‹ Au Mississippi; la première explorationChapitre 29 sur 59 · CL · texte numérisé non relu

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< Ce fust pour lors que nous nous recommandasmes à Dieu de tout nostre cœur, dit le P, Marquette dans son journal, et ayant imploré son secours, nous passasmes outre, sans estre descouuerts, et nous vinsmes si prez que nous entendions mesme parler les saunages. Nous crusmes donc qu'il estoit tems de nous descouurir, ce que nous ûsmes par un cri que nous poussasmes de toutes nos forces, en nous arrestant, sans plus auancer. A ce cri, les saunages sortent promptement de leurs cabaunes, et nous ayans probablement reconnus pour François, surtout voyans une robbe noire, ou du moins n'ayans aucun suiect de défiance, puisque nous n'estions que deux hommes et que nous les auions auerty de nostre arriuée., ils desputèrent quatre uieillards, pour nous uenir parler, dont deux portoient des pipes à prendre du tabac, bien ornées et empanachées de diuers plumages. Ils marchoient à petit[s] pas, et eslevant leurs pipes uers le soleil, ils sembloient lui présenter à fumer, sans neantmolns 'dire aucun mot.- (Is furent assez longtemps à faire le peu de chemin depuis, leur uiUagè jusqu'à nous. Enûn, nous ayans abordés, ils s'arrestèrent- pour. considérer auec attention. Je me rassurai, noyant ces cérémonies qui ne se font parmi eux qu'entre amis, et bien plus quand ie les uis couuerts d'estoffe, iugeant par là qu'ils estoient de nos alliés. le leur parlai donc le premier, et ie leur demandai qui ils estoient. Ils me respondirent qu'ils estoient Il[l]inois, et pour marque de paix, ils nous présentèrent leur pipe pour petuner. Ensuite il nous inuitèront d'entrer dans leur uillage, où tout le peuple nous attendoit auec impatience. Ces pipes à prendre du tabac s'appellent en ce pais des • calumets. Ce mot s'y est mis tellement en usage que, pour estre entendu, ie setai obligé de m'en seruir, ayant à en parler bien des fois ».

A la porte de la hutte principale, où furent conduits les étrangers y se trouvait un vieillard, dans une posture étrange, usitée pour la réception des hùtes, selon le code de politesse des sauvages. Il était debout, tout nu, les mains étendues et tournées vers le soleil, dont les rayons éclairaient son visage, à travers ses doigts écartés. Dès que le P. Marquette et Jolliet furent près de lui, voici les paroles que ce chef leur adressa le premier : u Que le soleil est beau , Français , quand tu nous

Yiens visiter. Tout notre bourg t'attend et tu entreras en paix dans nos cabanes. ^ Tous pénétrèrent dans l'intérieur, où se trouvait déjà l'élite des anciens, dans un profond silence, interrompu de temps à autre par ces mots murmurés i voix basse : « Que voilà qui est bien, ô frères, de ce que vous nous visitez, «i Longfellow a manifestement lu et copié ce passage en le traduisant ainsi :

/( is well for us, o brothers, That you came so far to see tis. (1)

u n est heureux pour nous, 6 frères, que vous soyez venus de si loin pour nous voir! » Après un moment d'attente et d'observation mutuelle, le calumet fut offert aux nouveaux venus. Le refuser eût été considéré comme une insulte, une marque même d'inimitié, tout au moins une grossière impolitesse. D'ailleurs, il suffit de le fumer ou d'en faire semblant; puis l'étiquette exige qu'on le fasse circuler de bouche en bouche, en commençant par le plus près voisin. Pendant ce temps, le grand capitaine de tous les Illinois, informé, dans la bourgade où il réside, de ce qui se passait au bord de la rivière, envoya des messagers pour inviter la Robe-Noire et son compagnon à tenir conseil avec lui. Cette invitation ne pouvait être déclinée, et la foule se mit en branle, à la suite des Européens, ou plutôt, ne pouvant se rassasier de les voir, ces bonnes gens les devançaient et se couchaient sur l'herbe, sans les perdre de vue, ou retraçaient leurs pas, afin de les voir encore. Tout le temps de cette marche, les Indiens ne cessèrent de témoigner, par leur attitude et leur profond silence, le sentiment de respect dont ils étaient pénétrés.

