‹ Au Mississippi; la première explorationChapitre 27 sur 59 · RÉCOLTE DE LA FOLLE-AVOINE · texte numérisé non relu

RÉCOLTE DE LA FOLLE-AVOINE

ration des pellicules. Le vannage est alors facile. La folle-avoine se réduit en farine ou bien se cuit entière avec de la graisse, et dans cet état, elle a à peu près le goût du riz. Parfois, les sauvages y ajoutent d'autres assaisonnements.

Les voyageurs ne tardèrent pas à rencontrer des Indiens. Ceux-ci ne purent retenir leur surprise, en apprenant le but de l'expédition des Français. A les entendre, pas un d'entre eux n'en reviendrait vivant. Les habitants des régions, où le P. Mar-

guette et ses compagnons allaient s'aventurer, ne peuvent souffrir la présence des étrangers, et leur premier mouvement est de leur casser la tète. Â cette époque, les diverses peuplades étaient en guerre et le pays était sillonné par les guerriers des tribus ennemies. D'ailleurs la grande rivière, à supposer que les premières difficultés permissent de l'atteindre, offrait mille dangers, et ceux qui connaissaient le mieux la route à suivre ne s'y engageaient jamais sans frayeur. Du sein de Teau surgissaient souvent des monstres redoutables. En un point assez peu éloigné, un démon farouche défendait l'étroit passage, et nul n'osait le franchir sans courir le risque de tomber sous ses coups. En avançant dans le fleuve, la chaleur est souvent intolérable pendant l'été.

L'ardent missionnaire remercia ces bonnes gens de leurs avis et s'excusa de ne pouvoir les suivre. Dans sou zèle pour le salut des Âmes, pouvait-il laisser ignorer plus longtemps l'Évan. gile à tant d'hommes, ignorants des vérités nécessaires au salut? Comment prêcher la foi et étendre le royaume de Jésus-Christ, si l'on craignait d'aller aux extrémités de la terre, au péril même de la vie? En outre, un apôtre se moque des embûches dn prince de l'enfer et bien plus encore de ses menaces. Ces réflexions faites, de part et d'autre, les explorateurs s'engagèrent de plus en plus loin de la mission de Saint-François-Xavier, où l'on comptait déjà 2,000 Indiens baptisés. Dans leur langue, la baie des Puants, dont ils occupaient l'extrémité, signifie eau salée. C'est le nom donné par eux à la mer. Cependant on n'y trouve pas trace de sel. En revanche, le fond est en cet endroit tout à fait vaseux et il s'en exhale de « meschantes vapeurs. » Le P. Marquette y voit la cause de violents orages et de coups de tonnerre, comme il n'en a jamais entendu ailleurs.

En sortant de la baie pour entrer dans la rivière Menominie qui s'y jette, les canots s'avancèrent d'abord assez vite et y trouvèrent de nombreux vols d'outardes, de canards, de sarcelles et autres oiseaux friands de folle-avoine. Il en fut de même dans la rivière du Renard, Fox River. Bientôt cependant parais-

sent des rapides. Comiue il s'élève du fond de Teau des rochers effilés, ces passages sont difficiles. Les canots courent risque d'y être coupés, et le portage, dans les endroits où les eaux sont assez basses, est une dure épreuve pour les pieds même les mieux chaussés. Après les rapides, il y eut rencontre de quelques hommes de la tribu des Maskouteus (nation du feu). Là, on put cueillir une herbe (1) dont le P. Allouez avait connu l'usage. Les Indiens l'emploient avec succès contre la morsure des serpents assez nombreux dans ces parages. La plante a plusieurs tiges, hautes d'environ un pied, et porte des fleurs blanches, analogues à celles de la giroflée et de longues feuilles. Sa raciae produit dans la bouche une sensation de chaleur, avec un goût de poudre. En arrivant chez les Haskoutens, la petite troupe parvenait au point extrême atteint par de précédentes expéditions. Les Français « n'ont pas encore passé plus avant i>. Trois nations composaient ce campement : les Miamis, les Maskoutens et les Kikabous.

Les Hiamis sont les plus civilisés, les plus libéraux et les mieux faits. C'est leur habitude de faire passer au-dessus des oreilles, en guise do moustaches, une partie de la barbe, et cela leur donne bonne grâce. Habiles à la guerre et généralement vainqueurs, ils sont cependant dociles et avides d'instruction, comme le P. Allouez, pendant son séjour parmi eux, l'a appris, aux dépens de son sommeil. Les Haskoutens et les Kikabous sont plus grossiers et semblent être des paysans par rapport aux autres. Leurs cabanes sont closes et couvertes par des nattes de jonc; le pays ne produit pas d'arbres dont Técorce ^puisse servir à cet usage. Aussi ne sont-ils pas à l'abri de la pluie, surtout dans les fortes averses. Par contre, au temps de la chasse, ils roulent ces bandes et les portent aisément.

