SECTION IX
[BèceptioD tadcte aux François dans la dernière bourgade qu'ils ont veûe» Mœurs de sauuages, -— Raisons de passer outre, ]
< Nous nous embarquasmes le lendemain de grand matin auec nostre interprette. Un canot où estoient dix saunages alloit un peu deuant nous. Estant arriuez à une demi lieûe des Akamsea, nous vismes paroistre deux canotz qui venoient au devant de nous. Celuy qui y commandoit estoit debout, tenant en main le calumet, auec lequel il faisoit plusieurs gestes, selon la coustume du pays. Il vint
nous joindre en chantant assez agréablement et nous donna à fumer. Après quoy il nous présenta de la sagamité et du pain fait de bled d*Inde, dont nous mangcasmes vn peu. Ensuitte, il prit le deuant, nous ayant fait signe de venir doucement après luy. On nous auoit préparé vue place sous Teschaffaut du chef des guerriers; elle estoit propre et tapissée de belles nates de jonc, sur lesquelles on nous fit ass[e]oir, ayant autour de nous les anciens, qui estoient plus proches; après, les guerriers, et enfin tout le peuple en fouie. Nous trouuasmes là par bonheur un jeune homme qui entendoit ril[l]inois beaucoup mieux que nostre interprette que nous auions amené de Metchigamea. Ce fut par son moyen que je parlay d'abord à toute cette assemblée par les presens ordinaires. Ils admiroient ce que je leur disois de Dieu et des mystères de nostre sainte foy. Ils faisoient paroistre vn grand désir de me retenir auec eux pour les pouuoir instruire.
> Nous leur demandasmes ensuitte ce qu'ils sçauoient de la mer. Hz nous respondirent que nous n'en estions qu'à dix journées (nous aurions peu faire le chemin en cinq jours); qu'ils ne connaissoient pas les nations qui Thabitoient, à cause que leurs ennemis les empeschoient d'avoir commerce auec ces Europeans; que les haches., cousteaux et rassades que nous voy[r]ons leur estoient vendues en partie par des nations de l'Est et en partie par vne bourgade d'Il[l]inois placée à l'Oiiest à quattre journées de là; que ces saunages que nous auons rencontrés qui auoient des fusils estoient leurs ennemis, lesquels leur fermoient le passage de la mer et les empeschoient d'auoir connoissance des Europeans et d'auoir auec eux aucun commerce ; qu'au reste nous [nous] exposions beaucoup de passer plus outre, à cause des courses continuelles que leurs ennemys font sur la riuière, qui ayant des fusils et estant fort aguerris, nous ne pouuions pas, sans un danger euident, avancer sur cette rînière qu'ils occupent continuellement.
» Pendant cet entrelien, on nous apportoit continuellement à manger dans de grands platz de bois, tantost de la sagamité, tantost du bled entier, tantost d'un morceau de chien. Toute la iournée se passa en festins.
» Ces peuples sont assez oflBcieux et libéraux de ce qu'ils ont. Mais ils sont misérables pour le viure, n'osant aller à la chasse des bœufs saunages, à cause de leurs ennemis. Il est vray qu'ils ont du
APPENDICE V. — l'aRKANSAS 253
bled d*Inde en abondance, qu'ils sèment en toutes saisons. Nous en vlsmes en mesme temps qui estoit en maturité, d*autre qui ne faisoit que pousser et d'autre qui estoit en laicl, de sorte qu'ils sèment trois fois l'an. Ils le font cuire dans de grands potz de terre qui sont fort bien faicts. Ils ont aussi des assiettes de terre cuitte dont ilz se servent à diuers usages. Les hommes vont nuds, portant les cheueux cours, ont le . nez percé portant de la rassade, aussi bien que de leurs oreilles. Les femmes sont vestûes de meschantes peaux, nouent leurs cheveux en deux tresses qu'elles jettent derrière leurs oreilles et n'ont aucune rareté pour se parer. Leurs festins se font sans aucune cérémonie; ils présentent aux inuitez de grands platz dont chascun mange à discrétion et se donnent les restes les vus aux aultres. Leur langue est extrêmement di£Qciie, et je ne pouuois venir à bout d'en prononcer quelques motz, quelque effort que je fisse. Leurs cabannes, qui sont faites d'escorces, sont longues et larges. £t [ils] couchent aux deux boutz, esleuez de deux pieds de terre. Ils y gardent leurs bleds dans de grands panniers faicts de cannes, ou dans des gourdes, grosses comme des demy-barriques. Ils ne sçavent ce que c'est que le castor. Leurs richesses consistent en peau de bœufs saunages. Ils ne voient jamais de neige chez eux et ne connoissent i'hyuer que par les pluyes qui y tombent plus souvent qu'en esté. Nous n'y auons pas mangé de fruits que des melons d'eau. S'ils sçauoient cultiver leur terre, ils en auroient de toutes les sortes.