Le lecteur sera, sans doute, désireux de trouver ici une traduction fidèle du grand poète américain :

(i) Longfellow le reconnaît dans une note imprimée. EUe figure dans Tédition Diamant, pubUée en i866, après les vers « Toward ihe sun his hands toere Hfted. i> Cf, Hiawatha, chant xxu. Cest la traduction du journal de Marquette.

Hiawatha, le chef indien, le prophète, le maître,

Près de la rive de Gitche Gumcé, Snr le bord du grand lac aux eaux brillantes,

Sur la porte de son wigwam,

Un plaisant matin de printemps,

Hiawatha debout attendait.

Ses mains sont levées vers le soleil.

Il en tourne les paumes du côté de l'astre ;

Et à travers les doigts écartés,

Les rayons tombent sur sa ûgure.

Ses épaules nues sont marbrées par la lumière. Comme le tronc du chêne en est tacheté,

A travers les feuilles et les branches.

Sur l'eau, flottant, fuyant, Un objet, que la brume fait croire encore loin, Comme on en voit dans les brouillards du matin, Se lève et semble sortir des profondeurs du lac. Tantôt il parait flotter et tantôt bondir.

Il arrive plus près, plus près.

Ce qui approchait apportait tout un monde.

De la terre lointaine de Wabun.

Du fond des royaumes du matin,

Arrivait la Grande Robe-Noire, Lui, prêtre de la prière, l'homme au pâle visage. Avec ses guides et ses compagnons.

Et le noble Hiawatha,

Les mains levées au ciel, Maintenues en l'air en signe de bienvenue,

Attend dans l'exultation, Jusqu'à ce que le canot d'écorces avec ses rames, Aborda en grinçant sur les cailloux polis,

Et s'arrêta sur le bord du sable.

126 mssissipi. — PARS marquette

Jusqu'à ce que la Robe-Noire, le chef, le pâle visage, Un cruciûx sur la poitrine, Descendit sur le sable de la rive.

Alors le noble Hiawatha

S'écria en parlant de la sorte :

c Que le soleil est beau, étrangers.

Quand vous venez de si loin pour nous voir.

Notre ville vous attend dans la paix; Toutes nos portes sont ouvertes pour vous recevoir.

Vous entrerez dans nos wigwams; C'est de tout cœur que nous vous donnerons la main.

Jamais la terre n'a fleuri si gaiement.

Jamais le soleil n'a lui avec plus d'éclat, Qu'ils ne luisent et fleurissent aujourd'hui, Quand vous venez de si loin pour nous voir.

Jamais notre lac n'a été si paisible, Ni si libre de rochers et de barres de sable. Car, en passant, votre canot d'écorce A écarté à la fois les rochers et les barres de sable.

Jamais, avant ce jour, notre tabac N'a eu plus doux ni plus agréable parfum.

Jamais les larges feuilles de nos champs de mais

N'ont paru plus belles à voir,

Qu'elles ne le sont ce matin, Quand vous venez de si loin pour nous voir. »

Et la Robe-Noire, le chef répondant.

Bégaya un peu en parlant.

Les mots qu'il prononçait ne lui étaient pas encore familiers

c La paix soit avec vous, Hiawatha ! La paix soit avec vous et avec votre peuple I Paix dans la prière, paix dans le pardon.

Paix de Jésus, et joie par Marie t

Alors le généreux Hiawatha Conduisit les étrangers à son wigwam.

Les fit asseoir sur des peaux de bison, Les fit asseoir sur des peaux d*hermine.

Et la vieille Nokomis, prévenante, Plaça devant eux des mets dans des bols en bois de tilleul, De l'eau recueillie dans des vases de hêtre ;

Puis les calumets, pipes, emblèmes de paix, Se remplirent et s'allumèrent pour qu'ils pussent fumer.

Tous les anciens du village,

Tous les guerriers de la nation.

Tous les Jossakeeds, les prophètes.

Les sorciers, les Wabenos,

Et les médecins, les medas, Vinrent souhaiter la bienvenue aux étrangers.

« C'est bien, dirent-ils, ô frères.

D'être venus de si loin pour nous voir. >

Alors la Robe-Noire, le chef, le prophète, Fit entendre son message au peuple.