Le P. Marquette eut la consolation de voir dans cette bour-

(i) Le P. Marquette l'tppeUe serpent à sonnettes, et Von ne sait queUe plante a mérité cette dénomination, tant il en existe qui pourraient la recevoir.

gade une belle croix (1), plantée au milieu des habitations, sur la place publique. Elle était ornée de plusieurs peaux blanches, de ceintures rouges en poil de bison, d'arcs et de flèches, en guise de reconnaissance envers Dieu u le grand Manitou «, à la suite d'une chasse abondante, dans un moment où tout faisait craindre la famine. Les Indiens jouissent là d'une vue ravissante. Du mamelon où ils sont établis, l'œil découvre au loin d'immenses prairies, coupées par des taillis ou des bois de haute futaie. C'est un océan de verdure aux teintes variées, où surgissent, à la manière de petits Ilots, des lopins de terres cultivées. Le sol est d'une grande fertilité et le mais donne de copieuses moissons. La vigne produit du raisin, dont il ne serait pas difficile de faire du vin. Les pruniers sont couverts d'excellents fruits dont les Indiens ne manquent pas de faire provision.

JoUiet et le P. Marquette, arrivés dans ce bourg, le 9 juin, assemblèrent tout le peuple et lui firent connaître l'objet de leur voyage. Le premier se déclara envoyé du gouverneur, chargé de découvrir de nouveaux pays. Le second parla plus longuement, au nom de Dieu, de la prédication de l'Évangile, de ses bienfaits et des difficultés de l'entreprise. Il leur dit comment la mort n'inspirait aucune frayeur au missionnaire, appelé à l'insigne honneur d'ouvrir le chemin du ciel à des milliers d'âmes régénérées par le baptême et formées à toutes les pratiques de la vertu chrétienne. En terminant, il pria ses auditeurs de leur donner deux guides pendant l'espace de trois lieues environ qui séparent la première rivière (celle des Renards ou des Outagamis) de celle du Mesconsing {verè Wisconsin), tant il se rencontre de marais et de petits lacs, où l'expédition courait risque de s'égarer ou de perdre du temps.

(i) M. J. G. Shea remarque, en note, p. xA5, que, malgré leur amour de la France, les Missionnaires du Canada n'ont jamais planté les armes de France. Ce soin était réservé aux délégués du Gouvernement qui les gravaient sur un poteau en grande pompe et cérémonie. C'était pour mieux montrer que, tout en désirant l'extension de l'influence française favorable à la religion, la Robe noire ne s'occupait directement que du salut des Ames.

MISSISSIPK — PERE MARQUETTE

Non seulement les Indiens s'y prêtèrent de bonne grâce, mais à cette faveur ils ajoutèrent le présent de deux nattes destinées à servir de lit aux voyageurs. Le lendemain, 10 juin, montés sur deux canots, les Français et les deux Miamis, après avoir parcouru environ 1,500 mètres dans la rivière à travers la folle avoine, arrivèrent au portage, et quelques heures plus tard, aux

Un portage. — Les deux canots. — Le p. Marquette portant du bagage.

bords du Wisconsin. Là, les sauvages prirent congé, et les explorateurs firent jouer les avirons, en s'approchant de plus en plus de l'objet de leur voyage.

La plaine du portage est à cinq cents lieues de Québec, et il est possible d'y parvenir sans quitter les canots, si l'on excepte les rapides à contourner par voie de terre. Avant de

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CH. XI. — PREMIÈRE PARTIE DU VOYAGE iil

s'embarquer sur les eaux qui devaient les conduire à des terres étrangères, le P. Marquette proposa à ses compagnons de commencer une pratique de dévotion particulière envers la Sainte Vierge Immaculée, comme il l'appelait d'ordinaire, afin de mettre sous sa protection leurs personnes et le succès de l'expédition. Chaque jour, ils s'acquittèrent fidèlement des prières suggérées par le missionnaire.

Le Wisconsin, déjà large au point d'embarquement, coule sur un fond de sable. Aussi, de temps à autre, s'y rencontre-t-il des bancs, — c'est une des difficultés de la navigation — et même des lies, en général couvertes de vignes. Les rives sont bordées de bonnes terres, où alternent les prairies et des bois. Ce sont des chênes, des noyers, des bouleaux ou des arbres d'une autre espèce ai'més de longues épines. Faute de poisson ou de gibier, les chasseurs ont à se contenter de vaches (1) ou de chevreuils, n y en a beaucoup.