» Le soir, les anciens firent un conseil secret, dans le dessein que quelques-vns auoient de nous casser la teste pour nous piller; mais le chef rompit toutes ces menées. Nous ayant enuoyé quérir, pour marque de parfaitte asseurance, il dansa le calumet deuant nous, de la façon que j'ay descrite cy dessus, et pour nous ester toute crainte, il m'en fit présent.
» Nous fismes, M' Joliet et moy, un autre conseil, pour délibérer sur ce que nous auions à faire, si nous pousserions outre, ou si nous nous contenterions de la descouuerte qu3 nous avions faite. Après avoir attentiuement considéré que nous n'estions pas loing du golphe [du] Mexique, dont le bassin estant à la hauteur de 31 degrez 60 minutes (sic) et nous nous trouuans à 33 [degrez] 40 minutes, nous ne pouuions pas en estre esloignez [de] plus de deux ou trois journées ; qu'indubitablement la riuière Mississipi auoit sa descharge dans la
254 APPKNDIGE V. — JOURIIAL DU PERE MARQUETTE
Floride, on [le] golphe [du] Mexique, non pas du costé de TEst dans la Virginie, dont le bord de la mer est à 34 degrez que nous auons passez, sans neantmoins estre encore arriuez à la mer; non pas aussi du costé de l'Ouest à la Californie, parce que nous dénions pour cela auoir nostre route à TOûest ou à TOuest-Sorouest et nous Tauons toujours tenu[ei au Sud. Nous considerasmes de plus que nous [nous] exposions à perdre le fruit de nostre voyage, duquel nous ne pourrions pas donner aucune connoissance, si nous allions nous jeter entre les mains des Espagnols qui sans doute nous auroient du moins retenus captifs. En oultre, nous uoy[i]ons bien que nous n*estions pas en estât de résister à des saunages alliez des Europeans, nombreux et experts à tirer du fusil, qui infestoient continuellement le bas de cette riuière. Enfin nous auions pris toutes les connoissauces qu*on peut souhaiter dans cette descouuerte. Toutes ces raisons firent conclure pour le retour, que nous declarasmes aux saunages et pour lequel nous nous preparasmes après un ionr de repos. »
[SECTION XJ [ Retour du Père et des François, — Baptesme d'un enfant moribond. ]
« Après un mois de nauigation, en descendant sur Missisipi, depuis le 42« degré jusqu'au 34« et plus et après auoir publié TEuangile, autant que j'ay peu, aux nations que j'ay rencontrées, nous partons le !?• juillet du village des Akansea pour retourner sur nos pas- Nous remontons donc à Missisipi qui nous donne bien de la peine à refouler ses courans. Il est vray que nous le quittons vers le 38« degré pour entrer dans vue autre riuière qui nous abbrège de beaucoup le chemin et nous conduit auec peu de peine dans le lac des Il[l]inois.
» Nous n'auons rien ueu de semblable à cette riuière où nous