Il leur dit le but de sa mission.

Il leur parla de la Vierge Marie,

Et de son béni fils le Sauveur.

Comment dans des terres lointaines, il y a des siècles, Il avait vécu sur terre comme l'un de nous ;

Comment il avait jeûné, prié, travaillé ;

Comment les Juifs, la tribu maudite,

Par dérision, l'avaient flagellé, crucifié; Comment il était ressuscité du tombeau où ils l'avaient scellé ; Comment il avait vécu, marché de nouveau avec ses disciples

Et s'était élevé par lui-même au ciel.

Et les chefs lui répondirent en disant :

< Nous avons entendu votre message.

Nous avons compris vos sages paroles.

Nous réfléchirons à ce que vous avez dit.

Il est bon pour nous, 6 frères, Que vous soyez venus de si loin pour nous voir. >

Alors il se levèrent et se retirèrent Chacun pour regagner son virigwam.

Aux plus jeunes et aux femmes Ils redirent ce que leur avait appris l'étranger. Que le niattre de la vie leur avait envoyé, De la belle terre de Wabun.

(Traduction du Chant xxii, d'Hii.wi.TBA, publiée dans le Journal de CAiitu, le Il septembre 1900).

En arrivant au coteau, les deux visiteurs furent reçus à l'entrée de la cabane du capitaine et des deux vieillards dont il était entouré. Tous les trois étaient là debout et nus, leurs calumets tournés vers le soleil. Avant d'entrer dans la cabane, il fallut tirer de la pipe une bouffée de fumée, puis tout le monde pénétra à l'intérieur, après un mot de compliment du grand chef. Là, le P. Marquette leur offrit quatre présents accompagnés chacun d'un petit discours. La plupart du temps, les cadeaux cousis talent en couteaux, haches, tabac et marmites de fer. Il aurait été peu sage de leur offrir, au risque de les voir profaner par ignorance, des croix, statuettes, chapelets ou médailles (1). Le P. Marquette commença par leur dire comment ils voyageaient en paix, en visitant les nations, sur les bords du fleuve, jusqu'à la mer. Dans un second discours , il déclara que Dieu, leur Créateur, prenant pitié d'eux, avait résolu de se faire connaître enfin des peuples qui avaient perdu la notion de son existence ; que lui, la Robe-Noire, s'était offert pour cette mission, et qu'il les aide, rai^ à connaître et servir le souverain Maître de toutes choses. En offrant le troisième présent, le P. Marquette parla du grand

(i) Cette règle n'avait rien d'absolu. Dans ce même voyage, vers le Sud, comme on le verra plus loin, le P. Marquette distribua des médaiUes.

CH. Xn. — SECONDE PARTIE DU VOYAGE 129

capitaine des Français, comme de l'arbitre de la paix et du vainqueur des Iroquois. Cette remarque avait d'autant plus d'àpropos que les trois tribus d'Illinois de Peouarea avaient quitté leur territoire pour se mettre à l'abri de cette farouche nation, de l'autre côté du Mississipi. Enfin le dernier discours eut pour objet de solliciter des Indiens les informations les plus exactes sur le cours du fleuve, les peuples campés sur ses rives et le point où il se jette dans la mer.

Le grand chef se leva à son tour et, posant la main sur la tête d'un petit esclave dont il voulait faire présent, s'exprima en ces termes :

• Je te remercye, Robbe-Noire, et toi, françois, de ce que uouz prenez tant de peine pour nous uenir uisiter. Jamais la terre n'a esté si belle ni le soleil si éclatant qu'auiourdhuy ; iamais notre riuière n'a esté si calme, ny sy nette de rochers que uos canots ont enleuez en passant ; iamais notre petun n'a eu si bon goust, ny nos bleds n'ont paru si beaux que nous les uoions maintenant. Voicy mon fils ce que ie te donne pour te faire cognoistre mon cœur; ie te prie d'auoir pitié de moy et de toutte la nation. C'est toy qui cognois le grand Génie qui nous a tous faits. C'est toy qui lui parle[s] et qui escoute[s] sa parole. Demande luy qu'il me donne la uie et la santé, et uiens demeurer auec nous pour le faire cognoistre ».

