussé l’aiguillon de l’intérêt, mais que remplissait le désir de sauver des âmes, en péril de damnation, dans d'inaccessibles retraites. Aussi le premier résultat de ces dispositions si diverses a-t-il été l’établissement de missions chrétiennes dans le Wisconsin, au Lac Supérieur et à Green-Bay, sans l’intermédiaire de relais de poste et de maisons de repos, avant même la fondation d’une seule colonie européenne sur cette grande route. De la sorte, d’un seul coup, la frontière du mouvement de civilisation s’est transportée vers l’Est, à plus de 400 lieues de Montréal.

» Les grandes forêts vierges, dans leur majesté native, se dressaient des rives du Mississipi aux montagnes de l’Est, et pas un représentant de la race appelée à l’habiter plus tard ne s’était aventuré dans leur effrayante solitude. Seuls, à travers les grands bois, à l’ouest de l’Hudsou et du Delaware, les farouches Iroquois erraient dans ces vastes domaines et exerçaient leur tyrannique pouvoir, semant la mort et la dévastation sous leurs pas. Vandales du désert, par des coups répétés et des boucheries sanglantes, ils créaient et étendaient chaque jour plus loin la solitude et la remplissaient de périls et d’horreur.

Et là. Monsieur, au centre du continent, où la lumière de la civilisation avait à peine jeté un rayon sur la surface d’une terre eu friche, telle qu’elle avait paru dès le premier jour du monde, çà et là, commencèrent à briller, à travers l’isolement et les ténèbres, des étincelles du feu divin descendu du Calvaire. Ses clartés resplendirent au-dessus de l’ombre épaisse de la forêt, comme un feu solitaire. Ne faut-il pas y voir un présage adressé aux niasses humaines qui allaient arriver en colonnes pressées, comme si Dieu les invitait à s’engager, dans cette direction, vers les splendeurs du succès. Là donc. Monsieur, si délicate et si faible que fût cette flamme, là, en dépit de vicissitudes et de mille causes de découragements, elle n’a cessé depuis de brûler sans s’éteindre. Là, à l’aurore d’un grand jour, la pre-

APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SÉNAT

iilière habitation, fut une hutte, une humble chapelle et une école, et ainsi la civilisation, destinée à évoluer jusqu’à la prospérité, fit son premier pas vers l’intérieur du continent, en s’établissant au Wisconsin. Or cette civilisation se présentait sous la forme la plus solide, celle d’une communauté d’hommes libres, à la fois capables de se gouverner et d’agir toujours dans le respect et la crainte de Dieu.

w Parmi les formes indécises qui se meuvent dans l’ombre sur une scène placée si loin de notre temps, et teintée en rose, en signe de la grandeur à venir, parmi les braves qui ont affronté les périls des premiers jours, il en est un, le type et le modèle d’une classe noble, entourée d’honneur par les hommes, à cause de son dévouement, et de son esprit de sacrifice porté à l’héroïsme. Dans son âme brûlait, avec le génie de l’explorateur, la passion du savoir. Courte et vite parcourue fut sa route vers l’autel de l’immolation, si souvent le but atteint par ses pareils. Mais ce peu d’années pleines de labeurs ont néanmoins suffi à sa gloire et il s’en est allé dans l’autre monde, en laissant ici-bas un nom dont s’honore l’histoire. Le Wisconsin était encore en germe, et cet homme fut un de ses premiers habitants. Cette, condition , sans rien de plus , ne le désigne-t-elle pas , selon le vœu du Congrès , parmi les personnages illustres , qui se sont fait un nom dans nos Annales « persans illustrions for historic renown? »

La législature du Wisconsin, Monsieur* le Président, consciente de l’esprit public et de l’intelligence de l’État, qui ne le cède à aucun autre sous ce double rapport, a voulu prendre sa place dans la Galerie nationale de l’honneur. Elle a compris le vrai sens de la majorité du Congrès qui s’est proposé d’honorer quiconque a su brillamment accomplir, sur son propre sol, les travaux les plus utiles à rhunianité. Aussi, en proposant* au Congrès de permettre à l’État de Wisconsin de désigner et d’honorer ceux qui les premiers ont travaillé à y introduire la civilisation, la législature a distingué et nommé un homme du caractère le plus noble, celui qui s’est avancé à l’avant-garde

APPENDICE XIV. — LE SENATEUR VILAS

des conquérants pacifiques, un humble missionnaire du Christianisme. Elle a voulu en même temps célébrer le succès glorieux de l’expédition de géographie, partie des frontières de l’Etat, en élevant ici une statue de marbre à rhonneur de cet homme affable, zélé, à l’âme grande, au prêtre intrépide, au catéchiste, à Jacques Marquette , à celui qui a décrit le cours de Mississipi.

