LE SÉNATEUR VILAS
» Cependant, il n’y avait pas encore là de découverte complète. Ces hommes de cœur, connaissant toute l’étendue de leur devoir, se plongèrent donc sans retard dans la profondeur des dangers, dont on leur avait prophétisé la gravité. Ils s’élancent sur rimmeuse fleuve, sans effroi, déterminés à connaître ses bords et sa course, à travers le continent, à ouvrir à la civilisation un vaste champ de connaissances et à tracer une carte capable de renseigner sur la vieille Terra incognita. Pendant plus d’un mois, souvent exposés à des périls grands et réels, leur énergie et leur bravoure se fraient un chemin, dans un courant semé de rapides, au milieu de terres et de tribus nouvelles. Enfin ils s’assurent que le fleuve se jette dans le golfe du Mexique. Dès lors, cette partie de leur tâche accomplie, leur second devoir était de revenir et de faire connaître le résultat de l’expédition.
w II est à propos, Monsieur, de faire une remarque sur un autre fait. Plus d’un siècle auparavant, le Mississipi avait été vu deux fois par des Européens. En longeant la côte du golfe en 1519, de Pineda avait remonté l’une des branches du Delta et le fleuve, bien qu’on ignore le point extrême jusqu’où il s’est avancé. Plus tard, en 1542, errant à travers le continent, de Soto l’a traversé, près de Pembouchure du Yazoo. Il est remonté le long de la rive droite, où il est mort et où reposent ses restes. Ni l’im ni l’autre de ces voyages n’a fait profiter la civilisation des ressources du grand fleuve. Où était-il, quel était-il, d’où venait-il, quels pays servaient à l’alimenter? Sur tout cela le silence n’était pas rompu. On avait trouvé de l’eau, on n’avait pas pénétré le mystère du fleuve. La géographie n’y avait rien gagné. Comment aurait-on pu, avant de connaître l’heureux voyage de Marquette, identifier le Mississipi, si bien observé et décrit par lui, avec la rivière entrevue par les explorateurs précédents? A moins de s’obstiner à voir les choses, sans perspective, comme font les peintres chinois, en teinte plate^ les tentatives des autres n’enlèvent rien aux honneurs justement -rendus à Marquette.
APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SENAT
« C’est à ce fait historique, Monsieur le Président, qu'il faut attribuer rinscription de Marquette dans les annales de l’Amérique. Les honneurs, dont il est digne, ne lui sont nullement rendus, à cause de ses services, en qualité de prêtre et de missionnaire. Rien ne lui assigne le premier rang sous ce rapport. D’autres ont partagé avec lui l’excellence, les travaux et les tribulations attachées à cette profession, dans un degré peut-être supérieur. Mais la Renommée, semblable aux rayons de l’Aurore, empourpre les sommets de tout ce qui s’élève à l’éminence, et les hommes rendent hommage à quiconque étend les limites de leur pouvoir. Et puis la Paix n’a-t-elle pas des victoires aussi fameuses que la Guerre ? Peace hath lier vietories not less renoiuned than war. Ainsi, la cause de l’illustration, acquise par Marquette, pour jamais, dans l’esprit des générations futures, c’est sa conquête géographique. Par là, il a ouvert à l’homme, en le mettant à même d’en jouir, au loin, des régions immenses, et plus près, le grand et splendide bassin, où s’alimente Je Mississipi. Voilà le motif principal invoqué, pour donner ce nom illustre à une ville sur la rive méridionale du Lac Supérieur et à divers comtés dans les États voisins. Enfin c’est la raison d’être de la majestueuse statue de marbre placée, dès ce moment, sous l’égide de la nation.
« Toutefois, Monsieur, il se mêle à tout cela, un sentiment de respect pour l’héroïque messager du christianisme, envoyé aux enfants de Dieu, dans les régions des sauvages. Cette pensée n’est pas étrangère au dessin de la statue. Elle demeurera à jamais gravée en traits ineffaçables dans ce monument. Faute de modèle, la statue est seulement la réalisation d’un idéal et cependant elle paraît bien naturelle, bien vraie, tant chaque détail est conforme aux traits caractéristiques de cette remarquable individualité. Par les soins de l’artiste, cette figure a un regard et une expression, où se lisent la pensée profonde, Tespoir et la confiance, avec le courage inél^ranlable de l’heureux explorateur. En même temps, les traits respirent
APPENDICE XIV. — LE SENATEUR VILAS
la piété, la soumission, la bienveillance et le zèle pour la gloire de Dieu. Monsieur, les premiers missionnaires, envoyés vers les Indiens, ne cesseront jamais d’être profondément vénérés par le monde, comme ou doit vénérer l’héroïsme et la vertu, quand même les idées nouvelles jetteraient une lumière peu favorable sur les croyances et les méthodes d’autrefois. Dans la foule des pasteurs d’âmes, de toute église ou de toute croyance. Marquette mérite un des premiers rangs. Ni la grandeur de ses travaux ni l’épreuve de ses souffrances ne l’ont rendu supérieur. D’autres, dans cette noble armée de martyrs, ont plus fait et plus souffert. Mais c’est par le feu intérieur dont il était embrasé qu’il se distingue de tous sans exception. Que de fois n’en a-t-il pas donné des signes extérieurs? Ainsi, sans qu’il eût fait de grandes choses dans un aussi petit nombre d’années, sa prééminence au-dessus des ouvriers évangéliques est due surtout à la flamme qui brûlait en lui et à la mélancolie qu’inspire sa mort prématurée.