Cela dit, le chef présenta le petit esclave et fit ensuite don d'un calumet tout mystérieux, dont la vue seule permet de compter sur l'amitié des peuplades même les plus farouches, si on le leur montre, en les abordant. C'était un témoignage d'estime et de respect pour M. de Frontenac, gouverneur de tout le Canada, au nom du roi de France. Enfin, en déposant un troisième présent, le chef supplia ses bêtes, de la part de toute sa nation, de s'arrêter eu ce lieu, sans pousser plus avant, à cause des grands dangers, où ils seraient exposés à tomber. Le P. Marquette répondit en se riant de la mort, dont la pensée ne lui inspirait aucune crainte.

c Je ne crains pas la mort, et ie n*estime point de plus grand bonheur que de perdre la vie pour la gloire de celui qui a tout fait. >

N'est-ce pas un bonheur de perdre la vfe pour la gloire du Créateur et souverain Seigneur de toutes choses? Les Illinois ne

Conseil d* Indiens. — Le Calumet.

comprirent pas toute la sublimité d'une indifférence aussi complète.

Après le conseil, commença le grand festin, composé de quatre services. Ce fut d'abord un grand plat de bois rempli de sagamUé, c'est-à-dire de farine de maïs, cuite à l'eau et assaisonnée de graisse. L'Indien chargé de l'ordre des cérémonies s'approcha tour

à tour des convives, en commençant par le P. Marquette» et leur introduisit dans la bouche, avec une cuiUer d'os (1), trois ou quatre portions de la bouillie, comme on ferait à un petit enfant. Pour second plat, il y eut trois poissons. Le m6me majordome enleva les arêtes avec les doigts, en sépara des morceaux, soufQa dessus pour les rafraîchir et les offrit, ou plutôt les déposa dans la bouche des Français conmie précédemment. Le troisième service était un grand chien, tué à l'arrivée des étrangers. Les Indiens n'insistèrent pas pour ce mets, quand ils connurent la répugnance de leurs invités qui préférèrent, comme plus appétissant, des bouchées de bison, dont ils reçurent les morceaux les plus délicats.

Le repas fini, en reconnaissance d'un si bon accueil, commença la visite de la bourgade, composée de trois cents cabanes. Un héraut précédait le cortège, à travers les rues, en défendant à chacun de se rendre importun, dans l'empressement de sa curiosité. En signe de joie et d'amitié, ces bonnes gens offraient leurs ouvrages en poil d'ours ou de bison, ceintures et jarretières teintes en rouge, en jaune ou en gris. C'étaient leurs plus précieux objets. Ils ne tentèrent pas la curiosité de M. Jolliet. A la tombée de la nuit, les deux explorateurs acceptèrent l'hospitalité dans la cabane du chef, et le lendemain, 26 juin, prirent congé de lui, en annonçant leur retour dans environ quatre mois de la lune, suivant la manière de compter des sauvages. A la pointe du jour, 600 sauvi^es descendirent au fleuve, assistèrent à l'embarquement, et témoignèrent, de toute la façon possible , la joie causée par une visite, dont tous semblaient apprécier le prix. Debout, dans son canot d'écorce, le P. Marquette parla une dernière fois, dans le dialecte Illinois, dont il se servait avec facilité, et s'engagea, par manière d'adieu, à venir, dans un an, demeurer avec eux, dans le but de les instruire et d'en faire de bons chrétiens.

Peoflarea était le nom donné par les sauvages au lieu du premier campement.

(i) On les taUle dans Toe frontal du bison.