« Comme l’invitation de choisir deux illustres ne saurait donner à la législature un droit absolu sans contrôle, elle n’a pas manqué de solliciter l’approbation du Congrès. A deux reprises, elle a manifesté son désir , la première fois en 1887 ; la seconde , ce fut eu 1893. En présence de l’hésitation des membres du Sénat, représentant le Wisconsin, ou de l’un d’eux, un nouveau vote a été émis, et les sénateurs ont été requis instamment de faire agréer au Gouvernement le vœu de l’État. Deux réponses favorables sont venues du Congrès, avec la permission demandée. D’abord la déclaration du Sénat et celle de la Chambre des représentants furent données le dernier jour du cinquante-deuxième Congrès, trop tard cependant pour la Commission exécutive, encombrée de mesures à prendre.

tt A la session suivante, cette omission fut réparée sans retard, et à l’ouverture même du cinquante-troisième Congrès, dans une résolution commune prise à la fois par la Chambre et le Sénat, le 14 octobre 1893, la requête était dûment accordée. Eu conséquence, l’État de Wisconsin a été autorisé, en verfu du vote favorable précité, « à placer dans la salle des statues du Capitole celle du P. Marquette, le missionnaire fidèle, dont les travaux au milieu des Indiens et l’exploration sur les frontières du Wisconsin, aux premiers jours de son existence, sont reconnus de tout le monde civilisé (1). «

(i) « ... Authorized and granted the privilège of placing in Statuary Hallat the Capitol the statue of P. Marquette, the faithful missionary, ivhose work, among the Indians, and explorations, within the borders of same State, in early days, are recognized ail over the civilized world. » (i4 octobre 1893).

APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SENAT

w Je voudrais, Monsieur, contribuer, autant qu’il me sera donné de le faire, à caractériser clairement la personne et la carrière du P. Marquette, le mettre bien en relief, sans tenir compte des hommes et des choses du temps qui s’agitent derrière lui dans les arrières plans de l’histoire, enfin dire ce qu’il fut et ce qu’il a fait. Pour cela, il convient de retracer les circonstances dans lesquelles il vivait et agissait.

« La muse de l’histoire a immortalisé son nom et l’a associé pour jamais à la découverte du Mississipi en 1673.

w Mais peut-être un esprit superficiel se permettra de voir dans raccomplissemeut de ce tour de force, un agréable voyage d’été, en canot d’écorce, sur la belle rivière du Wisconsin, un voyage, comme pourrait en faire, de nos jours, un jeune touriste, épris de passion pour la pureté de l’air et Péclat de la lumière du soleil, et la vue de panoramas incomparables. Ce serait une manière de voir bien enfantine. Pour juger l’entreprise de Marquette, il faut se reporter aux faits mentionnés dans les Annales du temps. Alors, en tenant compte des conditions réelles du voyage, à l’époque où fut tenté ce grand effort, il n’est pas un esprit réfléchi qui ne puisse se former une haute idée de l’exploration, pourvu qu’il sympathise avec les croyances' et la manière de voir de cette époque.

» L’expédition du Mississipi ne fut pas le fruit d’une inspiration soudaine , conçue par hasard et exécutée sur-le-champ. Les explorateurs, arrêtés dans leurs courses par rimmensité des forêts et par leurs dangers, soit en avant, soit en arrière, n’avaient pas pénétré au delà des rives du Lac Supérieur et du Lac Michigan. Huit années s’étaient écoulées depuis la première apparition de la Robe-Noire dans la baie de Chequaiiiegon , la fondation d’une mission à la Pointe du Saint-Esprit et la construction d’une chapelle, et déjà une panique de terreur avait ruiné cette première tentative. Les premiers convertis s’étaient enfuis et repliés, en arrière, sur le détroit de Mackinac. C’est que les Sioux, monstres capables de mille forfaits, des régions inconnues de l’Ouest, où ils habitaient, menaçaient toutes les tribus à leur