« Monsieur le Président, vous avez lu l’histoire de sa carrière, racontée avec agrément par nos collègues et les remarques judicieuses et intéressantes, dont ils ont orné leur récit. En les écoutant, qui n’a pu se représenter les conditions d’existence de Pintrépide voyageur dans ces lointaines régions de Pintérieur? Qui pourrait refuser son admiration au spectacle du dévouement héroïque qu’il a fallu pour une telle entreprise? J’essayais, il y a un moment, d’esquisser un tableau de Pélat du continent, au moment où les missionnaires avaient l’audace de s’isoler loin de la civilisation, et de vivre dans le dénuement de toutes choses, pour dépendre uniquement, par nécessité, des ressources de la sauvagerie. Comment dépeindre, dans leur entière réalité, les dangers et l’horreur d’une pareille résignation ? N’était-ce pas vivre à l’aventure, en s’éclairant, pour ainsi dire, à la lueur des bûchers, où les sauvages avaient brûlé les martyrs, prédécesseurs des nouveaux apôtres ?
” Oui vraiment , les missionnaires firent de cruelles expériences, dans la voie douloureuse, où sont empreintes les traces
APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SÉNAT
de leurs pas. Une fois déjà, dans les solitudes qui séparent le lac des Hurons du lac Ontario, les soldats de la croix avaient accompli des travaux et enduré des privations, dont le récit arrache au lecteur un cri de pitié et d’admiration, et la catastrophe avait été complète et pleine d’horreurs. A travers des souffrances et des indignités, capables de provoquer le désespoir, l’amour et J a foi avaient soutenu leur confiance. Jamais lumière n’avait pourtant été plus affreusement éteinte. Leurs infortunés convertis avaient été d’abord décimés par la petite vérole et bientôt anéantis par l’Iroquois féroce. Oui, ce fut un horrible sort. Massacrées, annihilées, les tribus amies disparurent. Ils tombèrent tous, frappés de mort, hommes, femmes et enfants. Puis la mort, parmi des raffinements de torture, dont la malice et une cruauté ’de sauvages pouvaient seules inspirer l’idée, un lent épuisement des forces vitales dans des bûchers, dont les flammes avivaient des plaies infligées par la main des bourreaux, telle avait été la récompense des messagers du divin amour. Les Annales du zèle, porté à l’héroïsme, ne contiennent aucun récit comparable au martyre des Brébeuf et des Lallemant , doublement martyrs et de la constance de leur dévouement pour leurs indignes néophytes, et de la cruauté dont ils payaient si mal le zèle et la fidélité de leurs missionnaires.
« L’histoire des martyres, après une agonie terrible , pour le missionnaire, et des tueries en masse pour ses convertis, n’était pas ancienne; la menace était encore pendante, quand, à l’âge de 29 ans, le jeune prêtre partit seul, pour se rendre à La Pointe du Saint-Esprit, dans la baie de Chequaniegon , tout au fond du Lac Supérieur. Quel devait y être son emploi? Ce n’était pas certes la vie du coureur de bois ni du traiteur, dont les mœurs licencieuses s’accommodaient à celles de l’Indien, hommes sans souci, errant à l’aventure, et passionnés pour l’indépendance, le grand air et les plaisirs grossiers. Non, bien loin de là, le missionnaire voué à la conversion des infidèles, avait tout à combatire en eux, et leur manière de voir et leurs coutumes sauvages, et surtout leurs habitudes dépravées. Ses raison-
APPENDICE XIV. — LE SENATEUR VILAS
nements étaient d’un ordre élevé, spirituel, dont ils n’avaient aucune notion; ses récits dépassaient souvent la portée de leur intelligence. Quel poids à soulever, pour élever leurs esprits au-dessus des choses de la nature, seules capables de les attirer et de leur plaire ! Peut-être , au début , leur attention pourrait être attirée par l’aniour de la nouveauté. Le sauvage est curieux, à l’égal des animaux, mais l’influence momentanée disparaît bientôt. Naturellement, rinstruction par elle-même est un reproche à tous les vices des enfants de la nature; et eu dépit de tout effort pour en adoucir ramertunie, peu de ces esprits, incultes et fiers de leur liberté, consentaient à subir le moindre joug. D’ordinaire, souvent même, les plaisanteries, les injures et de nombreuses indignités étaient toute la récompense du zèle. D’une part, l’Européen éprouve un dégoût profond pour des hommes sans éducation, sans goût, sans culture; et ceux-ci, d’auti'e part, par nature, ont de la répulsion pour se corriger des fautes, dont ils n’ont pas la moindre honte. En vivant avec eux, le missionnaire, sans ressources, vivait, à leurs propres dépens, dans les privations; parfois il lui fallait jeûner sévèrement. Néanmoins, ces héros de la foi persévéraient sans faiblesse dans leur dur labeur, et le zèle leur inspirait mille industries, dans le but de fixer des êtres aussi volages, de gagner leur confiance et de déposer dans leurs cœurs le désir de faire leur salut; toujours sur la brèche pour lutter contre des échappées et des rechutes. Bien des fois, le bon grain tombait sur un sol de pierre. Vous avez déjà entendu citer par un de mes collègues la remarque faite à ce propos par le P. Marquette, dans la lettre envoyée de La Pointe du Saint-Esprit à son supérieur (le P. Dablon).