La route, dans sa direction générale, se trouva droit au Sud- Ouest. Au bout d'environ trente lieues, on vit une mine de fer couverte de trois pieds de terre, proche d'une chaîne de rochers dont le bas est planté de beaux bois. Le minerai parait abondant et riche. Enfin, par 42°,5 de latitude Nord, les canots arrivèrent au Mississipi, le 17 juin, et le P. Marquette se contente de dire : ** avec une joie que je ne peux pas exprimer. ♦» Puis il ajoute :

t Nous uoilà donc sur cette riuière renommée dont i'ay tasclié de remarquer attentiuement toutes les singularitez. La riuière de Missisipi tire son origine de diucrs lacs (2) qui sont dans les pais des peuples du Nord. Elle est estroite à la descharge de Miskons [Wisconsin]. Son courant qui porte du costé du Sud, est lent et paisible; à la droite on uoit une grande chaisne de montagnes fort hautes, et à la gauche de belles terres. Elle est coupée d'isles en

(i) Ce mot est inexact. D'après Boucher, ce seraient des orignaux ou élans du Canada, non des bisons, (a) Itaska

diuers endroicts. En sondant, nous auons trouué dix brasses d*eaux (1). Sa largeur est fort inégale ; elle a quelquefois trois quarts de lieues et quelquefois elle se rétrécit jusqu'à trois arpents. Nous suiuons doucement son cours, qui ua au Sud et au Sud-Est jusqu'au if^ d'eleuation. C'est ici que nous nous aperceuons qu'elle a tout changé de face. II n'y a presque plus de bois ni de montagnes (2). Les isles sont plus belles et couuertes de plus beaux arbres; nous ne noyons que des cheureuils et des uaches, des outardes et des cygnes sans aisles, parce qu'ils quittent leurs plumes en ces païs. >

U y a des poissons d'une très grande grosseur. L'un d'entre eux (3) faillit renverser le canot monté par le P. Marquette. On aurait dit qu'un tronc d'arbre venait de le frapper et allait le mettre en pièces. Une autre fois, un animal inconnu (4) leva la tète au-dessus de l'eau; tète grise comme celle d'un tigre, mais au umseau pointu du chat sauvage; les moustaches, les oreilles et le cou noirs. C'est tout ce qu'il fut possible d*en voir. Plus d'une fois, l'épervier ramena de l'esturgeon et un poisson semblable à la truite (5). Il a la bouche plus grande, le museau et les yeux plus petits. Près du nez, part une arête busquée et large de trois doigts, longue d'une coudée et se terminant par un rond large comme la main (sorte de spatule). S'il saute hors de l'eau, on le voit retomber en arrière. A la hauteur de 41 degrés 28 minutes, au lieu de la variété de gibier constatée jusque là, on ne voit plus que des coqs d'Inde et des bisons.

Le bœuf sauvage d'Amérique, sans excéder en longueur le corps des races d^Europe, est bien autrement corpulent. Trois hommes peuvent à peine le remuer. Les cornes sont noires et fort longues. Le cou a des fanons qui descendent très bas. Entre

(i) Environ i6 mètres. Cf. Appendice V.

(a) Cest le commencement de la Prairie. Ihidem.

(3) Silurm Misiissipiensii, iilure du Mississipi, eatriish des Anglais. Ibidem.

(4) Piehou du iud. Peut-être un Jaguard pêcheur. Ibidem.

(5) Polyodon spatula. Ibidem.

les épaules, se dresse une bosse élevée. C'est le morceau le plus délicat de la bête. Une épaisse crinière part du sommet, couvre les yeux, le col, la bosse et les épaules. U ne saurait être facile pour ces animaux de bien voir devant eux; et loin d'être un ornement, cette touffe de crins les rend bideux. Sur le corps, en hiver, leur gros poil frisé parait peu différent de la laine du mouton, mais plus fort et plus épais. En été, le poil tombe et la peau est couverte d'un second poil plus court et doux comme du velours. En cet état, la fourrure est plus estimée et les Indiens s'en revêtent, non sans lui avoir fait prendre toutes sortes de couleurs dans des bains de teinture. La chair est excellente et forme le meilleur des repas. A la chasse, on ne saurait prendre trop de précautions. Le bison est naturellement craintif et fuit devant l'homme, sans songer à l'attaquer. Mais s'il est acculé ou blessé, il fond avec fureur sur son assaillant, le jette en l'air avec les cornes, le piétine et le tue. Aussi faut-il, après l'avoir tiré, se jeter à terre, dans les hautes herbes, et attendre, avant de se hasarder à reconnaître, si le coup l'a mis par terre. Dans cette région, il n'était pas rare de compter quatre cents têtes dans un troupeau.

Les canots avaient parcouru cent lieues à l'aventure. Personne ne savait où on allait, en suivant tantôt par Sud-Est, tantôt par Sud-Ouest, c'est-à-dire généralement en descendant vers le Sud. De grandes précautions s'imposaient. D'abord, un des sept hommes, à tour de rOle, faisait le guet pendant la nuit, de peur de surprise. Chaque soir, les canots abordaient sur la rive, et c'était toujours à la droite du fleuve, puisque c'était de ce coté qu'on rencontrerait la mer^ si le fleuve conduisait à l'Océan, et que, sur la rive gauche, on pouvait courir le risque de tomber chez des Indiens en relation avec les Anglais ou les Espagnols. Par suite, les canots abordaient, le soir, au bord du fleuve, où la troupe préparait le repas, en évitant de faire im grand feu. Après souper, tous se hfttaient de regagner les canots, où chacun prenait sou sommeil, sous la protection de Dieu, de la Sainte- Vierge Immaculée et de l'homme de garde, après avoir jeté l'ancre assez loin de la rive.

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