INTRODUCTION
Jamais, ni de vive voix, ni par écrit, Cavelier de la Salle n'a osé se vanter an Canada d'avoir atteint le Mississipi avant Jolliet et Marquette. Comment anrait-il pu le dire à Paris, en 1678, quand le comte de Frontenac y avait fait parvenir, dès 1674, la nouvelle authentique du voyage fait en 1673 par les autres explorateurs? D'ailleurs, le protégé de M. Gravier se trouvait au Sault-Sainte- Marie, le 14 juin 1671, et le 2 novembre, sur l'Ohio (1), où son expédition, à la recherche du Mississipi, fut arrêtée par les glaces qui lui barrèrent le chemin.au rapide de Saint-Louis, c'est-à-dire, à 480 kilomètres ou 120 lieues du fleuve. Obligé de revenir sur ses pas après sa déconvenue, c'est dans une toute autre direction qu'il travailla pendant les années suivantes.
D'autres écrits apportés en témoignage ne sont pas mieux choisis, puisqu'ils renversent la thèse de leurs imprudents interprètes. Tel est le cas du Mémoire rédigé par l'abbé Bernou pour le marquis de Seignelay. Répondant aux accusatioDs dont Cavelier de la Salle était l'objet, le secrétaire du ministre s'exprime ainsi :
« [On dit qu'il Wa pat le premier découvert la rivière Colbert] . Mais il a esté le premier à former le dessein de ces descou vertes qu'il communiqna.... Il a fait ensuite plusieurs voyages de ce costé là.... Il est vray, que le slear Jolliet^ pour le prévenir, fit un voyage, en 1673, à la rivière Golbert. »
Ainsi, de l'aveu de Bernou, Robert Cavelier de la Salle a eu le dessein d'aller au Mississipi; il en a parlé et un autre y a été le premier. A moins de tomber dans une étrange aberration, personne ne saurait y voir autre chose. La Salle, d'ailleurs, se serait vanté, bien à tort, s'il avait affirmé avoir eu, avant d'autres, le projet de se rendre au grand fleuve. Plusieurs Français avaient, depuis longtemps, caressé cette idée ou tenté de la mettre à exécution, comme Nicollet, en 1639, et plus tard le P. Allouez. Par suite, Jolliet et Marquette n'avaient môme pas eu besoin de l'entendre exposer ses plans, pour concevoir le leur, qui était de suivre la route, où s'étaient déjà engagés Nicollet et le P. Allouez, c'est-à-dire par le Wisconsin.
(i) Selon toute probabUité. U y a peu d'apparence que Cavelier de la SaUe ait pu tenter deux fols de se rendre au Mississipi par l'Ohio. Au contraire, rien ne s'oppose à ce que ce voyage se soit fait en 1671, mais sans atteindre le but.
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Ud autre écrivaiD, M. Tabbé Paillon, prêtre de Saint -Snlpice, a Ini aussi, mais sans le dire formellement, publié des' pièces qui semblent attribuer à l'aventurier normand la priorité de la découverte. Dans son volumineux travail (1), parmi les documents, la plupart écrits par les confrères qui l'ont précédé, il s'est donné le tort, en insérant une lettre de Frontenac, de croire qu'elle servirait à établir son opinion en faveur de La Salle (2).
Voici le passage de la correspondance envoyée de Québec à Versailles par le gouverneur du Canada, le 12 mai 1678 : « Jolliet n'avait voyagé qu'après La Salle et sa relation « du voyage de 1673 » était fausse eu beaucoup de choses. » Tout ce qu'on peut conclure de cette dépèche, c'est que Jolliet était encore au collège, quand La Salle voyageait déjà; mais il ne s'ensuit pas du tout que l'expédition de 1673 au MisMssipi n'ait pas été la première. En outre, si la relation du voyage de Jolliet offre des inexactitudes, celle mention confirme au moins le fait de l'exploration, et le gouverneur en renouvelle l'attestation formelle et authentique. M. Paillon n'aurait -il pas agi plus sagement en renonçant à introduire une pièce qui, loin de favoriser son opinion (3), l'ébranlé et la renverse ?