« Dieu seul peut fixer des esprits aussi légers, les placer et les garder dans sa grâce et toucher leurs cœurs , tandis que nous balbutions à leurs oreilles. »
« Qui se défendrait d’un sentiment de sympathie, en lisant
APPENDICE XIV
DISCOURS AU SÉNAT
ces paroles ? Et pourriez -vous retenir votre admiration pour un homme capable de se rendre maître de six langues différentes, dans son zèle infatigable, afin de se rendre plus expert, dans son office de sauveur d’âmes, avec si peu d’espoir de succès ? Y aurait-il un bomme assez mesquin pour refuser l’hommage dû à la constance et aux vertus d’un héros, assez énergique pour se mettre en marche, en dépit de la maladie et la faiblesse qui allait le conduire au tombeau, sur cette longue et dure route de Green-Bay, au fond du lac Michigan, où les Illinois, dont il avait conquis l’amour, l’attendaient, avec le désir de recevoir de sa bouche la vérité et les instructions destinées à sauver leurs âmes payennes? L’événement justifia les tristes présages des débuts du voyage. Voilà une grande preuve de foi donnée par la conduite d’un moribond ! Aux premiers jours du printemps , il essaya la dernière chance de retour à la vie. Porté par ses nouveaux frères, au rouge visage, sur la rive du Lac, près du point où Chicago s’est développé depuis avec une étonnante vitalité, on le déposa sur un canot d’écorce; deux amis fidèles veillèrent sur lui, en ramant, à travers le lac Michigan. Mais leurs efforts furent impuissants à le conduire à Mackinac. Un jour, en glissant sur la côte Est, il sentit l’approche de sa fin et de sa voix éteinte, il ordonna aux rameurs de le débarquer. Ils élevèrent une hutte d’écorces pour abriter leur père, et lui, après leur avoir demandé pardon pour les peines qu’il avait pu leur causer, il se mit à prescrire, dans un calme parfait, Tordre de ses funérailles. Parkmau, à qui nous sommes si redevables, décrit avec une éloquence pleine de simplicité la scène finale :
(( Le soir, les voyant fatigués, il leur dit de se reposer et ajouta qu’il les réveillerait, dès qu’il sentirait approcher ses derniers moments. Deux ou trois heures plus tard, ils l’entendirent les appeler d’une voix faible, se rendirent en hâte à ses côtés, et le trouvèrent près d’expirer. 11 mourut, dans le plus grand calme, en murmurant les noms de Jésus et de Marie, les yeux fixés sur le crucifix qu’un
APPENDICE XIV. — LE SENATEUR VILAS
des deux assistants tenait devant lui. Ils creusèrent une fosse près de la cabane, selon les instructions reçues du cher défunt, puis se remirent en barque sur la route de Michillimackinac, où par leur intermédiaire, le prêtre chargé de la mission de Saint-Ignace apprit la nouvelle de la mort du P. Marquette. »
« Monsieur le Président, si quelqu’un conserve le moindre doute sur l’éminence des vertus de cet homme, il lui suffira de contempler la scène dont le bord du Lac, fut témoin. Tannée suivante. La nature se chargea de fournir une preuve de Tétonnante impression produite par sa bonté. Un groupe d’Ottawas, ses disciples (sept ans plus tôt, à La Pointe du Saint-Esprit), se rendit à cette tombe solitaire, poussés par le seul élan de leurs cœurs. Là, d’une main respectueuse, selon les traditions des ancêtres, ils « lavèrent et firent sécher ses ossements et les placèrent avec soin dans une boîte faite d’écorce de bouleau. Alors ils les emportèrent, en procession, montés sur leurs trente canots. Dans le trajet de ce point à Saint-Ignace de Michillimackinac, les rives du Lac retentirent de lenrs chants funèbres. Puis, à leur approche, les prêtres, les Indiens et les traiteurs accoururent au bord de Teau, et les reliques de Marquette, reçues eu grande pompe et cérémonie, furent déposées sous le sol de la petite chapelle de la mission. »
» Monsieur, pareil hommage fut-il jamais rendu avec une simplicité plus touchante à aucun roi ou à un conquérant? Où trouver une preuve plus vaste de Tinfluence exercée par ce noble esprit, assez puissant pour remplir de tendresse humaine les cœurs de ces grossiers sauvages, en qui il avait reconnu des enfants de Dieu? Le marbre froid, érigé dans la salle voisine, au sein d’une illustre compagnie, peut-il rendre honneur à un caractère digne de mémoire, à l’égal de cette procession de sauvages qui, entourée du respect de la nature, se mit lentement en marche, pendant plusieurs jours, sur les eaux du Lac Michigan. Le regard de Dieu s’abaissa sur eux et son Esprit régla tous les détails de celte scène grandiose.
APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SENAT
« Aussi, Monsieur le Président, l’État de Wisconsin, qui déjà renferme une communauté de 2,000,000 d’habitants, fiers de la prospérité et du bonheur dont ils jouissent sur un sol foulé, il y a longtemps, par les pas de ce grand homme, en élevant cette pierre dans le Musée national des statues, ne prétend pas seulement célébrer un nom u illustre dans les fastes de l’histoire, Tllustrious for historic renown ou un caractère digne, par son excellence, d’un perpétuel souvenir. Il veut plus encore, et son intention est que cette pierre se dresse là, comme un témoin et un monument du principe de notre ordre social, dont le genre humain apprécie le plus la valeur, c’est-à-dire du principe de la liberté religieuse ! Monsieur, l’intelligence humaine et la raison, l’histoire entière du monde n’apprennent aucune leçon plus utile et plus impressionnante que celle incorporée dans la base de nos constitutions. Elles ont pour effet de tracer une ligne de séparation complète et infranchissable entre les affaires de l’État et celles de la religion, et refusent aux lois civiles tout droit ou toute juridiction, qui permette au pouvoir de sortir de ses limites. D’un côté, nous sommes des citoyens, éléments et sujets de l’État, soumis à nos devoirs envers le gouvernement, et obéissant à ses lois, dans la sphère des obligations d’ordre civil. En dehors et au delà, nous sommes des hommes, créatures du Dieu Tout-Puissant, ses adorateurs, ses sujets et n’ayant à rendre compte, dans cette région inaccessible à l’État, qu’à Dieu, à ses lois, et à nul autre.
w Monsieur, rhoinme privé de ses droits et privilèges sociaux, en raison de sa foi, est un homme injustement dépouillé d’un droit fondamental, et victime de la plus grande injustice. S’il lui appartient d’avoir des biens, une demeure, de la considération parmi ses seuiblables, celui qui l’attaque dans sa possession, à cause de ses opinions religieuses , est un ennemi du genre humain, « hostis liumani generis.
« Voilà pourquoi. Monsieur, cette statue de Jacques Marquette s’élève comme un monument et un emblème de liberté religieuse. Personne ne peut lui refuser le noble droit à l’honneur et à la
APPENDICE XIV. — LE SENATEUR VILAS
renommée parmi les hommes, après que la législature du Wisconsin et le Congrès des États-Unis ont déclaré qu’il lui appartenait d’en jouir. Il faut le maintenir ce droit, comme une chose sacrée. Notre statue est placée, saus égard pour la religion de celui qu’elle personnifie, et il ne s’attache à cette érection aucune marque d’honneur envers son Credo et ses opinions. Elle n’invite pas un seul adhérent d’autres églises et d’autres croyances à un hommage entaché de vues religieuses. Elle en fait abstraction, sans faveur ou défaveur pour personne. Cette reproduction idéale, mais si bien faite pour exprimer une telle vie, s’élève en honneur de l’explorateur, couronné par une grande découverte , en l’honneur de l’homme. Mais elle témoigne en même temps la reconnaissance d’un peuple, qui voit des frères dans tous ses enfants, d’un peuple épris d’amour pour la liberté, d’un peuple enfin , dont la conduite est réglée par ces deux sentiments , et qui ne craint pas de transgresser les lois qu’ils inspirent.
w Monsieur, le Wisconsin ne connaît aucun État dans l’Union, capable de prendre cette attitude d’une manière plus digne et plus honorable, en présence de la nation et du genre humain. Le sang de tous les peuples de la terre coule daus les veines des nombreux habitants de notre région. Autour des autels, s’assemblent de fidèles serviteurs de Dieu , appartenant , sous une foule de formes très diverses, à toutes les églises, sectes et croyances. Ils vivent, côte à côte, dans la fraternité, daus la liberté , chacun jouissant de ses droits , sans songer à empiéter sur ceux du voisin. Nulle part on ne garde mieux l’ordre; nulle part les vies, les personnes et les propriétés ne sont en plus grande sûreté. Il n’y a pas de pays où la charité revête une forme aussi généreuse et aussi délicate, aux mauvais jours de l’infortune. Des ressources considérables sont accordées à l’éducation et ces largesses ne laissent rien à envier aux autres peuples. En même temps que toute apparence d’instruction sectaire, conformément aux principes les plus stricts de liberté, est éloignée des écoles publiques , personne n’intervient dans celles que la conscience ouvre et maintient, dans un but con-
APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SENAT
fessionnel. Enfin, chez nous, le foyer de toutes nos familles est le centre de la vie la plus noble et la plus douce, le fondement sûr et inébranlable d’un Etat libre, intelligent et puissant.
» Monsieur le Président, nos populations comprennent et maintiennent avec un soin fort jaloux le principe fondamental de la liberté et personne ne saurait leur contester la palme sous ce rapport. L’exposé précédent le démontre à l’évidence. Nous croyons que là se trouvent le repos et le bonheur. Nous le défendrions , au besoin , contre toute attaque , et ce sentiment rencontre chez nous une complète unanimité.
« Nous ne parlons pas ici comme représentant d’une classe d’hommes ou d’une catégorie de croyants. Depuis le jour où saint Boniface alla porter l’Évangile en Germanie , dans le VIII® siècle, jusqu’à ce temps, témoin de la pénétration des jongles de l’Afrique par des missionnaires de toutes les dénominations, l’Église a marché au premier rang dans la voie des découvertes, et a rendu d’indicibles services à la civilisation.