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portée et les jetaient dans de continuelles alarmes. Marquette, presque au début de la carrière à laquelle il avait consacré sa vie, entendit, plus d’une lois, des honinies de diverses tribus, dont les chasseurs, en été, s’en allaient au loin, parler de mers inconnues. Parmi eux, les Illinois surtout lui révélèrent l)ien des détails sur la grande rivière, jusqu’alors environnée d’obscurités et objet de mille contradiciions. Il n’en fallut pas davantage pour enflammer son imagination, dans l’espoir de faire entendre la bonne nouvelle de l’Évangile à des milliers d’âmes, désireuses de la recevoir de sa bouche. Dans le but d’ouvrir le chemin du ciel aux habitants de régions inexplorées, il fit part à ses supérieurs des informations qu’il avait reçues, leur découvrit ses projets et attendit leur réponse. Après mûre délibération, son obéissance allait être bien récompensée. Jolliet arriva avec cinq Français. Sept hommes, pas un de plus, allaient donc s’aventurer dans des pays inconnus, dont les Indiens ne parlaient euxmêmes qu’avec défiance. De toutes parts , arrivaient des récits terrifiants , des avertissements sérieux , au sujet des dangers à courir. Tantôt, ils viendraient de l’eau, habitée par des monstres, et tantôt, de la terre peuplée de sauvages aux mœurs féroces. A cette époque, la crédulité régnait sur bien des âmes et les plus intrépides tremblaient devant plus d’une chimère enfantée par l’imagination, en songeant avec effroi au vaste inconnu. Pas une tribu amie, à Green-Bay, dans la rivière des Renards, chez les Mascouteiis et les Miamis , au moment des adieux , pas un homme , surtout parmi ces derniers , qui ne cherchât , à la limite de rivages connus et hospitaliers, à détourner les voyageurs de leur entreprise. Tous, d’une commune voix, les supplient de reculer devant un danger évident auquel leur audace les expose. Pour toute réponse, ces intrépides vont de l’avant. Ce ne fut pas souvent, sans éprouver des craintes, comme il est facile de se le représenter. Sans doute, eu faisant glisser leurs canots sur le Wisconsin, leurs regards perçants ne négligèrent pas de scruter les moindres objets exposés à leur vue ; mais si leurs cœurs ressentaient des alarmes, leur cou-

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rage ne défaillit pas un moment. Enfin, un mois après leur départ de Green-Bay (il suffit d’une journée dans les conditions actuelles), ils entrent dans le Père des eaux. Là, coulait le majestueux serviteur des desseins de la nature, aussi inconnu que les siècles sans histoire. Ils l’avaient trouvé. Depuis quarante ans, plus d’un voyageur croyait avoir été victime de l’esprit de mensonge des Indiens. Aucun n’ajoutait foi à l’existence du fleuve et voici qu’au lieu des mystères et des contes, les explorateurs y sont arrivés; et de fait ils le voient de leurs yeux, dans l’éclat de sa majesté!

« Personne, Monsieur le Président, s’il n’a pas fait une expérience des joies que procure une grande découverte, ne pourra sentir en lui-même, en dépit de tout effort, une partie de l’émotion produite sur l’explorateur, au moment où se réalisent ses espérances. Après un rêve longuement médité, un projet mûri, un but où a tendu l’activité des forces de l’âme, un commencement d’exécution, de rudes labeurs entrepris, des dangers menaçants affrontés, n’est-ce pas tout cela condensé dans une jouissance parfaite, en un seul moment? Qui pourra mesurer ces joies, s’il ne les a connues ? Du moins, chacun peut sentir qu’on peut exposer sa vie pour les mériter. Oui, le monde a porté son jugement sur un fait aussi glorieux, et l’opinion publique a inscrit, en caractères lumineux, le nom de l’heureux explorateur sur les murs du temple de la Renommée.

w Ici, Monsieur, nous n’avons pas de mesure de comparaison, et il serait impossible de mettre dans la balance les divers éléments de mérite, présentés par ceux qui ont soulevé le voile de mystère, dont s’enveloppaient les terres inconnues. Chacune de ces étoiles a sa gloire et toutes diffèrent l’une de l’autre. Il n’y a pas deux Christophe Colomb, il n’y aura jamais un autre Magellan. Mais il ne manquera jamais de livres à l’usage du lecteur, avide de connaître l’histoire de la découverte du Mississipi et des sources du Nil, et rien n’effacera plus désormais des annales de l’univers les noms de Livingstone et de Marquette.

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