En résumé, la coulroverse. soulevée par des écrivains français, pour glorifier Robert Cavelier de la Salle, à l'exclusion des autres explorateurs, n'a pas tourné à leur avantage. Comme on le verra plus loin, la question est tranchée depuis longtemps par des preuves certaines.
On serait en droit de se demander maintenant pourquoi Jolliet, nommé par le comte de Frontenac, sur la recommandation de l'intendant Talon, chef de l'expédition et délégué officiel, ayant tous pouvoirs du gouverneur de la Nouvelle-France, disparaît presque complètement du récit, éclipsé par l'éclat dont l'opinion publique entoure
' i) Histoire de la colonie française au Canada, l. IV, p. 3 12.
(a) Sans doute, le vénérable auteur se garde de revendiquer en termes formels, aux dépens de Marquette et de JoHiel, la priorité de la découverte du Mississipi, pour l'attribuer à La Salle, mais le choix de plusieurs documents indique assez clairement qu'il penche de ce côté. On peut dire, pour l'excuser, que la cause n'était pas alors aussi bien entendue qu'elle l'a été depuis.
(3) Cette erreur sur un point n'enlève rien aux autres mérites d'une publication aussi considérable.
INTBODUCTION 11
le nom de Marquette (1). Ce n*est pas dans la seule différence de leurs âges respectifs qu'il faut chercher l'explication de la prééminence accordée au jésuite. Aux yeux des Indiens, la Robe Noire était un être supérieur par l'intégrité des mœurs, le courage, Tabnégation, le zèle et la pratique de toutes les vertus. Après avoir longtemps résisté aux exhortations de leurs apôtres, les sauvages, même les plus féroces, avaient appris à les estimer et à les aimer, dans la mesure dont ils étaient capables. Marquette surtout s'était fait connaître par la force peu commune que lui donnaient une constitution robuste, un courage intrépide, une inébranlable fermeté, et l'empire d'une autorité solidement établie, mais tempérée par une affabilité pleine d'enjouement. Se sachant aimés de lui, les plus rebelles ne rougissaient pas de se laisser guider par ses sages conseils. Il ne fallait pas être un homme ordinaire, pour garder seul, à 600 lieues du dernier poste avancé de la civilisation, 1,800 nomades réunis en un seul point. Peu d'hommes auraient eu assez de force et de douceur pour réussir. Voilà ce qui, dans l'esprit des Indiens, donnait au P. Marquette une incontestable supériorité morale.
A ce premier élément de succès, il s'en ajoutait un autre non moins considérable. Un séjour de deux ans, à la mission de La Pointedu-Saint-£sprit, avait mis le missionnaire en contact avec la plupart des représentants, délégués par les peuplades du Nord et l'Ouest pour le commerce des pelleteries. C'était là qu'ils venaient déposer au moins, ou troquer, une fois par an, leurs fourrures, en échange des objets de fabrication européenne que leur donnaient les marchands de Québec. A l'occasion de ces visites, le P. Marquette causait avec les sauvages, dans un des six dialectes qu'il parlait avec beaucoup d'aisance, et tous emportaient de ces entretiens le plus agréable souvenir. Le nom du jésuite était donc connu de la plupart des tribus. Ainsi, à de fort grandes distances du Lac Supérieur, sa personne était l'objet d'un respect universel. Voilà pourquoi, dans la pensée des Indiens, c'est Marquette qui fut l'âme de l'expédition. Ils n'auraient pu regarder du môme œil le délégué du Gouverneur. A cette époque, l'amour de la France, dont ils donnèrent plus tard,
(i) M. Ernest Gagnon vient de consacrer à Louis Jolliet une étude spéciale : « Louis Jolliet, par Ernest Gagxon. Québec, i64, Grande AUée, 1903. In-S"*, p. xy-a83.» Gomme il a trouvé son historien, Marquette mérite d'avoir aussi le sien. H est à r emarquer c[ue M. Gagnon emprunte de nombreux extraits au Journal de Marquette,