« Ainsi, Monsieur le Président, l’Église a beaucoup ajouté aux connaissances du monde en géographie et dans le domaine des sciences et Marquette appartient à cette grande classe d’explorateurs. Son caractère est empreint de sainteté, et ses projets fondés sur l’oubli de soi-même; aucun effort ne le lasse, dans sou rôle de messager de paix vers des hommes, si peu éclairés par les lumières de la civilisation. Quel contraste frappant entre un tel homme et de Soto ou tous les explorateurs , à la recherche de l’or, seul mobile de leurs désirs! Comme plusieurs de ses prédécesseurs, Marquette a offert sa vie en sacrifice pour ceux qu’il aimait. Le docteur Milburn a fait, bien à propos, cette belle remarque : u En entendant parler d’amour et de foi, comme les leurs, avons-nous le droit de dire avec mépris : c’étaient des Jésuites , et d’oublier leur dignité de chrétiens scellant leur foi de leur sang ?
n Marquette a fait un voyage de 2,500 milles, touchant au territoire de quatre de nos États actuels. Sa mission était pour les Indiens. Il laissa à Jolliet le soin de faire connaître les
APPENDICE XIV. — LE SENATEUR PALMER
détails du voyage au gouverneur du Canada. Pour lui, il se contentait de demeurer et de mourir, au milieu de ceux pour lesquels il avait à travailler. Sa vie passée dans l’abnégation de lui-même est bien belle. Sa découverte prend place parmi les plus grandes et les plus importantes sur ce continent, et c’est bien à Marquette, en sa qualité d’explorateur, que nous faisons hommage en ce moment. Oui, malgré sa qualité de simple missionnaire de la Croix, dépouillé de tous les biens de ce monde, son nom est inscrit à côté de ceux de Soto, de Balboa, de Cartier, de Jolliet et autres qui sont enrôlés dans les annales historiques de notre nation. «
Conclusion du discours prononcé par le sénateur Palmer.
Après ce remarquable discours, le sénateur Palmer conclut le sien en ces termes :
« Monsieur le Président, le Père Marquette était un prêtre, et je ne crains pas de l’appeler de ce nom digne de respect. Il fut à la fois un explorateur et un apôtre pour les tribus et les peuples qu’il avait cà découvrir. En lui, nous voyons réunis le courage de Paul, de Judson et de Brainerd, avec l’onction de Jean, l’humanité et le dévouement de Damien, qui consacra sa vie au service des lépreux. Il eut plus de courage et d’énergie qu’un soldat. Car, sans se proposer de résister aux dangers semés sous sa route, il affronta sans crainte les menaces des sauvages, inspiré par Tardent amour qu’il leur portait et le désir intense de promouvoir leur bien spirituel et temporel.
» Monsieur le Président, l’État de Wisconsin a choisi la statue de marbre qui représente cet homme extraordinaire, comme sa contribution à notre musée national de statues. Il était digne d’une pareille distinction, et la statue du Père Marquette demeurera dans cette salle, au milieu des illustres, dont le nom ne périra pas et ne sera jamais oublié, tant qu’il restera un sentiment de respect et de vénération pour des hommes vraiment dignes de ce nom.
APPENDICE XIV. — DISCOURS AU SÉNAT
» J’espère ne pas avilir ni même rabaisser la dignité de cette occasion, en disant que je n’admets pas les théories catholiques romaines de l’état ecclésiastique; mais je n’aurais pour moi que du mépris, si la robe d’un prêtre de cette Église m’empêchait de reconnaître, sous ses plis, l’âme d’un héros chrétien, noble et résolu.
» Nous nous présentons, au nom de toute une excellente population, sans distinction de race ou d’opinion. Il a suffi à mon collègue et à moi de vous exposer le sentiment général, la voix commune de tous les habitants de notre État. Notre démarche était nécessaire, pour appuyer l’acte de notre digne gouverneur, quand il a offert au Congrès la belle statue de Marquette. Elle sera une commémoration de la renommée, dont il s’est rendu digne, et donnera plus d’éclat cà la lumière et à l’empire de la liberté parmi les hommes. »
Le Vice-Président se contenta de déclarer ouverte la question sur la réponse à faire aux résolutions proposées.
Les résolutions furent ensuite votées par le Congrès, sans autre discours de Linton ou de ses partisans.
Depuis lors , l’entliousiasine des Américains ne s’est pas refroidi, comme font montré, au cours du récit, l’érection d’une statue en bronze à Marquette, sur le Lac Supérieur, et le projet d’ériger un gigantesque monument à Michilliniackinac.
APPENDICE XV
Notes historiques sur Laon.
Laon (1) s’élève sur une colline de forme bizarre, au milieu d’une vaste plaine , semée d’assez nombreux villages. Aussi loin que s’étend le regard, le panorama présente un aspect riant et varié , surtout dans la partie exposée au Sud-Est , où se dessine, en bas, dans une petite vallée, le ruisseau de l’Ardon, affluent de l’Ailette, dont les eaux se jettent plus loin dans l’Oise. De ce côté, le sol est coupé de bois et de prairies, tandis qu’au Nord-Ouest, la plupart des champs sont consacrés à la grande culture. Au loin, à l’hozizon, la vue se repose sur des collines, en général assez boisées; et le coup d’œil est vraiment agréable, sans toutefois affecter rien des apparences grandioses d’autres paysages.
La ville proprement dite est presque entièrement bâtie sur le sommet du plateau, à cause de l’escarpement des pentes. 11 y a lieu de faire exception pour les quartiers neufs du faubourg Saint-Marcel, construits aux environs de la gare du chemin de fer, au pied de la colline. L’altitude du point culminant est de 181 mètres, au-dessus du niveau de la mer, et de 100 mètres au-dessus de l’Ardon. Plusieurs chemins en lacets conduisent
(i) La plupart des détails relatifs à la description de la ville ont été fournis par le Dictionnaire illustré de la France par Jo.vn.\e, auquel l’auteur de ce travail laisse l’honneur et la responsabilité de ses informations. Les Américains n’ont pas encore songé à s’en servir.