Les minois sont, comme l'indique l'étymologie indienne de ce mot, des hommes dignes de cette appellation, en comparaison de toutes les autres tribus. Leur dialecte dérive de Talgonquin. Leur naturel est doux et traitable, leur commerce est agréable, et leur éloquence, un peu romantique, pourrait gagner, en retranchant les hjrperboles dont ils abusent trop souvent. Ds sont polygames et très jaloux de leurs femmes. Si elles ne sont pas sages, ils leur coupent les oreiUes ou le nez, et il n'est pas rare d'en voir plusieurs défigurées par cette marque de leurs désordres. Les hommes ont le corps bien fait et se rendent fort habiles au tir de Tare par des exercices fréquents, depuis l'âge le plus tendre. Les armes à feu sont assez en usage parmi eux. Cependant, ils s'en servent surtout, dans le but d'effrayer Tennemi par la fumée et le bruit des détonations, du moins dans les régions de l'Ouest, où le fusil est encore peu connu. Leurs guerres sont, pour la plupart, avec les tribus du Sud et de l'Ouest, dont ib sont redoutés. Les prisonniers faits dans ces expéditions sont vendus fort cher à d'autres nations, ou échangés contre des marchandises. Les objets en métal ne se trouvent pas dans ces tribus, à cause de leur éloignement des peuples civib'sés. Leurs couteaux sont des silex taiUés. Avant de partir en guerre, le chef fait pousser la veille, au matin et au soir, de grands cris par tout le peuple, à la porie de chaque cabane. Les chefs portent des écharpes rouges faites en poils d'ours ou de bison. L'usage de se teindre le visage avec de la sanguine est général : on trouve cette terre rouge à plusieurs journées des trois bourgades. Placés dans une région fertile et giboyeuse, ces minois ne connaissent pas la famine. La chasse produit une grande abondance de viandes fort variées; la rivière contient d'excellents poissons et le Hississipi leur en fournirait au besoin de plus gros et de meilleurs. Sur le sol, le mais croît sans grand travail; les fèves et les melons donnent de la variété à leurs repas. Ils ont aussi des citrouilles, mais les conservent pour l'hiver. Ce légume n'est pas d'un goût bien délicat. Leurs ustensiles de ménage sont en bois, sauf les cuillers ; et de la tête du

bison, ils ont l'habileté de tirer des assiettes, où se mange plus comuiodément la bouiUie de mais.

La maladie les rend très libéraux envers leurs médecins, dans la persuasion que le soulagement du mal sera en proportion avec leur générosité. Les éto£fes leur sont encore inconnues et tous leurs vêtements sont faits en peaux de bêtes. Les femmes sont modestement vêtues, mais les hommes ne prennent aucun souci de se couvrir.

On voit parmi eux et parmi les Nadouessîs des hommes habil* lés comme les femmes pour toute leur vie. Ils ne peuvent se marier et une fois entrés dans cette profession dégradante, pour n'en plus sortir, tirent beaucoup de gloire à faire tout ce que font les femmes. En temps de guerre, on ne leur permet pas de se servir de l'arc, mais seulement de la massue. Dans les fêtes du calumet, le chant ne leur est pas interdit ; mais il leur est défendu de danser. On les appeUe au conseil, et rien ne peut se décider sans leur avis. Enfin, le peuple les considère comme des personnages d'importance, des génies, en un mot, des manitous.

En parlant de cette caste, le P. Marquette aurait pu, à bon droit, ajouter que, plus d'une fois, l'opposition viendrait de ce cOté-là contre la diffusion de l'Évangile. La seule raison de son silence, c'est que sa lettre était destinée au Supérieur de la mission, qui n'avait pas besoin d'une remarque déjà faite par tous les Jésuites.

Le calumet est pour les Indiens un objet sacré. Pour eux, rien n'est si mystérieux ni si recommandable, et les couronnes, les sceptres et les trônes ne leur inspireraient pas plus de respect. Le calumet semble être le dieu de la guerre et de la paix, ou encore un arbitre de vie ou de mort. Dans le combat, au milieu de la mêlée la plus furieuse, à son seul aspect, tous les guerriers mettent bas les armes. Aussi le présent des Illinois de Peoûarea fut-il de la plus grande utilité pour les voyageurs français, et comme il semble n'avoir été donné avant eux à aucun de leurs compatriotes, cette distinction n'en est que plus flatteuse pour les explorateurs du Mississipi. C'est d'ail-

leurs le P. Marquette qui a décrit le plus longueoient le calumet (1).