APPENDICE XV
LAON
le voyageur dans l’enceinte ; et il y a un escalier fort raide en pierres, par où passent encore bien des habitants de la ville, habitués, dès l’enfance, à le grimper, sans se plaindre.
La cathédrale est l’objet qui se présente de toutes parts, comme le plus vaste et le plus important. Vue d’Ardon, la colline paraît avoir la forme d’un croissant, ou mieux encore d’un amphithéâtre semi-circulaire , dont la citadelle , à droite du spectateur, et Saint-Vincent, à gauche, forment tes deux extrémités. Tout l’intérieur, rempli de champs et de vignes, planté d’arbres fruitiers de toutes les espèces et consacré jadis.
Vue de Laon au xviie siècle.
en grande partie, à la culture d’asperges renommées, ou d’artichauts, offre un aspect pittoresque, surtout au printemps. Tout cet espace est connu sous le nom de « Cuve de Saint-Vincent, n Le bord supérieur est consacré à des promenades ombragées, formant de tous les côtés, en s’y continuant, une ceinture de feuillage. Les promeneurs peuvent toujours s’y mettre, sur certains points, à l’abri du soleil ou du veuf, sinon de la pluie, d’ailleurs très rare dans ce quartier de l’ancienne Ile-de-France.
Vue du côté opposé , la colline a la figure d’un triangle équilatéral, dont un sommet se place au delà du champ Saint- Martin, les autres à la citadelle et au moulin de Mortel.
APPENDICE XV. — NOTES HISTORIQUES SUR LAON
En dehors de la cathédrale, dont il sera parlé plus loin et de plusieurs vieux hôtels, contemporains de splendeurs passées, on remarque plus d’un curieux édifice. C’est d’abord le palais épiscopal, monument historique, converti en Palais de justice, depuis la réunion du siège de Laon à celui de Soissons, en vertu du Concordat. Il comprend un corps de logis voûté de 33 mètres, avec une chapelle à deux étages, le tout du meil-
Palais épiscopal de Laon {Estampe ancienne).
leur style xiii® siècle. Le second monument est l’église Saint- Martin, aujourd’hui paroisse, autrefois sanctuaire d’une abbaye de Prémontrés. Conformément aux usages des Cisterciens, ce chœur, bâti en 1150, est carré, et des chapelles rectangulaires s’ouvrent sur le croisillon. Deux belles tours couvrent l’angle des croisillons et de la nef. Le portail, moins ancien, est du plus beau xive siècle, et rarement les constructions de cette époque ont produit un si parfait morceau d’architecture. A l’intérieur.
APPENDICE XV
LAON
on remarque deux tombeaux à statues de la même période, et l’épitaphe d’un abbé du xv® siècle, pièce fort réaliste, où sont représentées la pourriture du tombeau et l’action des vers sur le cadavre. Il y a encore deux monuments funéraires du xvii^ siècle, des sculptures diverses du xv® et du xvi^ siècle, une belle clôture eu pierre, genre renaissance (1540), qui ferme l’unique chapelle latérale (xiv® siècle), des boiseries du xvm® siècle et enfin plusieurs tableaux, peints par un moine de l’abbaje, d’après des maîtres de l’école française sous Louis XIV. De nos jours , une voie publique sépare l’église , de l’ancienne abbaye, construite, en partie au xiiP siècle, partie au xviii® et dont les bâtiments sont affectés à l’usage de l’Hôtel-Dieu.
L’ancienne abbaye de Saint-Jeau-au-Bourg est devenue l’hôtel de la Préfecture et a subi des remaniements nombreux par suite des appropriations modernes.
De Saint-Vincent, abbaye jadis considérable par la durée de son existence (610-1793), l’étendue de son domaine et le nombre de ses moines, il reste la forme générale de l’enclos, des traces de fortifications, des ruines de la vaste église gothique, le vivier où s’eiigmissaient les poissons destinés à la nourriture des religieux, selon la règle, et enfin le logis de l’abbé, construction du xviii® siècle. Tout cet ensemble appartient au ministère de la Guerre, après avoir donné quelque temps asile aux Jésuites de la province de Champagne, qui y ont eu leur maison de troisième probation jusqu’en 1876.
La chapelle des Templiers, près du musée, a son accès par la rue Sainte - Geneviève. C’est un édifice curieux, dont le style est celui du romano-ogival de 1130. Son corps principal tà la forme d’un octogone. Il est classé au nombre des monuments historiques.
Près de la cathédrale, on voit une maison romane. De çà et de là, les remparts montrent plus d’un reste des fortifications élevées au xiii® siècle et Ton admire les portes de Soissons, d’Ardon et des Chenizelles. Malheureusement, des restaurations peu intelligentes les ont défigurées, mais celle de Soissons, en
APPENDICE XV. — NOTES HISTORIQUES SUR LAON 319
partie elïbiitlrée, est un iiiomiiiient historique. La tour penchée est le reste le plus important de l’ancienne enceinte.
La cathédrale, érigée sous le vocable de Notre-Dame, est un des plus beaux monuments de la France enlière. Commencée, entre 1155 et 1174, par l’évêque Gauthier de Mortagne, elle ne put êlre terminée avant l’an 1225. C’est peu , par comparaison avec le temps nécessaire à rachèvement du plan de Robert de Luzarches pour Amiens, soit plus de quatre-vingt-dix ans. En
Tour Penchée. — Porte de Soissoxs.
revanche, ce dernier a eu le mérite et l’avantage inappréciable de ne pas recevoir la plus légère altération ; le fait est à signaler, en raison de sa rareté. Les architectes n’ont pas toujours, en effet, le bon sens de s’en tenir à la pensée du premier auteur. Même, quand leur idée est meilleure pour tels ou tels détails, les modifications qu’ils introduisent se font toujours aux dépens de runité. Notre-Dame de Laon est un très long vaisseau de 121 mètres de longueur sur 21 mètres d’élévation sous voûte, dans la nef. L’édifice n’a donc pas l’ampleur d’autres églises
APPENDICE XV
LAON
catholiques. Malgré cette légère imperfection, il révèle des beautés peu communes. Ses bas côtés, partout surmontés de tribunes, se replient sur les croisillons et se continuent jusqu’au mur droit qui, au chevet, remplace l’hémicycle habituel. La tour centrale, à la croisée, est évidée eu manière de lanterne, dont la voûte se trouve à quarante mètres du sol. Quatre autres tours, d’uue grande légèreté et d’une rare élégance, s’élèvent : les unes, de part et d’autre du portail ; les autres, à chaque extrémité du transept. Elles étaient destinées à recevoir des flèches. Mais il ne semble pas qu’il en ait existé plus d’une, celle qui se dressait, ajourée en dentelle de pierre, au-dessus de la tour à droite du portail. Détruite en 1793, elle n’est pas encore rétablie et ne le sera sans doute pas de sitôt. La façade a subi de profondes mutilations pendant la tourmente révolutionnaire, et il a fallu, pour eu effacer la trace, de longues aimées d’un travail intelligent. Sous la direction habile d’un architecte fort érudit, M. E. Bœswildwald, et de sou fils, l’édifice achève de se restaurer à l’intérieur, et déjà il est revenu à la splendeur de son état premier en 1225. Malheureusement, il n’a pas été possible de lui donner l’unité dont il ii’a jamais joui. Du moins le mélange des deux styles réunis dans le vaisseau de Laon n’a rien de choquant.
Si l’ordonnance générale des deux tours du portail est un peu compliquée, elles sont légères et gracieuses, et la façade de la cathédrale de Reims, la plus belle connue, s’est inspirée de l’idée générale de celle de Laon. On peut en dire autant de Bamberg. L’originalité du plan adopté pour les tours est vraiment remarquable. Elles s’appuient sur des contreforts, dont les amortissements servent de base au plancher d’un deuxième étage de forme octogonale, et aux tourelles élancées qui en couvrent les pans obliques. Ces dernières se terminent en ogive à leur partie supérieure, et eu bas apparaissent des bœufs d’une dimension colossale. Faut-il voir dans cette représentation un naïf témoiguage de reconnaissance envers des animaux employés au transport des pierres en haut de la
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colline, sinon à pied d’œuvre? Ou bien a-t-on voulu animer l’aspect monumental de la façade? La tradition populaire s’est emparée de la première hypothèse, en s’autorisant de la légende. Les hommes de l’art se prononcent pour l’autre explication. A chacun de choisir selon ses goûts ou ses aptitudes.
Les quatre extrémités de la croix sont éclairées par des roses à meneaux d’un très bon dessin. Au-dessus des tribunes règne
Place de Laon [Estampe ancienne).
un triforium. Les piliers, d’une disposition élégante, avec leurs faisceaux de colonnettes annelées , sont alternativement de grosseurs différentes, de manière à répondre aux retombées, tantôt principales, tantôt secondaires, des grandes voûtes, construites sur deux arcs-doubleaux et six nervures par compartiment. Les colonnettes qui supportent les arceaux de toutes sortes sont également annelées. Le chœur primitif était beaucoup plus petit.
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La eonstriiclion du nouveau, sur de plus vastes dimensions, date de 1215 à 1225. En outre, du plan primitif, il lui manque riiémicycle et le déambulatoire. Construit au xiii® siècle, le choeur actuel présente de nombreuses analogies avec la façade conçue dans le style de cette époque.
L’ornementation se compose de pièces assurément bien belles
Porte d’Ardon.
en leur genre, dont plusieurs ont même un grand mérite. Prises à pari, elles commanderaient l’admiration. Mais dans un vaisseau d’un style gothique si pur, laissera- 1- on toujours, par exemple, devant le chœur une grille en fer forgé, œuvre de serrurerie du xvm® siècle ? Sans doute , elle provient d’une autre église gothique, celle de l’abbaye de Saint-Vincent. Sans
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doute encore, le travail est des plus fins. Mais nue œuvre du xvui® siècle n’est pas à sa place dans une nef du xiii®. Il faut en dire autant des stalles, jadis placées dans l’église des Célestins, à Villeneuve-Saint-Georges; de la chaire enlevée, api’ès 1793, aux Chartreux du Val-Saiut-Pierre, près de Vervins, et du buffet du grand orgue. Dans son trésor, la cathédrale possède huit tapisseries de Flandre exécutées au xvii® siècle, un calice d’or du xiii®, et une sainte Face, peinture slave, donnée, en 1249, par Jacques Pantaléon (depuis Urbain IV) à l’abbaye de Montreuil.