Le tabac des Indiens de Virginie, sans avoir le parfum des plants de Cuba, ou la douceur et Tarôme plus délicat des produits de Java, de Manille ou de l'Inde, est toujours estimé en Europe. S'il n'y a pas lieu de parler ici des dangers que présente son abus, ni même des bienfaits de son usage, on devra du moins constater combien les naturels de toute l'Amérique l'avaient en honneur. Pour eux, comme pour Voltaire, c'était un poison lent, sans effet sur la longévité, du moins quand on fume avec modération. Soumis à des alternatives de jeûnes et de repas pantagruéliques, dans les temps de chasse fiructueuse et d'abondance, les Indiens voyaient dans la fiimée de tabac un digestif puissant et un calmant merveilleux. De là à voir* dans le calumet un génie supérieur et bienfaisant, il n'y avait qu'un pas. Leur imagination le franchit sans peine. Il existe des calumets de deux sortes : l'un, pour la guerre, est orné de plumes rouges ; l'autre est pour la paix. On s'en sert pour terminer les différends, affermir les alliances et recevoir les étrangers.

Cet instrument est composé de deux pièces : un tube creux fait en bois et un brûleur en pierre rouge, polie comme du marbre, où l'on pratique une cavité destinée à recevoir le tabac, au fond de laquelle est percé un trou communiquant à une partie de la pierre taillée en tube qui s'adapte au tuyau déjà décrit. Le soleil n'est pas étranger aux cérémonies du calumet. Les sauvages ne manquent jamais de le lui offrir, et c'est encore une superstition à combattre au début de leur conversion. Des danses ont été instituées en son honneur, et plusieurs actes de la vie publique ne sauraient se produire sans des fêtes particulières, dont le cérémonial est scrupuleusement observé. Ainsi personne n'oserait se baigner en été, ou manger des fruits nouveaux, avant d'avoir dansé le calumet.

Quand la nation veut décider de la guerre ou de la paix,

(i) Le lecteur pourra consulter à l'Appendice d'autres détails curieux sur ce siget.

receyoir un visiteur honoré, partir à la pèche ou à la chasse^ le premier soin est de placer sur une natte le manitou de celui qui conduira la danse. Tantôt le choix se porte sur un serpent, tantôt sur un oiseau, une pierre ou tout autre objet. A côté du Manitou, Tlndien dépose le calumet, et tout autour, en manière de trophée, s'élèvent les armes de guerre, massue, hache d'armes, un arc, un carquois et des flèches. A l'heure convenue, les chanteurs, hommes et femmes, désignés parmi les plus belles voix, s'assemblent sous le feuillage, et le peuple défile, en saluant d'une bou£fée de fumée le manitou déposé à terre. Le danseur s'avance et prend avec respect le calumet, puis le balance, en se servant des deux mains, suivant le rythme des chanteurs. La cadence de son pas suit celle de ses bras. Tantôt il le montre de côté et d'autre, comme pour mieux faire admirer sa beauté et ses vertus. Tantôt il le présente au soleil. Parfois il l'incline vers la terre; ou bien, au contraire, il le lève rapidement en l'air, tandis que les plumes dont il est orné se soulèvent et donnent l'illusion de l'oiseau qui s'envole. Puis chaque assistant est invité à y aspirer de la fumée. Ainsi se passe la première scène de ce ballet fort original.

A la reprise, un tambour se joint aux chansons, ou exécute seul ses roulements rapides. Le danseur fait signe à un guerrier, le provoque à la lutte, et le combat se fait en cadence, sans e£fusion de sang. L'art suprême consiste à mesurer les coups, de manière à paraître avoir frappé l'adversaire sans le toucher, ou du moins en lui permettant de parer. Par manière d'intermède, l'un fuit et l'autre poursuit» toujours en dansant et au son du tambour. Après le combat, dans une troisième partie, le danseur se transforme en orateur et raconte les victoires remportées dans les diverses batailles, où l'intérêt, soit général, soit privé, l'a engagé, ses dangers, ses succès, le nombre d'ennemis emmenés en captivité, leur force, leur nombre, leur région. Le chef lui donne une robe en peau de castor ou un autre présent. Le calumet de la danse passe alors de bouche en bouche et finalement reste aux mains de celui que la nation veut honorer.

par exemple, au délégué de la tribu qui est venu négocier la paix. Cette cérémonie est la marque de la paix étemelle entre les deux peuples.

Voici un spécimen des chansons recueillies par le P. Marquette, extrait du manuscrit de l'école Sainte-GéneTiëre. L'auteur n'y a pas joint la traduction des paroles.

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