Au spectacle quotidien des merveilles de l’art et de la nature, dans un milieu où fout rappelait à l’enfant, avec la splendeur du culte le souvenir des exploits de plus d’un guerrier, le P. Marquette dut sentir de bonne heure l’ambition de faire un jour de grandes choses pour Dieu et pour la patrie. Tout lui rappelait ces deux grands devoirs de chrétien et de Français. Animé par l’exemple de ses pieux parents, instruit par leurs leçons, formé de bonne heure à l’école de vertus solides, comment n’aurait-il pas aimé Marie dans le sanctuaire élevé par la foi d’autres âges ? N’est-ce pas à Notre-Dame qu’il dut, à neuf ans, s’engager par vœu à jeûner tous les samedis en son honneur, et prendre l’habitude de réciter chaque jour le petit Office de l’immaculée Conception? Que de fois, en revenant à la maison paternelle, son regard n’a-t-il pas monté vers le ciel en suivant les tours de la cathédrale, qui semblent prendre leur essor, pour s’y élever en traînant le monde à leur suite. Non, il ne sera pas téméraire de penser et de dire que l’appareil de guerre et de gloires militaires de sa ville natale ou de son illustre famille eut moins d’attraits que sa chère Notre-Dame et les contemplations de sa jeunesse ne s’effacèrent jamais de sa mémoire. Plus tard, au Canada ou sur les rives du Mississipi, à la vue des troupeaux de bisons, dont le journal de ses voyages fait mention, à chaque rencontre, qui sait si ces souvenirs, à jamais gravés dans son esprit, ne lui revinrent pas plus d’une fois à la pensée, en le
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faisant songer aux bœufs de la vieille cathédrale? Quoi qu’il en soit, Notre-Dame elle-inême demeura l’objet de ses plus chers souvenirs et de son amour. Il est donc certain que Laon ne fût pas sans rapport avec ses destinées futures.
Une des singularités les plus originales de Laon est le quar-
Les Creutes de Laon. Aspect vers 1860.
tier des Creutes. A l’extrémité de l’angle Sud-Ouest, des habitations, dont la plupart n’ont eu, pendant longtemps, ni portes ni fenêtres, ont été pratiquées dans la terre. Elles sont appréciées par les pauvres ménages, au moins par nécessité; et ils s’y reposent mieux qu’ils ne le feraient, en couchant sur la dure, à la belle étoile. Sur d’autres points du département, on voit d’autres trous, ou grottes pratiquées dans le roc et ayant jadis servi
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de grossières retraites, aux solitaires, avides de vie pénitente.
Parmi les localités voisines, où le futur apôtre des sauvages dirigea ses pas au cours de l’enfance, la plus importante est à coup sûr la ville de Liesse, dont le pèlerinage antique est connu de tout le monde chrétien. Là, devant l’autel de Marie, invoquée sous le vocable de Notre-Dame de Liesse, c’est-à-dire de joie, même aux jours mauvais du doute et de l’incrédulité, chaque année ramène une foule compacte de chrétiens, tous désireux de participer aux faveurs de la Reine du ciel. Même parmi les plus indifférents, il est resté en usage, comme tradition de famille au moins, d’aller s’agenouiller aux pieds de la statue miraculeuse, rapportée d’Orient par trois gentilshommes du pays. (Celle qu’on y vénère aujourd’hui a remplacé l’ancienne). Dans les temps de foi, pas un habitant de Laon ne se serait cru dispensé d’aller prier dans ce sanctuaire et d’y conduire ses enfants. Aussi, même à défaut de documents positifs, il est certain que Marquette s’y rendit pour offrir ses hommages à la bonne Mère, et il est . assez vraisemblable qu’il s’y agenouilla souvent. Son père, seigneur de la Tombelle (domaine qui mesure encore cent hectares de terres), eut plus d’une occasion de conduire sa famille à ce manoir pendant le temps des vacances, et le pèlerinage de Liesse entrait assez probablement dans le programme du voyage, soit à l’aller, soit au retour. En outre, Reims, où résidaient les parents de sa pieuse mère, est fort près de Laon, et Liesse est presque sur la route. Or, il n’est pas improbable que le jeune homme fit ses études au collège de Reims. Une vocation aussi déterminée que la sienne pour la vie religieuse, à 17 ans, et pour les missions du Canada en particulier, ne s’expliquerait pas facilement, sans un contact intime avec les frères des martyrs de 1649. Le récit, de leur mort, après des supplices inouïs, supportés avec une fermeté presque sans exemple, n’aurait pu produire la résolution de s’engager sous le même drapeau que celui de ces héros de la foi, s’il n’avait été recueilli, à plusieurs reprises, de la bouche
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même de ceux qui les avaient connus et admirés avant leur départ pour les missions. Ainsi le P. Marquette n’a pu manquer pour une raison ou pour une autre, de visiter Notre-Dame de Liesse, et ce souvenir dut plus d’une fois se représenter à son esprit, quand il invoquait avec tendresse et confiance la Sainte Vierge Immaculée.
TABLE DES APPENDICES
Appendice I. — Armes de plusieurs membres de la
famille Marquelle, d’après d’Hozier (Regislre II) . . 213
Appendice II. — Ëxlrail d’un Mémoire écrit par un
Missionnaire (de Saint-Sulpice) 215
Appendice III. — Arsenal 6.650 (223 ter et ^76 bis). . 217
Appendice IV. — Navigation sur le Mississipi. . . . 220
Appendice V. — Journal du premier voyage de Marquette. 222
RÉCIT des voyages et des descouvertes du P. Jacques Marquette, de la Compagnie de Jésus, en Vannée 1673, et aux suivantes.